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AT LOS ANGELES
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HISTOIRE DE JULES
HISTOIRE
JULES CfiSAE
PAB
S. M. K NAPOLEON III,
TOME PREMIER.
NEW-YORK:
D. APPLETON ET C"5- LIBRAIRES-E~DITEURS.
443 ET 445 BROADWAY.
MDCCCLXV.
Stack
Annex
K\
PREFACE.
La verite bistorique devrait etre non moins sacree que
la religion. Si les preceptes de la foi eleven t notre dme
au-dessus des interets de ce monde, les enseignements de
1'liistoire, a leur tour, nous inspirent 1' amour du beau et du
juste, la haine de ce qui fait obstacle aux progres de 1'bu-
manite. Ces enseignements, pour etre profitables, exigent
certaines conditions. H faut que les faits soient reproduits
avec une rigoureuse exactitude, que lea changements poli-
tiques ou sociaux soient pHlosophiquement analyses, que
1'attrait piquant des details sur la vie des bommes publics
ne detourne pas 1' attention de leur role politique et ne fasse
pas oublier leur mission providentielle.
Trop sou vent 1'ecrivain nous presente les differentes
pbases de 1'bistoire comme des evenements spontan^s, sans
recbercber dans les faits anterieurs leur veritable origine et
leur deduction naturelle; semblable au peintre qui, en
...
6 PREFACE.
reproduisant les accidents de la nature, ne s'attache qu'a
leur effet pittoresque, sans pouvoir, dans son tableau, en
' donner la demonstration scientifique. L'historien doit etre
plus qu'im peintre ; il doit, comme le geologue qui ex-
plique les phenomenes du globe, decouvrir le secret de la
transformation des societe"s.
Mais, en ecrivant I'histoire, quel est le moyen d'arriver
a la verite? C'est de suivre les regies de la logique.
Tenons d'abord pour certain qu'un grand effet est toujours
du a une grande cause, jamais a une petite ; autrement dit,
un accident, insignifiant en apparence, n'amene jamais de
resultats importants sans une cause preexistante qui a per-
mis que ce leger accident produisit un grand effet. L'etin-
celle n'allume un vaste incendie que si elle tombe sur des
matieres combustibles amassees d'avance. Montesquieu
confirme ainsi cette pensee : " Ce n'est pas la fortune, dit-il,
" qui domine le monde II y a des causes generates,
"soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque
" monarchic, 1'elevent, la maintiennent ou la precipitent ;
" tous les accidents sont soumis a ces causes, et si le hasard
" d'une bataille, c'est-a-dire une cause particuliere, a ruine
" 1'Etat, il y avait une cause ge'ne'rale qui faisait que cet
"fitat devait perir par une seule bataille; en un mot,
" 1'allure principale entraine avec elle tous les accidents
"particuliereQ."
(') Montesquieu, Grandeur et Decadence des Xomains, xvm.
PREFACE. 7
Si, pendant pres de mille ans, les Remains sont toujours
sortis triomphants des plus dures epreuves et des plus
grands perils, c'est qu'il existait une cause generale qui les
a toujours rendus superieurs a leurs ennemis, et qui a per-
mis que des defaites et des malheurs partiels n'aient pas
entraine la chute de leur empire. Si les Remains, apres
avoir donne au monde 1'exemple d'un peuple se constituant
et grandissant par la liberte", ont semble, depuis Cesar, se
precipiter aveuglement dans la servitude, c'est qu'il existait
une raison generale qui empechait fatalement la Repu-
blique de revenir a la purete" de ses anciennes institutions ;
c'est que les besoins et les interets nouveaux d'une socieV
en travail exigeaient d'autres mojens pour etre satisfaits
De meme que la logique nous demontre dans les evene-
ments importants leur raison d'etre imperieuse, de meme
il faut reconnaitre et dans la longue duree d'une institution
la preuve de sa bonte, et dans 1'influence incontestable
d'un homme sur son siecle la preuve de son genie.
La tache consiste done a chercher 1'element vital qui
faisait la force de 1'institution, comme 1'idee predominante
qui faisait agir 1'homme. En suivant cette regie, nous
eviterons les erreurs de ces historiens qui recueillent les
faits transmis par les ages precedents, sans les coordonner
suivant leur importance philosophique ; glorifiant ainsi ce
qui merite le blame, et laissant dans I'ombre ce qui appelle
la lumiere. Ce n'est pas 1'analyse minutieuse de 1'organi-
8 PEEFACE.
sation romaine qui nous fera comprendre la duree d'un si
grand empire, mais 1'examen approfondi de 1'esprit de ses
institutions; ce n'est pas non plus le recit detaille des
moindres actions d'un homme superieur qui nous revelera
le secret de son ascendant, mais la recherche attentive des
mobiles e'leves de' sa conduite.
Lorsque des faits extraordinaires attestent un genie
eminent, quoi de plus contraire au bon sens que de lui
preter toutes les passions et tous les sentiments de la
mediocrite ? Quoi de plus faux que de ne pas reconnaitre
la preeminence de ces etres privilegies qui apparaissent de
temps a autre dans 1'histoire comme des phares lumineux,
dissipant les tenebres de leur epoque et eclairant 1'avenir ?
Nier cette preeminence serait d'ailleurs faire injure a 1'hu-
manit6, en la croyant capable de subir, a la longue et
volontairement, une domination qui ne reposerait pas sur
nne grandeur veritable et sur une incontestable utilite.
Soyons logiques, et nous serons justes.
Trop d'historiens trouvent plus facile d'abaisser les
hoinmes de genie que de s'elever, par une genereuse inspi-
ration, a leur hauteur, en pe"ne"trant leurs vastes desseins.
Ainsi, pour Cesar, au lieu de nous montrer Eome dechiree
par les guerres civiles, corrompue par les richesses, foulant
aux pieds ses anciennes institutions, menacee par des
peuples puissants, les Gaulois, les Germains et les Parthes,
incapable de se soutenir sans un pouvoir central plus fort,
PREFACE. 9
plus stable et plus juste ; au lieu, dis-je, de tracer ce
tableau fidele, on nous represente Cesar, des son jeune age,
meditant deja le pouvoir supreme. S'il resiste a Sylla, s'il
est en disaccord avec Ciceron, s'il se lie avec Pompee, c'est
par 1'efFet de cette astuce preyoyante qui a tout devin6
pour tout asservir ; s'il s'elance dans les Gaules, c'est pour
acquerir des richeases par le pillage (') ou des soldats de-
voues a ses projets ; s'il traverse la mer pour porter les
aigles romaines dans un pays inconnu, mais dont la con-
quete affermira celle des Gaules (2), c'est pour y cbercber
des perles qu'on croyait exister dans les mers de la Grande-
Bretagne (3). Si, apres avoir vaincu les redoutables en-
nemis de 1'Italie au dela des Alpes, il medite une expedi
tion oontre les Parthes pour venger la defaite de Crassus,
c'est, disent certains historiens, que 1'activite convenait a
sa nature et qu'en campagne sa sante etait uieilleure (4)-;
s'il accepte du senat avec reconnaissance une couronne de
lauriers et qu'il la porte avec fiert4, c'est pour cacber sa
tete cbauve ; si, enfin, il a etc assassine par ceux qu'il avait
combles de ses bienfaits, c'est parce qu'il voulait se faire
roi ; comme s'il n' etait pas pour ses contemporains ainsi
(J) Su^tone, Cesar, xxn.
(2) " Cesar r6solut de passer dans la Bretagne, dont les peoples avaient,
dans presque toutes les guerres, seconru les Gaulois." (Cesar, Guerre des
Gaules, IV, xx.)
(') Su^tone, Cesar, XLVH.
(4) Appien, Guerres civiles, I, ex, 326, Edition Schweighaeuser.
10 PREFACE.
que pour la poste"rite plus grand que tons les rois ! Depuis
Suetone et Plutarque, telles sont les mesquines interpreta-
tions qn'on se plait a donner aux choses les plus nobles.
Mais a quel signe reconnaitre la grandeur d'un homine ?
A 1'empire de ses idees, lorsque ses principes et son sys-
teme triomphent en depit de sa mort ou de sa defaite.
N'est-ce pas, en effet, le propre du genie de survivre au
neant, et d'etendre son empire sur les generations futures ?
Ce"sar disparait, et son influence predomine plus encore
que durant sa vie. Ciceron, son adversaire, est contraint
de s'ecrier : " Toutes les actions de Cesar, ses ecrits, ses
"paroles, ses'promesses, ses pensees, ont plus de force
" apres sa mort que s'il vivait encore (')." Pendant des
siecles, il a suffi de dire au monde que telle avait e"Te la
volonte de Cesar pour que le monde obeit.
Ce qui precede montre assez le but que je me propose
en e"crivant cette histoire. Ce but est de prouver que,
lorsque la Providence suscite des homines tels que Cesar,
Charlemagne, Napole'on, c'est pour tracer aux peuples la
voie qu'ils doivent suivre, marquer du sceau de leur genie
une ere nouvelle, et accomplir en quelques annees le
travail de plusieurs siecles. Heureux les peoples qui les
comprennent et les suivent ! malheur a ceux qui les mecon-
naissent et les combattent ! Us font comme les Juifs, ils
crucifient leur Messie; ils sont aveugles et coupables :
(') Citron, Epistolce ad Atticum, XIV, x.
PREFACE. , 11
aveugles, car ils ne voient pas 1'impuissance de lettrs efforts
a suspendre le triomphe definitif du bien ; coupables, car
ils ne font que retarder le progres, en entravant sa prompte
et feconde application.
En effet, ni le meurtre de Cesar, ni la captivite de
Sainte-Helene, n'ont pu detruire sans retour deux causes
populaires renversees par une ligue se couvrant du masque
de la liberte. Brutus, en tuant Cesar, a plonge Rome
dans les horreurs de la guerre civile ; il n'a pas empeche
le regne d'Auguste, mais il a rendu possibles ceux de
Ne"ron et de Caligula. L'ostracisme de Napoleon par
1'Europe conjuree n'a pas non plus empeche 1'Empire
de ressusciter, et, cependant, que nous sommes loin des
grandes questions resolues, des passions apaisees, des
satisfactions legitimes donnees aux peuples par le premier
Empire !
Aussi se verifie-t-elle tous les jours, depuis 1815, cette
prophetic du captif de Sainte-Helene :
" Combien de luttes, de sang, d'annees ne faudra-t-il pas
" encore pour que le bien que je voulais faire a 1'humanite
" puisse se realiser Q ! "
Palais des Tuileries, le 20 mars 1862.
NAPOLEON.
(') En effet, que d'agitations, de guerres civiles et de revolutions en Europe
depuis 1815! en France, en Espagne, en Italic, en Pologne, en Belgique, en
Hongrie, en Grece, en Allemagne !
LITRE PREMIER.
TEMPS DE ROME ANTERIEURS A CESAR.
. CHAPITRE PREMIER.
EOME SOUS LES EOI8.
I. " Dans la naissance des societ^s, dit Montesquieu, ce
" sont les chefs des republiques qui forment I'institution, et
" c'est ensuite I'institution qui forme les chefs des •Les TOi8 f<m_'
" republiques." Et il ajoute : " Une des causes de J^'^8*1'
"la prosperite de Rome, c'est que ses rois furent n^es.
" tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs,
" dans les»histoires, une suite non interrompue de tels hommes
" d'etat et de tels capitaines (1)."
Le recit plus ou moins fabulexix de la fondation de Rome
n'entre pas dans le cadre que nous nous sommes trac6 ; et,
sans vouloir demeler ce que 1'histoire de ces premiers temps
contient de fictions, nous nous proposons seulement de rap-
peler que les rois jeterent les fondements de ces institutions
auxquelles Rome dut sa grandeur et tant d'hommes extraor-
dinaires, qui etonnerent le monde par leurs vertus et par leurs
exploits.
La royaute dura deux cent quarante-quatre ans ; et, a sa
chute, Rome etait devenue l'£tat le plus puissant du Latium.
La ville avait une vaste 6tendue, puisque, des cette ^poque,
(') Grandeur et Decadence des Romains
14: TEMPS ANTEBIETraS A CESAB.
les sept collines 6taient deja presque toutes renfermees dant.
un mur d'enceinte protege" a llnterieur et a l'exte"rieur par un
espace sacre" appele Pomcerium (l).
Cette enceinte resta longtemps la meme, quoique 1'ac-
croissement de la population eut amene 1'etablissement d'im-
menses faubourgs, qui finirent par envelopper le Pomce-
rium (*).
Le territoire romain proprement dit e"tait restreint, mais
celui des sujets de Rome et de ses allies deja assez considera-
ble. Quelques colonies avaient 6te fondees. ( Vbir la carte
n" 1.) Les rois, par une politique habile, avaient reussi a atti-
rer dans leur dependance un grand nombre d'lStats voisins, et,
lorsque Tarquin le Superbe convoqua les Herniques, les Latins
et les Volsques, pour une ceremonie destinee a sceller son al-
liance avec eux, quarante-sept peuplades distinctes prircnt
part a 1'inauguration du temple de Jupiter Latialis (s).
La fondation d'Ostie, par Ancus Marcius, a Pembouchure
du Tibre, montre que 1'on comprenait deja 1'importance poli-
tique et commerciale de communications faciles avec la mer ;
d'un autre cote, le traite de commerce conclu avec Carthage
a 1'epoque de la chute de la royaute, et dont Polybe nous a
conserve les details, indique des relations plus etendues qu'on
ne le supposerait (4).
*
(') Tite-Live, I, XLIV. Denys d'Halicarnasse dit en parlant de la
partie du rempart qui s'etendait entre la porte Esquiline §t la porte
Colline : " Rome est nmnie d'un fosse profond dc trente pieds, et large de
cent et davantage a 1'endroit oii il 1'est le moins. Au-dessus de ce fosse
s'eleve un mur soutenu, en dedans, d'une haute et large terrasse, de sorte qu'il
ne peut etre dbranl^ par lea beliers, ni renvers^ par la sape." (Antiquitis ro-
maines, IX, LXTIII.)
(') "Depuis ce temps-li (Servius Tullius), Rome n'a plusete agrandie
et si, en face de ce spectacle, quelqu'un voulait se faire une idee de la grandeur
de Rome, il se tromperait certainement, car il ne pourrait distinguer jusqu'ou
la ville attend et ou elle cesse, tant les faubourgs sont contigus a la ville
L'Aventin eat rests' jusqu'au regne de Claude en dehors du Pomoerium, malgro
le grand nombre d'habitante qu'il contenait." (Aulu-GeUe, H, xm. — Denys
d'Halicarnasse, IV, xm.)
(') Denys d'Halicarnasse, IV, XLIX.
(4) "Par ce traite, les Remains et leurs allies s'engagent a ne pas navi-
LIVKE I, CHAPITKE I. KOME SOUS LES EOIS. 15
II. La societe" romaine, ne'e probablement d'anciennes
transformations sociales, se composait, des les premiers temps,
d'un certain nombre d'agregations, appelees gen- organisation
tes, formees des families conquerantes, et ayant soclale-
quelque rapport avec les clans d'Ecosse ou les tribus arabes.
Les chefs de ces families (patres familias) et leurs membres
(patricii) etaient unis entre eux non-seulement par la parente,
mais encore par des liens politiques et religieux. De la une
noblesse hereditaire, ayant pour marques distinctives le nom
de famille, des costumes particuliers ('), et les images en cire
des a'ieux (jus imaginum).
Les plebeiens, race peut-£tre anterieurement soumise, se
trouvaient, a 1'egard de la race dominante, dans la meme
situation que les Anglo-Saxons a 1'egard des Normands. au
xie siecle de notre ere, apres 1'invasion de 1'Angleterre.
C'etaient, en general, des agriculteurs exclus, a 1'origine, de
toute charge militaire et de tous les emplois (*).
Les families patriciennes avaient reuni autour d'elles, sous
le nom de clients, soit des Strangers, soit une grande partie
des plebeiens. Denys d'Halicarnasse pretend m6me que Ro-
mulus avait exige que chacun de ces derniers se choisit un
patron ('). Les clients cultivaient les champs et faisaient
guer au del^l du Beau promontoire (cap situe au nord et vis-a-vis de Carthage,
et appele aujourd'hui par les navigateurs cap de Porto-Farino) Les
Carthaginois s'engagent a respecter les Ard^ates, les Antiates, les Laurentins,
les Circeens, les Terraciniens, enfin tous les peuples latins sujets de Rome."
(Polybe, III, xxn.)
(') " Lorsque Tarquin 1'Ancien regla, avec la prevoyance d'un prince habile,
Petat des citoyens, il attacha une grande importance a rhabillement des enfants
de condition, et il voulut que les fils des patriciens portassent la bulle avec la
robe bordee de pourpre, mais seulement ceux dont les peres avaient exerce une
dignite curule ; les autres avaient simplement la pretexte, encore fallait-il que
leurs peres eussent servi le temps voulu dans la cavalerie." (Macrobe, Satur-
nalcs, I, vi.)
(2) " Les plebeiens etaient exclus de toutes fonctions, et uniquement ap-
pliques a 1'agriculture, a I'elevage des bestiaux et aux industries mercantiles."
(Denys d'Halicarnasse, II, ix.) — " Numa encouragea les agriculteurs ; ils etaient
dispenses d'aller a la guerre, decharges du soin des affaires de la ville." (Denys
d'Halicarnasse, II, LXXVI.)
(*) Denys d'Halicarnasse, II, ix. — Plutarque, Romulus, xv.
16 TEMPS ANTEBIErjES A
partie de la famille ('). Le patronage avait cree de telles obli-
gations reciproques, qu'elles equivalaient a des liens de pa-
rente. Pour les patrons, elles consistaient a preter aux cli-
ents assistance dans les affaires publiques et privees, et, pour
ceux-ci, a aider constamment les patrons de leur personne, de
leur bourse, et a leur garder une fidelite inviolable ; ils ne
pouvaient se citer reciproquement en justice, porter t6moi-
gnage les uns centre les autres, et c'eut ete un scandale de les
voir se sSparer dans une question politique. Get etat de
choses avait quelque analogic avec la feodalite ; les grands
protegeaient les petits, et les petits payaient la protection par
des redevances et des services ; toutefois, il existait une diffe-
rence essentielle : les clients n'etaient pas des serfs, mais des
hommes libres.
L'esclavage formait depuis longtemps un des elements
constitutifs de la societe. Les esclaves, pris panni les etran-
gers et les captifs (*), et associes a tous les travaux interieurs
de la famille, recevaient souvent la liberte comme recompense
de leur conduite. Nommes alors affranchis, ils entraient
dans la client61e du patron, sans participer & tous les droits
de citoyen (l).
La gens se composait done de la reunion de families patri-
ciennes ayant un ancetre commun ; autour d'elle se groupait
un grand nombre Je clients, d'affrancnis et d'esclaves. Pour
donner une idee de 1'importance des gentes dans les premiers
siecles de Rome, il suffit de rappeler que, vers 1'an 251, un
certain Attus Clausus, appele depuis Appius Claudius, Sabin
de la ville de Regille, aussi distingue, dit Denys d'Halicar-
nasse, par 1'eclat de sa naissance que par ses grandes richesses,
vint se r£mgier chez les Romains avec ses parents, ses amis,
(') " Agrorum partes attribucrant tenuioribus." (Festus, am mot Patres, p.
246, ^d. 0. Miiller.)
(*) Denys d'Halicarnasse, IV, xxrr.
(') Ces questions ont ^te 1'objet de savantes recherches ; mais, apres une
lecture attentive des ouvrages de Beaufort, Niebuhr, Goettling, Duruy, Mar-
quardt, Mommsen, Lange, etc. on est effray6 de la diversite des opinions'; nous
avons adopt^ celles qui nous ont semble les plus probables.
LIVKE I, CHAPITEE I. BOMB SOUS LE8 KOIS. 17
ges clients et toutes leurs families, au nombre de cinq mille
hommes en etat de porter les armes ('). Lorsqu'en 275 les
trois cents Fabius, formant la gens Fabia, voulurent a eux
seuls combattre les Veiens, ils e"taient suivis de quatre mille
clients (*). Sou vent la haute classe croyait, avec le grand
nombre de ses adherents, pouvoir tout accomplir par elle-
meine. En 286, les plebeiens ay-ant refuse d'assister aux co-
rnices consulaires, les patriciens, suivis de leurs clients, e"lu-
rent les consuls (3) ; et en 296, un Claudius disait avec orgueil
que la noblesse n'avait pas besoin des plebeiens pour faire la
guerre centre les Volsques (4). Les families d'origine ancienne
formerent longtemps I'lCtat a elles seules. C'est a elles que
s'appliquait exclusivement le nom depopulus ('), comme celui
de plebs aux plebeiens (*). En effet, quoique ensuite le mot
populus cut pris une signification plus etendue, Ciceron dit qu'il
faut entendre par la non 1'universalite des habitants, mais une
reunion d'hommes lies par une communaute de droits et d'in-
terets (').
IIL Dans un pays ou la principale occupation e"tait la
guerre, 1'organisation politique devait dependre de 1'organi-
sation militaire. A un chef unique la haute direc- organisation
tion, a la reunion de personnages importants et P°llti(iue-
ages le conseil, a ceux-la seuls qui supportaient les fatigues de
la guerre les droits politiques.
(1) Denys d'Halicarnasse, V, XL. — Tite-Live, H, xvi.
(2) Tite-Live, n, XLTIII. — Denys d'Halicarnasse, IX, XT.
(s) Tite-Live, II, LXIV.
(4) Denys d'Halicarnasse, X, xv.
(') "On appelait decret dupeuple (scitum populi) la mesure qu'avait votee
I'ordre des patriciens, sur la proposition d'un patricien, sans la participation de
la plebe." (Voyez Festus, au mot Scitum populi, p. 330.) En parlant des
tribuns, Tite-Live met dans la bouche d'Appius Claudius les paroles suivantes :
" Non enim populi, sed plebis, cum magistratum esse." (Tite-Live, II, LVI.)
(8) " La plebe etait composee de tout ce qui, dans le peuple, n'etait ni
?enateur ni patricien." (Voyez Festus, au mot Scitum populi.)
C) " Jfopulus autem non omnis hominum ccetus quoquo modo congregatus,
sed coetus multitudinis juris consensu et utilitatis communione sociatus."
(Ciceron, De la Republique, I, xxr.)
18 TEMPS ANTEBIEITKS A CESAB.
Le roi, 61u generalement par 1'assemblee des gentes ('),
commandait 1'armee. Souverain pontife, legislateur et juge
en toutes matieres sacrees, il rendait la justice (') dans les
affaires criminelles qui interessaient la Republique. II avait
pour insignes une couronne d'or, un habit de pourpre, et
avait pour escorte vingt-quatre licteurs ('), portant les uns
des baches entourees de verges, les autres de simples ver-
ges (4). A la mort du roi, un magistrat appele interroi etait
nomme par le senat pour exercer durant cinq jours 1'autorite
royale jusqu'a la designation du successeur. Cette fonction
se conserva, avec le raeme titre, sous la republique consu-
laire, lorsque 1'absence des consuls empechait de tenir les co-
rnices.
Le s6nat, compose des patriciens les plus riches et les plus
illustres, au nombre de cent d'abord, de deux cents apres la
(J) " Populus curiatis eum (Numam) comitiis regem esse jusserat. Tullum
Hostilium populus regem, interrege rogante, comitiis curiatis creavit. Ser-
vius, Tarquinio sepulto, populum de se ipse consuluit, jussusque regnare
legem de imperio suo curiatam tulit." (Ciceron, De la Hepubligue, II,
xin-xxi.)
(') " Les pr6de*cesseurs de Servius Tullius eVoquaient toutes les causes a
leur tribunal et pronon9aient comme ils 1'entendaient sur toutes les contesta-
tions qui regardaient 1'Etat ou les particuliers. Pour lui, il separa ces deux
choses, et, ne se reservant que la connaissance des affaires ou 1'Etat etait in-
teresse, il abandonna a d'autres juges les causes des particuliers, avec ordre
neanmoins de regler leurs jugements sur les lois qu'il avait portees." (Denys
d'Halicarnasse, IV, xxv.)
'(') " Les consuls, comme les anciens rois, ont douze licteurs portant des
baches et douze licteurs portant des verges." (Appien, Guerres de Syrie, sv.)
(4) " Depuis ce temps-la, Tarquin 1'Ancien porta, tout le reste desa vie, une
couronne d'or, une toge de pourpre brodee, un sceptre d'ivoire, et son trone
etait aussi d'ivoire ; lorsqu'il rendait la justice ou qu'il marchait par la ville, il
e"tait precede de douze licteurs qui portaient des baches entourees de verges.
(Denys ne compte pas les douze autres licteurs ne portant que des verges.) Apres
que les rois eurent e*te chasses deRome, les consuls annuels continuerent a s'eu
servir, except^ de la couronne et de la robe a liseres de pourpre. On leur ota
seulement ces deux insignes, parce qu'ils etaient odieux et desagr^ables au
peuple. On ne les leur retrancha pas pourtant entierement, puisqu'ils se ser-
vent des ornementa d'or et des habits de pourpre brodcs, lorsque, apres quelque
victoire, le s^nat leur de'cerne les honneurs du triomphe." (Denys d'Halicar-
nasse, in, LUL)
LIVKE I, CHAPITKE I. EOME SOUS LES KOI8. 19
reunion avec les Sabins, de trois cents apres 1'admission des
gentes minores sous Tarquin, etait le conseil des anciens, s'oc-
cupant des interets de la ville, dans lesquels se concentraient
alors tous les interets de I'lCtat.
Les patriciens occupaient tous les emplois, supportaient
seuls le poids de la guerre, et, par consequent, avaient seuls
le droit de voter dans les assemblies.
Les gentes etaient reparties dans trois tribus. Chacune,
commandee par un tribun ('), devait, sous Romulus, fournir
mille soldats (en effet, miles vient de mille) et cent cavaliers
(celeres). La tribu se divisait en dix curies ; a la tete de
chaque curie etait un curion. Les trois tribus, fournissant
trois mille fantassins et trois cents cavaliers, formerent
d'abord la legion. Elles furent bientot portees au double par
1'adjonction de nouvelles cites (*).
La curie, dans laquelle entrait un certain nombre de gen-
tes, etait alors la base de 1'organisation politique et militaire,
et de la vint pour le peuple romain le nom de Quirites.
Les membres des curies etaient constitues en associations
religieuses, ayant chacune des reunions et des repas solennels
(*) " Les soldats de Romulus, au nombre de trois mille, furent divises en
trois corps, appeles tribus." (Dion-Cassius, Fragm. XIV, e"d. Gros.) — Denys
d'Halicarnasse, II, vn. — Plutarque, Romulus, xxv. — " Le nom de tribun des
soldats vient de ce que les trois tribus des Ramnes, des LucSres et des Titles
en envoyaient trois chacune a 1'armee." (Van-on, De la Langue latine, V, § 81,
p. 32, ed. 0. Muller.)
(") Denys d'Halicarnasse, II, XXXY. — On a cberche a expliquer de diverses
facjons 1'origine du mot curie. On le fait venir du mot curare, QU du nom de
la ville de Cures, ou de Kbpcoe, " seigneur ;" il semble plus naturel de le faire
deriver du mot quvris (curis), qui signifiait lance (Denys d'Halicarnasse, II,
XL vin. — Plutarque, Romulus, XLI), car ainsi nous arriverons a un terme iden-
tique & celui du moyeu age, ou lance signifiait un homme (formes, accompagn^
de six ou huit suivants armes. Et, comme le but principal de la formation de
la curie etait de fournir un certain nombre de citoyens armes, il est possible
qu'on ait donne au tout le nom de la partie. On lit dans Ovide, Fastes, II,
rere 477-480:
Sive quod hasta curis priscis est dicta Sabinis,
Bellicus a telo venit in astra Deus :
Sive BUO reel nomen posuere Quirites ;
Seu quia Romanis junxerat ille Cores.
20 TEMPS ANTEBEEUES A CESAK.
qui etablissaient entre eux des liens d'affiliation; lorsque
leurs assemblies avaient un but politique, les votes se recueil-
laient par t6te (') ; on decidait de la paix ou de la guerre ; on
nommait les magistrats de la ville ; on confirmait ou Ton
abrogeait les lois (a).
L'appel au peuple (8), qui pouvait infirmer les jugements
des magistrats, n'etait autre chose que 1'appel aux curies, et
c'est en y recourant, apres avoir e"te condamne par les duum-
virs, que le survivant des trois Horace trouva son salut.
La politique des rois consista & fondre ensemble les diffe-
rentes races et a abaisser les barrieres qui separaient les di-
verses classes. Pour obtenir le premier resultat, ils divise-
rent le bas peuple en corporations (4), augmenterent le
nombre des tribus et en changerent la constitution (5) ; pour
obtenir le second, ils firent entrer, au grand mecontentement
de la haute classe, des plebeiens parmi les patriciens ('), et ils
eleverent des affranchis au rang de citoyens (*). De cette
maniere, chaque curie se trouva considerablement accrue ;
mais, les votes se recueillant par te"te, les patriciens pauvres
1'emportaient numeriquement sur les patriciens riches.
Servius Tullius, tout en conservant les curies, leur enleva
leur organisation militaire, c'est-a-dire qu'il n'en fit plus la
base du recrutement. II institua les centuries, dans le dou-
ble but de donner en principe le droit de suffrage a tous les
citoyens, et de creer une armee plus nationale, puisqu'il y
faisait entrer les plebeiens ; il voulut enfin faire peser sur les
(') Tito-Live, I, XLIH.
(") Denys d'Halicarnasse, II, xiv, et IV, xx.
(') "L'appel au peuple existait meme sous lea rois, comme le montrent les
livres des pontifes." (CiceVon, De la Rejmllique, II, xxxi.)
N (*) Plutarque, Numa, xvn. — PUne, Histoire naturelle, XXXIV, r.
(') " Servius Tullius ne se reglait plus comme autrefois d'apres 1'ordre an-
cicn des trois tribus distingu^es par origine, mais d'aprSs celui des quatre
tribus nouvelles qu'U avait (Stabiles par quartiers." (Denys d'Halicarnasse,
IV, xiv.)
(') Denys d'Halicarnasse, III, XLI.— Tite-Live, I, xxxv.
(7) Denys d'Halicarnasse, IV, xxn.
LIVKE I, CHAPITKE I. — EOME SOUS LE8 EOIS. 21
plus riches le fardeau de la guerre ('), ce qui etait juste, cha-
cun s'equipant et s'entretenant a ses frais. La classification
des citoyens n'eut plus lieu par castes, mais d'apres la fortune
Patriciens et plebeiens furent mis sur le memo rang si leur
revenu etait egal. L'influence des plus riches predomina,
sans doute, mais en proportion des sacrifices qu'on exigeait
d'eux.
Servius Tullius ordonna un recensement general de la po-
pulation, dans lequel tout le monde devait declarer son age,
sa fortune, le nom de sa tribu, celui de son pere, le nombre
de ses enfants et de ses esclaves. Cette operation fut appe-
lee cens ('). Le recensement etait inscrit sur des tables ('),
et, une fois termine, on convoquait tous les citoyens en armes
au Champ-de-Mars. Cette revue se nommait cldture du lustre,
parce qu'elle etait accompagnee de sacrifices et de purifi-
cations nominees lustrations. On appela lustre 1'intervalle de
cinq ans entre deux cens (4).
(') Denys d'Halicarnasse, IV, six — " Servius Tullius rejeta, par ce moyen,
snr les plus riches tout le poids des frais et des dangers de la guerre." (Denys
d'Halicarnasse, IV, xx.)
(*) " Si Numa fut le legislateur des institutions religi^uses, la posterite
pro clam e Servius le fondateur de 1'ordre qui distingue dans la Republique les
differences de rang, de dignite et de fortune. C'est lui qui e"tablit le cens, la
plus salutaire de toutes les institutions pour tin peuple destine* a tant de gran-
deur. Les fortunes, et non plus les individus, furent appelees a porter les
charges de l'£tat. Le cens etablit des classes, des centuries, et cet ordre qui
fait Pornement de Rome pendant la paix et sa force pendant la guerre." (Tite-
Live, I, XLII.)
(s) Denys d'Halicarnasse, IV, rvi.
(*) " Lorsque Servius Tullius eut acheve le recensement, il ordonna a tous
les citoyens de se reunir en armes dans la plus grande des plaines situ^es pros
de la ville, et, ayant range* les cavaliers par cscadrons, les fantassuis en pha-
langes, et les hommes armes a la legere dans leurs ordres respectifs, il les
soumit a une lustration par 1'immolation d'un taureau, d'un beh'er et d'un bouc.
II ordonna que les victimes fussent promenees alentour de Parmee, apres quoi
il sacrifia a Mars, auquel ce champ est de'die'. Depuis cette e"poque jusqu'a
present, les Remains ont continue* de faire accomplir la meme ceremonie par
la plus sainte des magistratures, a Pachevement de chaque recensement ; c'est
ce qu'ils nomment lustre. Le nombre total de tous les Remains recenaes
22 TEMPS ANT^KIEUBS A CESAK. -
Les citoyens furent divises en six classes (') et en cent
quatre-vingt-treize centuries, d'apres la fortune de chacun, en
commenpant par les plus riches et en finissant par les plus
pauvres. La premiere classe comprit quatre-vingt-dix-huit
centuries, dont dix-huit de chevaliers ; la seconde et la
quatrieme, vingt-deux ; la troisieme, vingt ; la cinquieme,
trente; la sixieme, quoique la plus nombreuse, n'en forma
qu'une seule (*). La premiere classe, qui comptait moins de
citoyens, ayant cependant un plus grand nombre de centu-
ries, devait payer plus de la moitie de 1'impot et fournir plus
de legionnaires qu'aucune autre classe.
On continua de recueillir, ainsi que dans les curies, le vote
par te"te, mais la majorite des voix dans chaque centurie ne
comptait que pour un suffrage. Or, comme la premiere
classe en avait quatre-vingt-dix-huit, tandis que les autres,
prises ensemble, n'en avaient que quatre-vingt-quinze, il est
clair qu'il suffisait des votes de la premiere classe pour
obtenir la majorite. Les dix-huit centuries de chevaliers
donnaient d'abord leurs voix, puis les quatre-vingts centu-
ries de la premiere classe ; si elles n'etaient pas d'accord, on
appelait au vote la deuxieme classe, et ainsi de suite ; mais,
dit Tite-Live, il n'arriva presque jamais qu'on fdt oblige de
descendre jusqu'a la derniere ('). Quoique, d'apres sa signi-
fication originelle, la centurie dut representer cent hommes,
elle en renfermait dcja un nombre plus considerable. Cha-
donna, d'apres ce qui est e*crit dans les tables du cens, 85,000 hommes, moins
300." (Denys d'Halicarnasse, IV, TTTT.)
(') " Ce bon ordre du gouvernement (sous Servius Tullius) s'est maintenu
chez les Remains pendant plusieurs siecles, mais de nos jours il a ete" change,
et, par la force des choses, a fait place a un systeme plus d^mocratique. Ce
n'est pas qu'on ait aboli les centuries, mais on ne convoquait plus les votants
avec TancJenne exactitude ; leurs jugementa n'ont plus la meme equite, comme
je 1'ai observ^ en assistant souyent aux> cornices." (Dcnys d'Halicarnasse, IV,
XXI.)
(•) " Les plus pauvres citoyens, malgr^ leur grand nombre, ^talent les
derniers a donner leur voix, et ne faisaient qu'une centurie." (Denys d'Hali-
carnasse, IV, xn.)
O Tite-Live, I, XLIIL
LIVKE I, CHAPITRE I. — BOME SOUS LES EOI8. 23
cune fut divisee en partie active, dans laquelle entraient tous
les hommes de dix-sept a quarante-six ans, et en partie seden-
taire, chargee de garder la ville, composee d'hommes de
quarante-six a soixante ans (').
Quant a ceux de la sixieme classe, que plusieurs auteurs
meme ne comptent pas, ils etaient exempts de tout service
militaire, ou bien on ne les enrolait que dans un extreme
danger (*). Les centuries de chevaliers, qui formaient la cava-
lerie, recrutees parmi les plus riches citoyens, tendaient a
introduire dans la noblesse un ordre a part (') ; ce que
prouve 1'importance du chef appele a les commander. En
effet, le chef des celeres etait, apres le roi, le premier magistrat
de la cite, comme plus tard, sous la republique, le magister
equitum devint le lieutenant du dictateur.
Le premier recensement de Servius Tullius donna un
effectif de quatre-vingt mille hommes en etat de porter les
armes (4), ce qui equivaut a deux cent quatre-vingt-dix mille
(*) "Des 1'age de dix-sept ans, on etait appele sous les drapeaux. La jeu-
nesse commencait a cet age et se prolongeait jusqu'a quarante-six ans. Alors
commencait la vieillesse." (Aulu-Gelle, X, xxvm. — Denys d'Halicarnasse,
rv, xvi.)
(J) Tite-Live ne parle que de cent quatre-vingt-douze centuries ; Denya
d'Halicarnasse en compte cent quatre-vingt-treize. " Dans la plebe romaine,
les citoyens les plus pauvres, ceux qui ne declaraient pas au cens plus de
quinze cents as, furent appeles proletaires ; on appelait capite censi ceux dont
1'avoir ne depassait pas trois cent soixante et quinze as, et qui ne possedaient
ainsi presque rien. Or, la fortune et le patrimoine du citoyen e*tant pour l'£tat
une sorte de garantie, le gage et le fondement de 1'amour de la patrie, on
n'enrolait les gens des deux dernie'res classes que dans un extreme danger.
Toutefois la position des proletaires etait un pen plus honorable que celle des
capite censi : dans les temps difficiles, la jeunesse yenait-elle a manquer, on les
incorporait dans une milice formee a la hate, et on les equipait aux frais de
1'Etat : leur nom ne faisait pas allusion a leur simple recensement par tete ;
moins humiliant, il rappelait leur destination de donner des enfants a la patrie.
L'exigui'te de leur patrimoine ne leur permettant pas de venir en aide a 1'Etat,
ils contribuaient du moins a peupler la cite." (Aulu-Gelle, XVI, x.)
(s) " Tarquin 1'Ancien donna ensuite aux chevaliers 1'organisation qu'ils ont
conscrvee jusqu'aujourd'hui." (Ciceron, De la Ripublique, II, xx.)
(4) " On dit que le nombre des citoyens inscrits a ce titre fut de 80,000.
24: TEMPS ANTEBIEUBS A CESAR.
personnes des deux sexes, auxquelles on pourrait ajouter,
suivant des conjectures, d'ailleurs assez vagues, quinze mille
artisans, marchands ou indigents prive's du droit de citoyen,
et quinze mille esclaves (').
i.es cornices par centuries furent charge's de 1'election des
magistrats, mais les cornices par curies, etant la forme primi-
Fabius Pictor, le plus ancien de nos historiens, ajoute que ce nombre ne com-
prend que lea citoyens en e"tat de porter les armes." (Tite-Live, I, XLIV.)
(') Les recensements de la population fournis par les anciens historiens ont
ete diversement expliques. Les chiffres donnes de*signaiemVils tous les
citoyens, ou seulement les chefs de famille, ou bien ceux qui avaient atteint
Page de puberte ? A mon avis, ces chiffres, dans Tite-Live, Denys d'Halicar-
nasse et Plutarque, s'appliquent a tous les hommes en e'tat de porter les armes,
c'est-a-dire, suivant 1'organisation de Servius Tullius, a ceux de dix-sept a
soixante ans. Cette categoric formait en effet les veritables citoyens remains.
Au-dessous de dix-sept ans, on e'tait trop jeuue pour compter dans 1'Etat ; au-
dcssus de soixante, on etait trop vieux.
On sait que les vieillards sexage"naires etaient appeles depontani, parce
qu'on leur interdisait les ponts qu'il fallait passer pour aller voter. (Festus, au
mot Sexaffenarius, p. 834. — Cice"ron, Discours pour S. JRoscius Amerinus,
xxxv.)
80,000 hommes en e"tat de porter les armes represented, suivant la statis-
tique actuelle, les cinquante-cinq centiemes de la partie male de la population,
soit 145,000 hommes, et, pour les deux sexes, en les supposant egaux en
nombre, 290,000 ames. En efiet, en France, sur 100 habitants, il y en a 35
n'ayant pas depasse 1'age de dix-sept ans, 55 age's de dix-sept a soixante ans,
et 10 ages de plus de soixante ans.
A 1'appui du calcul ci-dessus, Denys d'Halicarnasse rapporte qu'en 247 de
Rome on fit une souscription en I'honneur d'Horatius Codes : 300,000 per-
sonnes, hommes et femmes, donnerent la valeur de ce que chacun pouvait
depeuser en un jour pour sa nourriture. (V, xxv.)
Quant au nombre des esclaves, nous trouvons dans un autre passage de
Denys d'Halicarnasse (IX, xxv) que les femmes, les enfants, les esclaves, les
marchands et les artisans s'e"levaient a un chiffre triple de cclui des citoyens.
1 S done le nombre des citoyens en 6tat de porter les armes e'tait de 80,000,
le reste de la population egalant trois fois ce chiffre, on aura pour la popu-
lation totale 4 x 80,000 = 320,000 ames, et, en retranchant de ce chiffre
lea 290,000 obtenus plus haut, il restera 30,000 pour les esclaves et les
artisans.
Quelle que soit la proportion admise entre ces deux dernieres classes, U en
rdsultera toujours quo les esclaves Etaient alors peu nombreux.
LIVKE I, CHAPITKE I. KOME SOUS LES KOIS. 25
tive de 1'assemblee patricienne, continuerent a statuer sur les
affaires religieuses et militaires les plus importantes, et reste-
rent en possession de tout ce qui n'avait pas etc formellement
attribue aux centuries. Solon operait, vers la meme epoque,
a Athenes, une revolution semblable, de sorte que les deux
villes les plus fameuses du monde ancien prenaient en meme
temps, comme base du droit de suffrage, non plus la naissance,
mais la fortune.
Servius Tullius promulgua un grand nombre de lois favo-
rables au peuple ; il etablit que la propriete seule du debi-
teur, et non sa personne, repondrait de la dette. II autorisa
aussi les plebeiens a devenir les patrons de leurs affranchis,
ce qui permettait aux plus riches des premiers de se creer une
clientele semblable a celle des patriciens (').
IV. La religion, regleraentee en grande partie par Numa,
etait, a Rome, un moyen de civilisation, mais surtout de
gouvernement. En faisant intervenir la divinite
a , . , v . , . La religion.
dans les actes de la vie pubhque ou privee, on im-
primait a tout un caract6re sacrc. Alnsi se trouvaient sous
la sauvegarde des dieux 1'enceinte de la ville avec ses servi-
tudes ('), les limites des proprietes, les transactions entre ci-
toyens, les engagements, enfin, meme les faits importants de
1'histoire consignes dans les livres sacres ('). Au foyer domes-
tique, les dieux Lares protegeaient la famille ; sur le champ de
bataille, 1'embleme place sur 1'etendard etait le dieu protec-
teur de la legion (4). Par les oracles ou les prodiges, on en-
(J) Denys d'Halicaraasse, IV, ix, xxnr.
(2) " Au dedans de la vUle, les edifices ne pouvaient etre contigus aux rem-
parts, qu'ils touchent d'ordinaire aujourd'hui, et, au dehors, s'etendait un
espace qu'il etait interdit de cultiver. Tout cet espace ou il n'etait permis ni
d'habiter, ni de labourer, au dela ou en de9a du mur, les Remains lui donnerent
le nom de Pomcerium. Quand, par suite de Pagrandissement de la ville, on
reculait le rempart, on menageait toujours dechaque cote cettezone consacree."
(Tite-Live, I, XLIV.)
(3) " Fonde sur le t^moignage des litres sacr^s que Ton garde avec grand
soin dans les temples." (Denys d'Halicarnasse, XI, LXII.)
(4) "Ces precieux gages, qu'ils regardent comme autant d'imagea des
dieux." (Denys d'Halicarnasse, VI, XLV.)
26 TEMPS AOTEEEEUBS A CESAK.
tretenait le sentiment national et la pense"e que Rome devien-
drait un jour la maltresse de 1'Italie (') ; mais si, d'unepart, le
culte, avec ses imperfections m6me, contribuait a adoucir les
mceurs et a elever les esprits (2), de 1'autre il facilitait mer-
veilleusement le jeu des institutions, et conservait aux hautes
classes leur influence.
La religion accoutumait aussi les peuples du Latiuna a la
suprematie romaiue ; car Servius Tullius, en leur persuadant
de contribuera 1'elevation du temple de Diane (3), leur faisait,
dit Tite-Live, reconnaitre Rome pour leur capitale, preten-
tion qu'ils avaient tant de fois combattue par les armes.
L'intervention supposee de la divinite permettait, dans
une foule de cas, de revenir sur toute decision genante.
Ainsi, en interpretant le vol des oiseaux (*), la maniere dont
mangeaient les poulets sacres, les entrailles des victimes, la
direction des eclairs, on annulait les elections, ou bien on
eludait ou 1'on retardait les deliberations soit des cornices,
soit du senat. Personne ne pouvait accepter de fonctions,
pas meme le roi monter sur le trone, si les dieux n'avaient
manifesto leur adhesion par des signes reputes certains de
leur volonte. II y avait des jours fastes et nefastes ; dans ces
derniers il n'etait permis ni aux juges de tenir audience, ni au
peuple de s'assembler (6). Enfin, on pouvait dire, avec
(') " De la 1'interpretation du nom donne au Capitole : en creusant les fon-
dations du temple, on trouva une tete humaine ; les augures declarerent que
Rome deviendrait la capitale de toute 1'Italie." (Denys d'Halicarnasse, IV,
LXI.)
(*) " Ce recours aux avis des pretres et 1'observation du culte firent oublier
au peuple ses habitudes de violence et son gout pour les armes. Les esprits,
sans cesse occupea d'idees religieuses, reconnurent 1'intervention de la Provi-
dence dans les choses humaines, et tous les coaurs furent penetre"s d'une pietd
si Vive, que la bonne foi, que la fide"lit£ au serment regpaient dans Rome plus
que la crainte des lois et des cbMments." (Tite-Live, I xxi.)
(*) Tite-Live, I, XLV.
(4) "Assemblies du peuple, levees des troupes, enfin les operations lea
plus importantes ^taient abandonn^es, si les oiseaux ne les approuvaient pas "
(Tite-Live, I, xxxvi.)
(*) "Numa ^tablit aussi des jours fastes et des jours nefastes, ear avec le
peuple un ajournement pouvait quelquefois etre utile." (Tite-Live, I, XTX.)
LIVKE I, CHATITRE I. ROME SOUS LE8 EOIS. 27
Camille, que la ville 6tait fondee sur la foi des auspices et
des augures (1).
Les pretres ne formaient pas un ordre a part, mais tous
les citoyens pouvaient faire partie de colleges particuliers.
En tete de la hierarchic sacerdotale se trouvaient les pontifes,
au nombre de cinq (*) ; le roi en etait le chef(3). Us deci-
daient de toutes les questions qui tenaient a la liturgie et au
culte, veillaient a ce que les sacrifices et les ceremonies se
fissent conformement aux rites traditionnels (4), surveillaient
les autres ministres de la religion, fixaient le calendrier (*),
ne repondaient de leurs actions ni devant le senat ni devant
le peuple (").
Apres les pontifes, la premiere place appartenait aux
curions, charges dans chaque curie des fonctions religieuses
et qui avaient a leur te~te un grand curion ; puis venaient les
flamines, les augures (7), les vestales, chargees d'entretenir
(') " Nous avons unc ville fondle sur la foi des auspices et des augures ;
pas un lieu dans ces murailles qui ne soit plein des dieux et de leur culte ; nos
sacrifices solennels ont leurs jours fixes comme la place ou ils doivent se faire."
(Tite-Live, V, LII, Discours de Camille; — VI, XLI.)
(") CiceVon, De la Kepublique, II, xiv.
(3) " Tous les actes religieux, publics et particuliers, etaient soumis a la
decision du pontife : ainsi le peuple savait a qui s'adresser, et 1'on pr6venait
les desordres que pouvait amener dans la religion 1'oubli des rites nationaux
ou 1'introduction de rites etrangers. Le meme pontife devait encore regler ce
qui concernait les fune"railles, les moyens d'apaiser les manes, de distinguer,
entre les prodiges annonces par la foudre et d'autres phenomenes, ceux qui exi-
geaient une expiation." (Tite-Live, I, xx.)
(4) " Le grand pontife remplit les fonctions d'interprete et de devin ou
plutot d'hierophante. H ne preside pas seulement aux sacrifices publics, mais
il surveille encore ceux qui se font en particulier, et il prend garde qu'on ne
transgresse les ordonnances du culte. Enfin, c'est lui qui enseigne ce que chacun
doit faire pour honorer les dieux et pour les apaiser." (Plutarque, Numa,
XII.)
(B) Numa divisa 1'annee en douze mois, suivant le cours de la lune; il
ajouta a 1'annee Janvier et fevrier. (Tite-Live, I, six. — Plutarque, Numa,
XXIII.)
(6) Denys d'JEalicarnasse, II, LXXIII.
(7) Denys d'Halicarnasse, II, LXIV.
28 TEMPS AOTEBIEUBS i. CESAB.
le feu sacre; les douze pr^tres Saliens (*), gardiens des bou-
cliers sacres, nommes ancilia ; enfin les feciales, herauts
d'armes au nombre de vingt, charges de rediger les traites et
d'en assurer 1'execution, de declarer la guerre et de veiller a
1' observation de tous les rapports internationaux (*).
II y avait aussi des confreries religieuses (sodalitates) ,
institutes pour rendre un culte special a certaines divinites.
Tel etait le college des freres Arvales, dont les prieres et les
processions appelaient la faveur du ciel sur les moissons ; telle
encore 1'association ayant mission de feter les Lupercales,
fondees en 1'honneur du dieu Lupercus, protecteur des
troupeaux et destructeur des loups. Les dieux Lares, genies
tutelaires des villes ou des families, avaient aussi leur fete
institute par Tullus Hostilius, et celebree a certaines epoques,
pendant lesquelles les esclaves etaient exemptes de tout
travail (3).
Les rois firent batir un grand nombre de temples destines
a deifier, les uns la gloire'(4), les autres les vertus (B), les
(') Salien vient de salire (sauter, danser). (Denys d'Halicarnasse, II, LXX.)
Ds devaient, en certaines occasions, executer des danses sacrees et chanter des
hymnes en 1'honneur du dieu de la guerre.
(*) Denys d'Halicarnasse, II, LXXII. — "Le nom des feciales vient de ce
qu'ils pr^sidaient a la foi publique entre les peuples ; car c'est par leur inter-
vention que la guerre entreprise prenait le caractere d'une guerre juste, et que,
la guerre une fois terminee, la paix recevait d'un traite sa garantie. Avant
d'entreprendre la guerre, on envoyait quelques-uns d'entre les feciaux pour
reclamer ce qui etait a reclamer." (Varron, De la Langue tatine, V, § 86.) —
" Des allies se plaignaient-ils que les Komains leur eussent fait tort et en de-
mandaient-ils reparation, c' etait aux/ecfaZe* d' examiner si 1'on avait viol^ le
traite." (Denys d'Halicarnasse, II, LXXII.) — Ces pretres feciales avaient ete
institues par Numa, le plus doux et le plus juste des rois, pour etre les gardiena
de la paix, les juges et les arbitres des motifs legitimes qu'on avait d'entre-
prendre la guerre. (Plutarque, Camille, xx.)
(3) Denys d'Halicarnasse, IV, xiv. — Pline, Histoire naturelle, XXI, TIII.
(4) " Numa dleva un temple a Romulus, qu'il deifia sous le nom de
Qurinus." (Denys d'Halicarnasse, II, LXIII.)
(6) " Temple de Vesta, embleme de la chastete ; temple a la Foi publique,
61ev6s par Numa." (Denys d'Halicarnasse, II, LXV et LXXV.)
LIVKE I, CHAPITKE I. KOME SOUS LES EOIS. 29
autres Putilite ('), d'autres la reconnaissance envers les
dieux (').
Les Remains aimaient & tout representer par des signes
exterieurs ; ainsi Numa, pour mieux constater 1'etat de
paix ou de guerre, fit clever a Janus un temple, ouvert
pendant la guerre, ferm6 pendant la paix ; et, chose re-
marquable, ce temple ne fut ferine que trois fois en sept cents
ans (') !
V. D'apres ce qui precede, on peut se convaincre que la
Republique romaine (4) avait deji acquis sous les rois une
forte organisation (6). Son esprit conquerant
Itesnltats obte-
debordait au dela de ses etroites limites. Les DUB par la 1-07-
petits 3£tats du Latium qui Pentouraient avaient
peut-etre des hommes aussi eclaires, des citoyens aussi cou-
rageux, mais il n'existait certainement pas chez eux, au me'me
(') " Le dieu Terme ; la fete en 1'honneur de Pales, de"esse des pasteurs ;
Saturne, dieu de 1'agriculture ; les dieux des jacheres, des engrais, etc." (Denys
d'Halicarnasse, II, LXXIT.)
C) " Apres avoir fait ces choses dans la paix et dans la guerre, Servius
Tullius fit batir deux temples a la Fortune, qui semblait lui avoir e" te favorable
pendant toute sa vie, Pun dans le marcb.6 aux boeufs, 1'autre HUT le bord du
Tibre, et il lui donna le surnom de virile, qu'elle a conserve jusqu'aujourd'hui
chez les Remains." (Denys d'Halicarnasse, IV, xxvn.)
(") " Le temple de Janus a ete ferme deux fois depuis le r^gne de Numa :
la premiere, par le consul' Titus Manlius, & la fin de la premiere guerre
punique ; la seconde, quand les dieux ont accord^ a notre si^cle de voir, apres
la bataille d'Actium, Cesar- Auguste Imperator donner la paix a 1'univers."
(Tite-Live, I, xix) — Et Plutarque dit, dans la Vie de Numa, xxiv : " N6an-
moins ce temple fut ferme apres la victoire de Cesar-Auguste sur Antoine, et
il 1'avait ete auparavant sous le consulat de Marcus Atilius et de Titus Man-
lius, peu de temps il est vrai ; on le rouvrit presque aussitot, parce qu'il sur-
vint une guerre nouvelle. Mais, sous le regne de Numa, on ne le vit pas
ouvert un seul jour."
(4) Nous employons a dessein le mot republique, parce que tous les anciens
auteurs ont donn6 ce nom a 1'Etat, sous les rois comme sous les empereurs.
Ce n'est qu'en traduisant fidelement les denominations qu'on peut se faire une
id4e exacte des societes anciennes.
(6) " On reconnait combien la R6publique dut a chacun de nos rois d'insti-
tutions bonnes et utiles." (Cic6ron, De la RepuUique, II, xxi.)
30 TEMPS ANTEKIETTKS A CESAE.
degre qu'a Rome, le genie de la guerre, 1'amour de la patrie,
la foi dans de hautes destinees, la conviction d'une superiorite
incontestable, mobiles puissants inculques avec perseverance
par de grands homines pendant deux cent quarante-quatre
ans.
La societe romaine etait fondee sur le respect de la fa-
mille, de la religion, de la propriete ; le gouvernement, sur
1' election ; la politique, sur la conquete. A la tete de l'£tat
est une aristocratie puissante, avide de gloire, mais, comme
toutes les aristocraties, impatiente de la royaute, dedaigneuse
de la multitude. Les rois s'eflbrcent de creer un peuple a cote
de la caste privilegiee, et introduisent des plebeiens dans le
senat, des affranchis parmi les citoyens, et la plupart des ci-
toyens dans les rangs de la milice.
La famille est fortement constitute : le pere y regne en
maitre absolu, seul juge (J) de ses enfants, de sa femme, de
ses esclaves, et cela durant toute leur vie ; cependant le role
de la femme n'est pas avili comme dans les societes barbares :
elle entre en communaute de biens avec son mari ; maitresse
dans sa maison, elle a le droit d'acquerir, et partage egale-
ment avec ses freres 1'heritage paternel (*).
La base de 1'impot est la base du recrutement et des droit s
politiques ; il n'y a de soldats que les citoyens ; il n'y a de
citoyens que ceux qui possedent. Plus on est riche et plus
on a de pouvoir et de dignites, mais plus on a de charges &
supporter, de devoirs a remplir. Pour combattre comme
pour voter, les Romains se divisent par classes suivant leur
fortune, et, dans les cornices comme sur le champ de bataille,
les plus riches sont aux premiers rangs.
(') " Chez les Romains, les enfants ne possedent rien en propre du vivant
de leur p&re. Celui-ci peut disposer non-seulement de tous les biens, mais
meme de la vie de ses enfants." (Denys d'Halicarnasse, VIII, LXXIX ; II,
xxv.)
(*) Denys d'Halicarnasse, II, xxv, xxvi. — " Des Porigine, dit Mommsen, la
famille romaine pr^sentait, par 1'ordre moral qui regnait entre ses membres et
leur subordination mutuelle, les conditions d'une civilisation supericure." (Hi*-
toire romaine, 2e edit. I, p. 54.)
LIVKE I, CHAPITKE I. — BOMB SOUS LES EOIS. 31
Initie aux pratiques apparentes de la liberte, le people
est content! par la superstition et le respect pour les hautes
classes. En faisant intervenir la divinite dans toutes les ac-
tions de la vie, on idealise les choses les plus vulgaires, et on
apprend aux hommes qu'au-dessus des inte'rets materiels il y
a une Providence qui dirige leurs actions. Le sentiment du
droit et de la justice entre dans les consciences, le serment
est chose sacree, et la vertu, cette expression la plus elevee
du devoir, devient la regie generate de la vie publique et de
la vie privee ('). La loi exerce tout son empire, et, par 1'in-
stitution des feciales, les questions Internationales se discu-
tent au point de vue du droit avant d'etre tranchees par les
armes. La politique consiste a attirer par tous les moyens
possibles les peuples environnants sous la dependance de
Rome ; et, lorsque leur resistance oblige de les vaincre, ils
sont, a differents degres, immediatement associes a la com-
mune fortune ('), et maintcnus dans 1'obeissance par des co-
lonies, postes avances de la domination future (').
(*) " Les moeurs 6taient si pures que, pendant deux cent trente ans, on ne
vit aucun mari repudier sa femme, ni aucune femme se se"parer de son man."
(Plutarque, Parallele de Thesee et de Romulus.)
(a) Ciceron admire la profonde sagesse des premiers roia d'admettre au
nombre des cjtoyens les ennemis vaincus. " Leur exemple, dit-il, a fait au-
torit6, et jamais nos ancetres n'ont cesse d'accorder aux ennemis raincus le
droit de cite." (Discours pour Balbus, xxxi.)
(?) COLONIES EOMAINES (COLONIZE CIVIUM CUM JURE SUFFRAGII Et
HONOR UM).
Ire p^riode : 1-244. (Sons les rois.)
CCEKINA (Sabine). Inconnue.
AKTEMXJE (Sabine). Inconnue.
CAMBRIA (Sabine). Detnute en 252. Inconnue.
MEDULLIA (Sabine). Sanf-Angelo. Voy. CELL, Topogr. of Some, 100.
CRCSTUMERIA (Sabine). Inconnue.
FIDEK^E (Sabine). Ruines pres de Gfiubileo et Serpentina. Reoolonisee
en 326. Detruite d'apres une hypothese de M. Madvig.
COLLATIA.
OSTIA (embouchure du Tibre). Ruines entre Torre Bovacciano et Ostia.
COLONIES LATINE3 (COLONI^ LATINJE\ — \n pMode: 1-244 (Sous les rois.)
On ne pout mcntionner avec certitude aucune colonic latine fondee a cette
32 TEMPS ANTEEIEUK8 A CESAK.
Les arts, quoique grossiers encore, s'introduisent avec
les rites etrusques et viennent adoucir les moeurs et preler
leur concours a la religion ; partout des temples s'elevent,
des cirques se construisent ('), de grands travaux d'utilite
publique s'executent, et Rome, par ses institutions, prepare
sa preeminence.
Presque tous les magistrats sont le produit de 1'election :
une fois nommes, ils possedent un pouvoir etendu et font
mouvoir resolument ces deux puissants leviers des actions
humaines, le chatinient et la recompense. A tous les
citoyens, pour une faiblesse devant 1'ennemi ou pour une
infraction a la discipline (*), les verges .ou la hache du lic-
teur; a tous, pour une belle action, les couronnes honori-
fiques (') ; aux generaux, 1'ovation, le triomphe (4) et les de-
e'poque, d'apres les auteurs anciens. Les colonies de SIGNIA et de CIRCEII ont
toutes deux 6t6 recolonisees dans la periode suivante, ou nous les repla9ons.
(*) " Tarquin embellit aussi le grand cirque qui est entre le mont Aventin
et le mont Palatin ; il fut le premier qui fit construire autour de ce cirque des
iieges converts." (Denys d'Halicarnasse, III, LXVIII.)
(2) Tite-Live, I, XLIT. — " Aussitot les centurions dont les centuries
avaient pris la fuite, et les antesignani qui avaient perdu leur 6tendard, furent
condamnes a mort : les uus eurent la tete tranchee ; les autres expirerent sous
le baton. Quant au reste des troupes, le consul les fit decimer : de chaque
dizaine de soldats, celui sur qui tomba le sort fut conduit au supplice et paya
pour les autres. C'est la punition ordinaire chez les Remains pour ceux qui
ont quitte leur rang ou abandonn6 leurs etendards." (Denys d'Halicttnasse,
IX, L.)
(3) " Romulus mit sur ses cheveux une couronne de lauriers." (Plutarque,
Romulus, xx.)
(4) "Les6nat et le peuple decernerent au roi Tarquin les honneurs du
triomphe." (Combat des Romains et des Etrusques, Denys d'Halicarnasse, III,
LX.) — " L' ovation differe du triomphe, premierement, en ce que celui qui en
re9oit les honneurs entre a pied a la tete de son armee, sans etre monte sur un
char ; secondement, en ce qu'il n'a ni la couronne d'or, ni la toge brodee d'or
et de diverses couleurs, et qu'il porte seulement une trab^e blanche bordee de
pourpre, habillement ordinaire des g6neraux et des consuls. Outre qu'il n'a
qu'une couronne de laurier, il ne porte point de sceptre. Voila ce que le petit
triomphe a de moins que le grand : en toute autre chose il n'y a aucune diffe-
rence." (Denys d'Halicarnasse, V, XLVII.)
LIVEE I, CHAPITEE I. ROME SOUS LES EOIS. 33
pouilles opimes (') ; aux grands hommes, 1'apotheose. Pour
honorer les morts et pour se delasser des luttes sanglantes,
les citoyens courent aux jeux du cirque, ou la hierarchic
donne a chacun son rang (*).
Ainsi Rome, arrivee au troisieme siecle de son existence,
se trouve constitute par -les rois avec tous les germes de
grandeur qui se developperont dans la suite. L'homme a
cree les institutions ; nous verrons maintenant comment les
institutions vont former les hommes.
(!) " Romulus tue Acron, met les ennemte en deVoute, et revient offirir d
Jupiter Feretrien les nobles depouittes enlevees d ce prince.
" Apres Romulus, Cornelius Cossus fut le premier qui consacra au memo
dieu de semblables depouilles, ayant tu6 de sa main, dans un combat ou il
commandait la cavalerie, le general des Fidenates.
" On ne doit pas separer 1'exemple de M. Marcellus des deux precedents.
H cut assez de courage et d'intrepidite pour attaquer sur les bords du P6, a la
tete d'une poignee de cavaliers, le roi des Gaulois proteg6 par une armee nom-
breuse ; il lui abattit la tete et lui enleva son armure, dont il fit hommage a
Jupiter Feretrien. (An de Rome, 531.)
" Le meme genre de bravoure et de combat signala T. Manlius Torquatus,
Valerius Corvus et Scipion Emilien. Ces guerriers, provoqu4s par des chefs
ennemis, leur firent mordre la poussiere ; mais, comme ils avaient combattu
sous les auspices d'un chef superieur, ils ne vinrent pas faire ofFrande de leurs
d6pouilles a Jupiter." (Ans de Rome, 392, 404, 602.) (Valere Maxime, III,
n, §§ 3, 4, 5, 6.)
(2) " Tarquin partagea les si6ges (du grand cirque) entre les trente curies,
assignant a chacune la place qui lui appartenait." (Denys d'Halicarnasse, III,
LXVIII.) — " C'est alors (apres la guerre centre les Latins) qu'on choisit 1'em-
placement qu'on appelle aujourd'hui le grand cirque. On y designa des places
particuUeres aux senateurs et aux chevaliers." (Tite-Live, I, xxxv.)
CHAPITRE DEUXIEME.
•
£TABLIS8EMENT DE LA KfiPUBLIQUE CONSULAIEE.
(De 244 a 416.)
I. Les rois sont expulses de Rome. Ils disparaissent
parce que leur mission est accomplie. II existe, on le dirait,
dans 1'ordre moral ainsi que dans 1'ordre physique,
ime *°* suPr^me <lui assigne aux institutions,
fiqne.E6pub comme a certains etres, une limite fatale, mar-
quee par le terme de leur utilite. Tant que ce
terme providentiel n'est pas arrive, rien d' oppose ne prevaut :
les complots, les revokes, tout echoue contre la force irresisti-
ble qui maintient ce qu'on voudrait renverser ; mais si, au
contraire, un etat de choses, inebranlable en apparence, cesse
d'etre utile aux progres de I'humanite, alors ni 1'empire des
traditions, ni le courage, ni le souvenir d'un passe glorieux, ne
peuvent retarder d'un jour la chute decidee par le destin.
La civilisation semble avoir ete transported de la Grece
en Italie pour y creer un immense foyer d'ou elle put se
repandre dans le monde entier. Des lors le genie de la force
et de 1'organisation devait necessairement presider aux pre-
miers temps de Rome. C'est ce qui arriva sous les rois, et,
tant que leur tache ne fut pas accomplie, ils triompherent de
tous les obstacles. En vain les senateurs tenterent de se
partager le pouvoir en 1'exercant chacun pendant cinq
jours (l) ; en vain les passions se souleverent contre 1'autorite
(') " Les cent senateurs se partagerent en dix decuries, et chacune choisit
un de ses membres pour exercer I'autorit6. Le pouvoir etait collectif ; un seul
en portait les insignes, et marcbait preced^ des licteurs. La duree de ce pou-
LIVEE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA REPUBLIQUE. 35
d'un chef unique : tout fut inutile, et le meurtre memo des
rois fortifia la royaute. Mais une fois le moment venu ou ils
cessent d'etre indispensables, le plus simple accident les pre-
cipite. Un homme abuse d'une femme, le trone s'ecroule, et,
en tombant, il se partage en deux : les consuls succedent &
toutes les prerogatives des rois (1). Rien n'est change dans
la Republique, si ce n'est qu'au lieu d'un chef electif a vie il
y aura detormais de'ux chefs elus pour un an. Cette trans-
formation est 6videmment 1'oeuvre de 1' aristocratic ; les sena-
teurs veulent gouverner eux-me'mes, et, par ces elections
annuelles, chacun espere prendre a son tour sa part de la
souveraine puissance. Voila le calcul etroit de I'homme et
son mobile mesquin. Voyons & quelle impulsion superieure
il obeissait sans le savoir.
Ce coin de terre, situe au bord du Tibre et predestine a
1'empire du monde, renfermait en lui, on le voit, des gennes
feconds qui demandaient une expansion rapide. Elle ne pou-
vait s'effectuer que par 1'independance absolue de la classe
la plus eclairee, s'emparant a son profit de toutes les pre-
rogatives de la royautS. Le regime aristocratique a cet
a vantage sur la monarchic, qu'il est plus immuable dans sa
duree, plus constant dans ses desseins, plus fidele aux tra-
ditions, et qu'il peut tout oser, parce que la ou un grand
nombre se partage la responsabilite, personne n'est indivi-
duellement responsable. Rome, avec ses limites resserrees,
n'avait plus besoin de la concentration de 1'autorite dans une
seule main, mais il lui fall ait un nouvel ordre de choses qui
donnat aux grands le libre acces au pouvoir supreme et
voir etait dc cinq jours, et chacun I'exei^ait a son tour La plebe ne
tarda pas a murmurer. On n'avait fait qu'aggraver sa servitude : au lieu d'un
maitre, elle en avait cent. Elle paraissait disposee a ne plus soufl&ir qu'un
roi, et a le choisir elle-meme." (Tite-Live, I, xvn.)
(') " Au reste, cette liberte consista -d'abord plutot dans 1'election annuelle
des consuls que dans 1'affaiblissement de la puissance royale. Les premiers
consuls en prirent toutes les prerogatives, tous les insignes ; seulement on
craignit que, s'ils avaient tous deux les faisceaux, cet appareil n'inspirat trop
de terreur, et Brutus dut & la deference de son collegue de les avoir le pre-
mier." (Tite-Live, II, i.)
*
36 TEMPS ANTERIEUItS A CESAR.
secondat, par 1'appat des honneurs, le d6veloppement dea
facultes de chacun. L'important etait de creer une race
d'hommes d'elite qui, se succedant avec les memes principes
et les raemes vertus, perpetuassent, de generation en genera-
tion, le systeme le plus capable d'assurer la grandeur de la
patrie. La chute de la royaute fut done un evenement
favorable au developpement de Rome.
Les patriciens occuperent seuls pendant longtemps les
charges civiles, militaires et religieuses, et, ces charges etant
la plupart annuelles, il n'y avait au senat presque aucun
membre qui ne les eut remplies, de sorte que cette assem-
blee se trouvait composee d'hommes formes aux luttes du
Forum comme a celles du champ de bataille, fa9onnes aux
difficultes de 1' administration, enfin dignes, par une expe-
rience durement acquise, de presider aux destinees de la
Republique.
Us n'etaient pas classes, ainsi que dans notre societe
moderne, en specialites envieuses et rivales : on n'y voyait
pas 1'homme de guerre mepriser le civil, le jurisconsulte ou
1'orateur se separer de 1'homme d'action, ou le pretre s'isoler
de tous. Pour s' clever aux dignites et meriter les suffrages
de ses concitoyens, le. patricien etait astreint, des son jeune
age, aux epreuves les plus diverses. On exigeait de lui
1'adresse du corps, 1'eloquence, 1'aptitude aux exercices
militaires, la science des lois civiles et religieuses, le talent
de commander une armee ou de diriger une flotte, d'admi-
nistrer la ville ou de commander une province ; et 1' obliga-
tion de ces divers apprentissages non-seulement donnait un
plein essor a toutes les capacites, mais elle reunissait, aux
yeux du peuple, sur le magistrat revetu de dignites diffe-
rentes, la consideration attachee a chacune d'elles. Pendant
longtemps, celui qu'honorait la confiance de ses concitoyens,
outre 1'illustration de la naissance, jouissait du triple
prestige que donne la fonction du juge, du pretre, du
guerrier.
L'independance presque absolue dans 1'exercice du com-
mandement contribuait encore au developpement des facul-
LIVBE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA BEPUBLIQTTE. 37
te"s. Aujourd'hui nos habitudes constitutionnelles ont e'rige'
en principe la defiance envers le pouvoir ; a Rome, c'etait la
confiance. Dans nos societes modernes, le depositaire d'une
autorite quelconque est toujours retenu par des liens puis-
sants ; il obeit a une loi precise, a un reglement minutieux, a
un superieur. Le Romain, au contraire, abandonne a sa seule
responsabilite, se sentait degage de toute entrave ; il com-
mandait en maitre dans la sphere de ses attributions. Le
contre-poids de cette independance etait la courte duree des
magistratures et le droit, donne a chacun, d'accuser tout
magistral au sortir de sa charge.
La preponderance de la haute classe reposait done sur
une superiorite legitime, et cette classe, en outre, savait
exploiter a son avantage les passions populaires. Elle ne
voulait de la liberte que pour elle-mSine, mais elle savait
en faire briller 1'image aux yeux de la foule, et toujours le
nom du peuple 6tait associe aux decrets du senat. Fiere
d'avoir contribue a la chute du pouvoir d'un seul, elle avait
soin d'entretenir parrai les masses la crainte imaginaire du
retour de la royaute. Entre ses mains la haine des tyrans
deviendra une arme redoutable a tous ceux qui s'eleveront
au-dessus des autres, soit en mena9ant ses privileges, soit
en acquerant trop de popularite par leurs bienfaits. Ainsi,
sous le pretexte, sans cesse renouvele, d'aspirer a la royaute,
succomberont le consul Spurius Cassius, en 269, parce qu'il
avait presentc la premiere loi agraire ; Spurius Melius,
en 315, parce qu'en distribuant du ble au peuple, pendant
la disette, il inquietait les" patriciens (') ; en 369, Manlius,
sauveur de Rome, parce qu'il Tavait depense sa fortune pour
venir en aide aux debiteurs insolvables (*). Ainsi tomberont
victimes de la meme accusation le reformateur Tiberius Sem-
pronius Gracchus, et plus tard, enfin, le grand Cesar lui-meme.
(l) "La mort de Melius 6tait justifi6e, disait Quinctius pour apaiser le
peuple, quand meme il serait innocent du crime d'aspirer a la royaute." (Tito-
Live, IV, xv.)
(*) " De ces coeurs inflexibles sortit une sentence fatale, odieuse aux juges
memes." (Tite-Live, VI, xx.)
164708
38 TEMPS ANTEKIEUBS A CESAK.
Mais si la crainte simulee du retour a 1'ancien regime etait
un moyen puissant de gouvernement entre les mains des
patriciens, la crainte reelle de voir leurs privileges attaques
par les plebeiens les contenait dans la moderation et la jus-
tice.
En effet, si la classe nombreuse, exclue de toute fonction,
n'etait pas venue par ses reclamations mettre des bornes
aux privileges de la noblesse, la contraindre a se rendre
digne du pouvoir par ses vertus, et la rajeunir, en quelque
sorte, par 1'infusion d'un sang nouveau, la corruption ou
1'arbitraire 1'auraient, quelques siecles plus tot, entrainee
vers sa ruine. Une caste que ne renouvellent pas des ele-
ments etrangers est condamnee a disparaitre ; et le pouvoir
absoln, qu'il appartienne a un homme ou a une classe d'in-
dividus, finit toujours par etre egalement dangereux a celui
qui 1'exerce. Cette concurrence des plebeiens excita dans la
Republique une heureuse emulation qui produisit de grands
hommes, car, comme le dit Machiavel (') : " La crainte de
" perdre fait naitre dans les cceurs les memes passions que le
" desir d'acquerir." Quoique 1'aristocratie ait defendu long-
temps avec opiniatrete ses privileges, elle fit a propos d'utiles
concessions. Habile a reparer sans cesse ses defaites, elle
reprenait, sous une autre forme, ce qu'elle avait ete con-
trainte d'abandonner, perdant souvent quelques-unes de ses
attributions, mais conservant son prestige toujours intact.
Ainsi, le fait caracteristique des institutions romaines etait
de former des hommes aptes a toutes les fonctions. Tant
que sur un theatre restreint la classe dirigeante sut borner
son ambition a faire prevaloir les veritables interets de la
patrie, que la seduction des richesses et d'un pouvoir illimite
ntf vint pas Pexalter outre mesure, le systeme aristocratique
se maintint avec tous ses avantages et domina 1'instabilite
des institutions. Lui seul, en effet, etait capable de supporter
longteraps, sans succomber, un regime ou la direction de
1'^tat et le commandement des annees passaient chaque
aunee dans des mains differentes et dependaient d'elections
(') Discours sur 2'ite-Live, I, v.
LIVEE I, CHAP. H. — ETABLISSEMENT DE LA BEPUBLIQUE. 39
dont 1'element est toujours si' mobile. En outre, les lois
faisaient naitre des antagonismes plus propres a amener
1'anarchie qu'a consolider la veritable liberte". Examinons,
sous ces derniers rapports, la constitution de la Republique.
II. Les deux consuls, dans 1'origine, etaient a la fois gen6-
raux, juges, administrateurs ; egaux en pouvoirs, ils se trou-
vaient souvent en disaccord, soit au Forum ('), Institntlon8 de
soit sur le champ de bataille ('). Leurs dissenti- to K6Pubiiqne.
ments se reproduisirent maintes fois jusque sous le consulat
de Cesar et de Bibulus ; et ils pouvaient devenir d'autant
plus dangereux que la decision d'un consul etait annulee par
1'opposition de son collegue. D'un autre cote, la courte du-
ree de leur magistrature les contraignait ou de brusquer une
bataille pour en enlever la gloire a leur successeur ('), ou d'in-
terrompre une campagne pour venir a Rome tenir les cornices.
Les defaites de la Trebia, de Cannes et celle de Servilius
Campion par les Cimbres (4) furent des exemples funestes du
defaut d' unite dans la direction de la guerre.
Afin de pallier les mauvais efiets de 1'exercice simultane
(l) Preuvcs du desaccord des deux consuls : " Cassius fit venir secretement
autant de Latins et d'Herniques qu'il lui fut possible pour avoir leurs suf-
frages ; il en arriva a Rome un si grand nombre qu'en pen de temps la ville se
trouva pleine d'hotes. Virginius, qui en fut averti, fit publier par un heraut
dans tous les carrefours que ceux qui n'avaient point de domicile a Rome
eussent a se retirer incessamment ; mais Cassius donna des ordres contraires
a ceux de son collegue, defendant a quiconque avait le droit de bourgeoisie
romaine de sortir de la ville jusqu'a ce que la loi fut confirmee et re9ue."
(An de Rome 268.) (Denys d'Halicarnasse, VIII, LXXII.) — " Quinctius, plus
indulgent que son collegue, voulut qu'on ced&t au peuple tout ce qu'il de-
manderait de juste et de raisonnable ; Appius, au contraire, aimait mieux
mourir que de ceder." (An de Rome 283.) (Denys d'Halicarnasse, IX,
XLVIII.)
(!) " Les deux consuls dtaient du caractere le plus oppose et toujours en
discorde (dissimiles discordesque) " (Tite-Live, XXII, XLI.) — "Tandis
qu'ils perdent les moments en querelles plut6t qu'en deliberations "
(Tite-Live, XXII, XLV.)
(3) Tite-Live, XXI, LII. — Dion-Cassius, Fragments, CCLXXI, edit. Gros.
(<) Tite-Livo, XXI, LII.
40 TEMPS ANTERIEUKS A CESAK.
de leurs prerogatives, les consiils convinrent qu'en campagne
ils alterneraient journellement dans le commandement, et
qu'a Rome chacun aurait les faisceaux pendant un mois ; mais
cette innovation eut encore des consequences facheuses (l).
On crut m6me devoir, neuf ans apres la chute des rois, re-
courir a la dictature ; et cette autorite absolue, limitee a six
mois, c'est-a-dire a la plus longue duree d'une campagne, ne
remediait que temporairement, et dans les circonstances ex-
traordinaires, a 1'absence du pouvoir d'un seul.
Ce dualisme et cette instabilite de 1'autorite supreme
n'etaient done pas un element de force ; 1'unite et la fixite
de direction necessaires chez un peuple toujours en guerre
avaient disparu ; mais le mal eut ete plus grave si la confor-
mite d'interets et de vues d'individus appartenant a une
meme caste n'etait venue 1'attenuer. L'homme valait mieux
que les institutions qui 1'avaient forme.
La creation des tribuns du peuple, dont le role devint
plus tard si important, fut, en 260, une nouvelle cause de
discorde : les plebeiens, qui composaient la plus grande
partie de 1'armee, demanderent a avoir leurs chefs militaires
pour magistrats (s) ; 1'autorite des tribuns fut d'abord res-
treinte : on peut s'en convaincre par les termes suivants de la
loi qui les etablit (3) :
(') " Dans Tarmce romaine les deux consuls jouissaient d'un pouvoir 6gal ;
mais la deference d'Agrippa, en concentrant I'autorite' dans les mains de son
collegue, etablit cette unite si necessaire au succes des grandes entreprises."
(Tite-Live, III, LXX.) — " Les deux consuls commandaient souvent tous lea
deux le jour de la bataille." (Tite-Live, Sataille du mont Vesuve, VIII, ix ;
Bataille de Sentinum, X, xxvn.) — " Innovation funeste, des lors chacun eut
en vue son int4ret personnel et non 1'interet g6n6ral, aimant mieux voir la
Republique essuyer un echec que son collegue se couvrir de gloire, et des
maux sans nombre affligerent la patrie." (Dion-Cassius, Fragments, LI, edit.
Gros.)
(*) " On appela tribuns du peuple ceux qui, de tribuns des soldats qu'ils
dtaient d'abord, furent charges de defendre le peuple pendant sa retraite a
Crustu'm^re." (Varron, De la Langue latine, V, 81, edition 0. Miiller.)
(8) "Les me'contents obtinrent des patriciens la confirmation de leurs
magistrats : ensuite ils demanderent au s6nat la permission d'e"lire tous les ans
LIVBE I, C5AP. H. ETABLISSEMENT DE LA BEPUBLIQTJE. 41
" Personne ne contraindra un tribun du peuple, comme
" un homrae du commun, a faire quelque chose malgre lui ;
" il ne sera permis ni de le frapper, ni de le faire maltraiter
" par un autre, ni de le tuer ou de le faire tuer (')."
Qu'onjuge par la du degre d'inferiorite auquel etaient
ruduits les plebeiens. Le veto des tribuns pouvait nean-
moins arreter les propositions de lois et les decisions des
consuls et du senat, les levees de troupes, la convocation des
cornices, 1'election des magistrats (*). Des 297, leur nombre
fut porte a dix, c'est-a-dire a deux par chacune des cinq
classes soumises specialement au recruteraent (') ; mais le
mesure ne profita guere aux plebeiens ; plus le nombre des
tribuns augmentait, plus il devenait facile & 1'aristocratie de
trouver parmi eux un instrument de ses desseins. Peu a peu
leur influence s'accrut ; ils s'arrogerent, en 298, le droit de
convoquer le senat, et cependant ils furent longtemps encore
sans faire partie de cette assemblee (4).
deux plebeiens (ediles) pour seconder les tribuns dans toutes les choses ou ils
auraient besoin d'aide, pour juger les causes que ceux-ci leur remettraient entre
les mains, pour avoir soin des Edifices sacre"s et publice, et pour assurer les
approvisionnements du march6." (An de Rome 260.) (Denys d'Halicar-
nasse, VI, xc.)
(') Denys d'Halicarnasse, VI, LXXXIX.
- (2) Les tribuns s'opposent & Penrolement des troupes. (An deRome 269.)
(Denys d'Halicarnasse, VIII, LXXXI.) — " Licinius et Sextius, ree"lus tribuns du
peuple, ne laisserent creer aucun magistrat curule ; et, comme le peuple renom-
mait toujours les deux tribuns, qui toujours repoussaient les elections de
tribuns militaires, la ville demeura cinq ans priv6e de magistrats." (An de
Rome 378.) (Tite-Live, VI, xxxv.) — " Toutes les fois que les consuls con-
roquaient le peuple pour conferer le consulat aux postulants, les tribuns, en
vertu de leurs pouvoirs, empechaient la tenue des assemblees. De meme,
lorsque ceux-ci assemblaient le peuple pour faire 1' election, les consuls s'y op-
posaient, pretendant que le droit de convoquer le peuple et de recueillir les
suffrages appartenait a eux seuls." (An de Rome 271.) (Denys d'Halicar-
nasse, VIII, xc.) — " Tantot les tribuns empechaient les patriciens de s'as-
sembler pour 1'election de 1'interroi, tantot ils defendaient a 1'interroi lui-meme
de faire le s6natus-consulte pour les cornices consulaires." (An de Rome 333.)
(Tite-Live, IV, XLIII.)
(s) Tite-Live, III, xxx.
(4) Denys d'Halicarnasse, X, xxxi.
4:2 TEMPS AOTERIEUKS A CESAB.
Quant aux cornices, le peuple n'y avait qu'une faible
influence. Dans les assemblies par centuries, le vote des
premieres classes, composees des citoyens les plus riches, on
1'a vu, 1'emportait sur tous les autres ; dans les cornices par
curies, les patriciens etaient maltres absolus, et lorsque, vers
la fin du troisieme siecle, les plebeiens obtinrent les cornices
par tribus (:), cette concession n'ajouta pas sensiblement a
leurs prerogatives. Elle se bomait a la faculte de se reunir
sur la place publique, ou, divises par tribus, ils mettaient
leurs votes dans des urnes pour 1' election de leurs tribuns et
de leurs ediles, elus jusque-la par les centuries (J) ; leurs de-
cisions s'appliquaient a eux seuls et n'obligeaient pas les pa-
triciens ; de sorte que la meme ville offrait alors le spectacle
de deux cites ayant chacune ses magistrats et ses^lois (!). Les
(') " L'evenement le plus remarquable de cette annee (an de Rome 282),
ou les succes militaires furent si balances, ou la discorde eclata au camp et
dans la ville avec tant de fureur, fut 1'etablissement des cornices par tribus,
innovation qui donna aux pleb6iens 1'honneur de la victoire, mais peu d'avan-
tages reels. En eflet, Pexclusion des patriciens ota aux cornices tout leur
6clat sans augmenter la puissance du peuple ou affaiblir celle du senat."
(Tite-Live, II, LX.)
(2) Assemblee du peuple tant de la ville que de la campagne ; les suffrages
s'y donnent, non par centuries, mais par tribus : " Le jour du troisieme march6,
des le grand matin, la place publique se trouva occupee par une si grande foule
de gens de la campagne, qu'on n'y en avait jamais tant vu. Les tribuns as-
sejnblerent le peuple par tribus, et, partageant le Forum par des cordes ten-
dues, fonnerent autant d'espaces distincts qu'il y avait de tribus. Ce fut alors,
pour la premiere fois, que le peuple romain donna ses suffrages par tribus,
malgr6 1'opposition des patriciens, qui voulaient 1'empecher et qui demandaicnt
qu'on s'assemblat par centuries, selon 1'ancienne coutume." (An de Eome
263.) (Denys d'Halicarnasse, VII, LIX.) — "Depuis cette epoque (an 283, con-
sulat d'Appius) jusqu'a nos jours, ce sont les cornices par tribus qui ont elu
les tribuns et les ediles, sans auspices ni observation d'autres augures. Ainsi
finirent les troubles dont Rome etait agit6e." (Denys d'Halicarnasse, IX,
XLIX.) — " Le peuple romain, plus aigri qu'auparavant, voulut qu'on ajoutat
par chaque tribu une troisieme urne pour la ville de Rome, afin d'y mettre les
suffrages." (An de Rome 308.) (Denys d'Halicarnasse, XI, 11.)
(3) " Duas civitatcs ex una factaa : suos cuique parti magistratus, suas leges
ease." (Tite-Live, II, XLIV.) — "... En effet nous sommes, comme vous le
voyez vous-memes, partagcs en deux villes, dont 1'une est gouvernee par la
LIVKE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA EEPTJBLIQUE. 43
patriciens ne voulureut pas d'abord faire partie des assem-
blies par tribus, mais bientot ils en reconnurent 1'a vantage et
y entrerent avec leurs clients, vers 305 (').
IIL Cette organisation politique, reflet d'une societe-com-
posee de tant d'elements divers, aurait difficilement constitue
un ordre de choses durable si '1'ascendant d'une
Transfonna-
classe privilegiee n'eut pas domme les causes de tion de raristo-
dissensions. Get ascendant lui-meme se serait
bientot affaibli si des concessions forcees ou volontaires
n'eussent peu a peu abaisse les barrieres entre les deux
ordres.
En efiet, 1'arbitraire des consuls, designes peut-etre ori-
ginairement par le senat seul (*), excitait de vives recrimi-
nations. " L'autorite consulaire, s'ecriaient les plebeiens,
" etait, en realite, presque aussi dure que celle des rois. Au
" lieu d'un maltre ils en avaient deux, revetus d'un pouvoir
" absolu et illimite, sans regie et sans frein, qui tournaient
" centre le peuple toutes les menaces des lois, tous les sup-
" plices (')." Quoique des 283 les patriciens et les plebeiens
fussent soumis aux memes juges (4), le defaut de lois fixes
laissait les biens et la vie des citoyens livres au bon plaisir, soit
des consuls, soit des tribuns. II devint done indispensable
d'asseoir la legislation sur des bases' solides, et on choisit, en
303, dix magistrats appeles decemvirs, investis de la double
pauvrete et la n6cessite, et 1'autre par 1'abondance de toutes choses, par la
fiert6 et par 1'insolence." (An de Rome 260.) (Dlscours de Tilus Lardus
aux envoyes des Volsques ; Denys d'Halicarnasse, VI, xxxn.)
(*) Les clients commencercnt a voter dans les cornices par tribus apres la
loi Valeria Horatia ; on voit, par ce quo rapporte Tite-Live (V, xxx, xxxn),
qu'au temps de Camille les clients et les patriciens etaient deja entres dans les
cornices par tribus.
(a) Appien, Guerres riviles, I, i.
(') Titc-Live, III, ix.
(4) Lectorius, le plus ag6 des tribuns du peuple, parla des lois faites il n'y
avait pas longtemps. " Par la premiere, qui regardait la translation des juge-
ments, le senat accordait au peuple le pouvoir de juger qui il voudrait parmi
les patriciens." (An de Rome 283.) (Denys d'Halicarnasse, IX, XLVI.)
44 TEMPS ANTEKIETJKS A CESAR,
puissance consulaire et tribunitienne, qui leur donnait le droit
de convoquer egalement les assemblees par centuries et par
tribus. Us furent charges de rediger un code de lois appelees
depuis Lois des Douze Tables, gravees sur Pairain, et deve-
nues le fondement du droit public remain. Cependant elles
continuaient a priver des effets civils 1'union contcactee entre
personnes des deux ordres, et laissaient le debiteur a la merci
du creancier, contrairement a ce qu'avait decide Servius
Tullius.
Les decemvirs abuserent de leur pouvoir, et, a leur chute,
les pretentious des plebeiens s'accrurent ; le tribunat, aboli
pendant trois ans, fut retabli ; on decida qu'il serait permis
d'en appeler au peuple de la decision de tout magistrat, et
que les lois faites dans les assemblees par tribus, comme
dans les assemblees par centuries, seraient obligatoires pour
tous (1). II y eut done ainsi trois sortes de cornices : les co-
rnices par curies, qui, conferant Vimperium aux magistrats
elus par les centuries, sanctionnaient en quelque sorte 1'elec-
tion des consuls (a) ; les cornices par centuries, presides par
les consuls, et les cornices par tribus, presides par les tribuns ;
(') " Les lois votees par le peuple dans les cornices par tribus devaient 6tre
obligatoires pour tous les Remains, et avoir la meme force que celles qui se
faisaient dans les cornices par centuries. On pronon9a meme la peine de mort
et la confiscation contre quiconque serait convaincu d'avoir abroge ou viole
en quelque chose ce reglement. Cette nouvelle ordonnance coupa court aux
anciennes querelles des plebeiens et des patriciens, qui refusaient d'obeir aux
lois faites par le peuple, sous pretexte que ce qui se dScidait dans les assem-
blees par tribus n'obligeait pas toute la ville, mais seulement les plebeiens, et
qu'au contraire ce qu'on decidait dans les cornices par centuries faisait loi,
tant pour eux-memes que pour les autres citoyens." (An de Rome 305.)
(Denys d'Halicarnasse, XI, XLT.) — " Un point toujours conteste entre les deux
ordres, c'etait de savoir si les patriciens 6taient soumis aux plebiscites. Le
premier soin des consuls fut de proposer aux cornices reunis par centuries une
loi portant que les ddcrets du peuple assemble par tribus seraient lois de
1'Etat." (An de Rome 305.) (Tite-Live, HI, LV.) — "Les patriciens preten-
daient qu'cur seuls pouvaient donner des lois." (Tite-Live, HI, xxxi.)
(") " Les cornices par curies pour tout ce qui touche aux choses militaires,
les cornices par centuries pour Election de vos consuls et de vos tribuns mili-
taires, etc," (Tito-Live, V, LII.)
LIVRE I, CHAP. H. — ETABLISSEMENT DE LA BEPUBLIQUE. 4^,
les premiers nommaient les consuls, les seconds les magistrats
plebeiens, et tous deux, composes a peu pres des memes ci-
toyens, pouvaient egalement appro uver ou rejeter les lois ;
mais, dans Ie3 unes, les hommes les plus riches et la noblesse
avaient toute 1'influence, parce qu'ils formaient la majorite des
centuries et votaient les premiers ; dans les autres, au con-
traire, les votes etaient confondus avec ceux de la tribu a la-
quelle ils appartenaient. " Si, dit un ancien auteur, on recueille
" les suffrages par gentes (ex generibus hominum), les cornices
" sont par curies ; si 1'on vote d'apres 1'age et le cens, ils sont
" par centuries ; enfin si 1'on vote par circonscription territc-
"riale (regionibus), ils sont par tribus (1)." Malgre ces con-
cessions, Tantagonisme legal regnait toujours entre les pou-
voirs, entre les assemblies et entre les diffcrentes classes de la
societe.
Les plebeiens pretendaient a tous les emplois, et surtout
au consulat, refusant de s'enroler tant qu'on n'aurait pas
satisfait a leurs demandes, et, dans leurs pretentious, ils
allaient jusqu'a invoquer 1'origine plebeienne des rois :
" Voulons-nous done, s'ecriait le tribun Canuleius en s'adres-
" sant au peuple, avoir des consuls qui ressemblent aux
" decemvirs, les plus vils des mortels, tous patriciens, plu-
" tot qu'aux meilleurs de nos rois, tous hommes nouveaux ! "
c'est-a-dire hommes sans ancetres (*).
Le senat resistait, parce qu'il n'entendait pas conferer a
des plebeiens le droit attribue aux consuls, pour la convo-
cation des cornices, de prendre les grands auspices, privilege
tout religieux, apanage exclusif de la noblesse (*).
(') Aulu-Gelle, XV, xxvn. — Festus, au mot Scitum populi.
(2) Tite-Live, IV, m.
(*) " L'indignation du peuple 6tait extreme, parce qu'on lui rcfusait de
prendre les auspices, comme s'il eut 6t6 1'objet de la reprobation des dieux
immortels." — "Le tribun demanda pour quel motif un plebeienne pouvait
etre consul, et on lui repondit que les plebeiens n'avaient pas les auspices, et
que les decemvirs n'avaient interdit le mariage entre les deux ordres que pour
empecher que les auspices ne fussent troubles par des hommes d'une naissance
Equivoque." (Tite-Live, IV, vi.) — " Or en quelles mains sont les auspices
d'aprbs la coutume des anc&tres ? Aux mains des patriciens, je pense ; car on
46 TEMPS ANTEEIETJES A CESAR.
Aim d'obvier a cette difficulte, le senat, apres avoir sup-
prime les obstacles legaux qui s'opposaient aux mariages
entre les deux ordres, consentit, en 309, a la creation de six
tribuns militaires revetus de la puissance consulaire ; mais,
chose essentielle, c' etait 1'interroi qui conVoquait les cornices
et prenait les auspices ('). Pendant soixante et dix-sept ans,
les tribuns militaires alternerent avec les consuls, et on ne
retablit le consulat d'une maniere permanente, en 387, que
lorsqu'il fut permis aux plebeiens d'y parvenir. Tel fut le
resultat d'une des lois de Licinius Stolon. Ce tribun parvint
a faire adopter plusieurs mesures qui semblaient ouvrir une
ere nouvelle oil les dissensions s'apaiserent. Cependant les
patriciens tenaient tellement au privilege de prendre seuls
les auspices, qu'en 398 on nomma, en 1'absence du consul
patricien, un interroi charge de presider les cornices, aim de
ne pas laisser ce soin au dictateur et a 1'autre consul, qui
6taient plebeiens (*).
ne prend les auspices pour la nomination d'aucun magistrat pl6beien." —
" N'es^ce done pas aneantir dans cette cite les auspices que de les enlever, en
nommant des plebeiens consuls, aux patriciens, qui seuls les peuvent observer ? "
(An de Rome 386.) (Tite-Live, VI, XLI.)
Au consul, au preteur, au censeur, etait reserv6 le droit de prendre les
grands auspices ; aux magistratures moins elevees, celui de prendre les plus
petits. Les grands auspices paraissent, en effet, avoir et6 ceux dont 1'exercice
importait le plus aux droits de Faristocratie. Les anciens ne nous ont pas
Iaiss6 une definition precise des deux classes d'auspices ; mais il semble resul-
ter de ce qu'en dit Giceron (Des Lois, II, 12), qu'on entendait par grands aus
pices ceux pour lesquels 1'intervention des augures etait indispensable ; les petits,
au contraire, ceux qui se prenaient sans eux. (Voy. Aulu-Gelle, XIII, xv.)
Quant aux auspices pris dans les cornices ou s'elisaient les tribuns consu-
laires, les passages de Tite-Live (V, xiv, LII ; VI, xi) prouvent qu'ils etaient
~les memes que pour Tdlection des consuls, consequemment que c'^taient de
grands auspices, car nous eavons par Ciceron (De la Divination, I, 17 ; LT, 35.
— Cf. Tite-Live, IV, VH) que le magistrat qui tenait les cornices devait amener
un augure auquel il demandait ce qu'aunon9aient les presages. En faisant
tcnir les cornices, pour les elections des tribuns consulates, par un interroi
choisi dans 1'aristocratie, on maintenait les privil^o'es de la noblesse
(') Tite-Live, VI, v.
(") Tite-Live, VH, rra.
LIVKE I, CHAP. H. ETABLI88EMENT DE LA REPUBLIQUE. 47
Mais en permettant a la classe populaire d'arriver au
consulat, on avait eu soin de retirer a cette dignite une
grande partie de ses attributions, pour les conferer a des
magistrate patriciens. Ainsi on avait successivement enleve
aux consuls, par la creation de deux questeurs, en 307,
1'administration de la caisse militaire (') ; par la creation des
censeurs, en 311, le droit de dresser la liste du cens, 1'assiette
du revenu de 1'IStat, et de veiller sur la morale publique ; par
la creation des preteurs, en 387, la juridiction souveraine en
matiere civile, sous le pretexte que la noblesse seule possedait
la connaissance du droit des Quirites ; enfin, par la creation
des ediles curules, la presidence des jeux, la surintendance
des batiments, la police et les approvisionnements de la ville,
1'entretien des voies publiques et 1'inspection des marches.
L'intention de 1'aristocratie avait ete de limiter les con-
cessions obligees ; mais, apres 1'adoption des lois liciniennes,
il lui fut impossible d'empecher en principe 1'admission des
plebeiens a toutes les magistratures. Des 386 ils etaient
parvenus a la charge importante de maitre des chevaliers
(magister equitum), qui etait pour ainsi dire le lieutenant du
dictateur (magister populi) (") ; en 387 1'acces aux fonctions
religieuses leur avait ete ouvert (3) ; en 345 ils obtinrent la
questure ; en 398, la dictature elle-meme; en 403, la censure;
enfin, en 417, la preture.
En 391 le peuple s'arrogea le droit de nommer une
partie des tribuns legionnaires, choisis jusqu'alors par les
consuls (*).
(!) En 333, leur nombre fut port6 a quatre. Deux, proposes a la garde du
tresor et au maniement des deniers publics, furent nommSs par les consuls,
les deux autres, charges de 1'administration de la caisse militaire, furent nom-
raes par les tribus.
(2) "Le maitre des chevaliers 6tait ainsi appe!6 parce qu'il exe^ait le pou-
voir supreme sur les chevaliers et les jccensi, comme le dictateur I'exer^ait sur
tout le peuple romain, d'ou le nom de maitre du peuple, qu'on lui donna aussL"
(Varron, De la Langue latine, V, 82, 6d. Muller.)
(3) " Les duumvirs charg6s des rites sacres furent remplac6s par des decem-
virs, moitie pleb&ens, moiti6 patriciens." (Tite-Live, VI, xxxvn.)
(4) Tite-Live, VII, v.
48 TEMPS ANTEBIEURS A CESAB.
En 415 la loi de Q. Publilius Philon enlevait au senat la
faculte de refuser Vauctoritas aux lois votees par les cornices,
et elle 1'obligeait & declarer par avance si la loi proposee
e"tait conforme au droit public et religieux. De plus, 1'obli-
gation imposee par cette loi d' avoir toujours un censeur pris
parmi les plebeiens ouvrait les portes du senat aux plus
riches d'entre eux, puisqu'au censeur appartenait de fixer le
rang des citoyens et de prononcer sur 1'admission ou 1'exclu-
sion des secateurs. La loi publilienne tendait done a clever
au meme rang 1'aristocratie des deux ordres, et & creer la
noblesse (nobilitas), composee de toutes les families illustrees
par les fonctions qu'elles avaient remplies.
IV. Au commencement du ve siecle de Rome, le rappro-
chement des deux ordres avait donne a la societe une plus
Elements de grande consistance ; mais, de m6me que nous
dissolution. avons vu, sous la royaute, poindre les principes
qui devaient un jour faire la grandeur de Rome, de mSme
nous voyons, alors, apparaitre des dangers qui se renouvel-
leront sans cesse. La corruption electorale, la loi de per-
duellion, 1'esclavage, 1'accroissement de la classe pauvre, les
lois agraires et la question des dettes, viendront, en diffe-
rentes circonstances, menacer 1'existence de la Republique.
Constatons sommairement que ces questions, si graves dans
la suite, furent soulevees de bonne heure.
Corruption electorale. — La fraude s'introduisit dans les
elections des que le nombre des electeurs s'accrut et obligea
& recueillir plus de suffrages pour obtenir des charges pu-
bliques; en 396, en effet, une loi sur la brigue, proposee par le
tribun du peuple C. Poetelius, atteste deja 1'existence de la
corruption electorale.
Loi de lese-majeste. — Des 305 et 369, Papplication de
la loi de perduellion ou d'attentat contre la Republique
fournit a 1'arbitraire une arme dont on fit plus tard, sous les
empereurs, un si deplorable usage sous le nom de loi de lese-
majeste' (').
O " Appius convoque une assemblee, accuse Valerius et Horatiua du crime
LIVKE I, CHAP. H. — ETABLISSEMENT DE LA EEPUBLIQUE. 49
Escla'vage. — L'esclavage presentait de graves dangers
pour la societe, car, d'un cote, il tendait, par le meilleur
march e de la main-d'ceuvre, a se substituer au travail des
homines libres ; de 1'autre, mecontents de leur sort, les
esclaves etaient toujours prets a secouer le joug et a devenir
les auxiliaires de tous les ambitieux. En 253, 294 et 336,
des soulevements partiels annoncerent 1'etat deja redou-
table d'une classe desheritee de tous les avantages, quoique
liee intimement a tous les besoins de la vie commune (l). Le
nombre des esclaves s'accrut promptement. Us rempla9aient
les hommes libres que les guerres continuelles arrachaient
aux travaux de la terre. Plus tard, quand ces derniers reve-
naient dans leurs foyers, le senat etait oblige de les nourrir,
en envoyant chercher du ble jusqu'en Sicile, pour le livrer,
soit gratis, soit a prix reduit (*).
Lois agraires. — Quant aux lois agraires et a la question
des dettes, elles ne tarderent pas a devenir une cause inces-'
sante d'agitation.
de perduellion, comptant entierement sur la puissance tribunitienne dont il
6tait revetu." (An de Rome 305.) (Denys d'Halicarnasse, XI, xxxix.)
(') " Pendant que ces choses se passaient, il y eut a Rome une conspira-
tion de plusieurs esclaves, qui formerent ensemble le dessein de s'emparer des
forts et de mettre le feu aux differents quartiers de la ville." (An de Rome
253.) (Denys d'Halicarnasse, V, LI.) — "Du haut du Capitole, Herdonius ap-
pelait les esclaves a la liberte. II avait pris en main la cause du malheur ; il
venait retablir dans leur patrie ceux que 1'injustice en avait bannis, delivrer les
esclaves d'un joug pesant ; c'est au peuple remain qu'il veut accorder 1'honneur
de cette entreprise." (An de Rome 294.) (Tite-Live, III, xv.) — " Les esclaves
conjures devaient, sur differents points, incendier la ville, et, le peuple une fois
occupe a porter secours aux toits embrases, envahir en armes la citadelle et
le Capitole. Jupiter dejoua ces criminels projets. Sur la denonciatioa de deux
esclaves, les coupables furcnt arret6s et punis." (An de Rome 336.) (Tite-
Live, IV, XLV.)
(') " Enfin, sous le consulat de M. Minucius et d'A. Sempronius, le b!6 ar-
riva en abondance de Sicile, et le sdnat ddlibera sur le prix auquel il fallait le
livrer aux citoyens." (An de Rome 263.) (Tite-Live, II, xxxiv.) — " Comme
le defaut de cultivateurs faisait craindre la famine, on envoya chercher du b!6
en £trurie, dans le Pomptinum, a Cumes, et enfin jusqu'en Sicile." (An de
Rome 321.) (Tite-Live, IV, xxr.)
4
50 TEMPS ANTEKIEUB8 A OESAE.
Les rois, avec les terres conquises, avaient cortfetitue un
domaine de 1'Etat (ager publicus), Tune de ses principals
ressources ('), et Us en distribuaient genereusement une
partie aux citoyens pauvres (*). En general on enlevait aux
vaincus les deux tiers de leurs terres (s). De ces deux tiers,
" la partie cultivee, dit Appien, Stait toujours adjugee aux
" nouveaux colons, soit a titre gratuit, soit par vente, soit
" par "bail a redevanse. Quant a la partie inculte, qui, par
" suite de la guerre, etait presque toujours la plus conside-
" rable, on n'avait pas coutume de la distribuer, mais on en
w abandonnait la jouissance a qui voulait la defricher et la
" cultiver, en reservant a 1'Etat la dixieme partie des mois-
" sons et la cinquieme partie des fruits. On iraposait egale-
" ment ceux qui elevaient du gros ou du petit betail (afin
" d'empecher les prairies de s'etendre au detriment des
" terres labourables). On faisait cela en vue de 1'accroisse-
" ment de la population italique, qu'on jugeait a Rome la
" plus laborieuse, et pour avoir des allies de sa propre race.
" Mais la mesure produisit un resultat contraire a ce qu'on
(') " Quand Romulus eut distribu6 tout le peuple par tribus et par curies,
51 divisa aussi les terres en trente portions egales, dont il- donna une a chaque
curie, en reservant neanmoins ce qui etait ne"cessaire tant pour les temples que
pour les sacrifices, et une certaine portion pour le domaine de la RipuUique."
(Denys d'Halicarnasse, II, vn.)
(3) " Numa distribua aux plus pauvres des plebdiens les terres que Romulus
avait conquises et une petite portion des terres du domaine public." (Denys
d'Halicarnasse, II, LXII.) — Mesures semblables attributes Jl Tullus Hostilius
et a Ancus Martius. (Denys d'Halicarnasse, III, i, XLVIIL) — " Des qu'il fut
monto sur le trone, Servius Tullius distribua les terres du domaine public aux
thetes (mercenaires) des Remains." (Denys d'Halicarnasse, IV, xm.)
(3) Romulus, selon Denys d'Halicarnasse, envoya deux colonies a Csenina
ct a Antemnes, ayant pris a ces deux villes le tiers de leurs terres. (H, xxxv.)
—En 1'an 252, les Sabins perdirent dix miUe arpents (jugera) de leurs terres
arables. (Denys d'Halicarnasse, V, XLIX.) — Un traite conclu avec les Her-
niques, eu 268, leur enlevait les deux tiers de leur territoire. (Titc-Live, n,
iLi.)^-"En 413, les Priveraates perdirent les deux tiers de leur territoire ; en
416, les Tiburtins et lea Pre'nestins perdirent une partie de leur territoire."
(Tite-Live, VIII, i, xrv.)— "En 563, P. Cornelius Scipion Nasica ota aux
Boi'ens pres de la moiti6 de leur territoire," (Tite-Live, XXXVI, xxxix.)
LIVEE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA REPUBLIQUE. 51
" avait espere. Les riches s'approprierent la plus grande
" partie des terres non partagees, et, comptant que la longue
" duree de leur occupation ne permettrait a personne de les
" expulser, ils acheterent de gre a gre ou enleverent par la
" force $ux petits proprietaires voisins leurs modestes he'ri-
" tages, et formerent ainsi de vastes domaines, au lieu
" des simples champs qu'eux-me'mes cultivaient aupara-
" vant (')."
Les rois avaient toujours cherche a reprimer ces usurpa-
tions (*), et peut-etre Servius Tullius paya-t-il de sa vie une
tentative semblable. Mais, apres la chute de la royaute, les
patriciens, devenus plus puissants, voulurent conserver les
terres dont ils s'etaient injustement empares (').
II faut bien le reconnaitre, comme ils soutenaient la plus
grande partie du poids de la guerre et des imp6ts, ils avaient
plus de droits que d'autres aux terres conquises ; ils pensaient
d'ailleurs que les colonies suffisaient pour entretenir une po-
pulation agricole, et ils agissaient plutot en fermiers de 1'lCtat
qu'en proprietaires du sol. D'apres le droit public, en effet,
Vager publicus 6tait inalienable, et on lit dans un ancien
auteur : " Les jurisconsultes nient que le sol qui a une fois
" commence a appartenir au peuple remain puisse jamais, par
(J) Appien, Gruerres civiles, I, vn.' — Cette citation, quoiquc d'une date
post^rieure, s'applique neanmoins a Tepoque dont nous parlons.
(") " Servius publia un edit pour obliger tous ceux qui s'etaient appropri6,
a titre d'usufruitiers ou de proprietaires, les terres du domaine public, a les
rendre dans un certain delai, et, par le meme edit, il etait ordonn^ aux citoyens
qui ne poss6daient aucun heritage, de lui apporter leurs noms." (Denys
d'Halicarnasse, IV, x.)
(') " II ne faut pas s'etonner si les pauvres aiment mieux que les terres du
domaine soient distribuees (i tous les citoyens) que de souffrir qu'un petit
nombre des plus eflVontes en demeurent seuls possesseurs. Mais s'ils voient
qu'on les Gte ^. ceux qui en per9oivent les revenus, et que le public rentre
en possession de son domaine, ils cesseront de nous porter envie, et le desir
qu'ils ont de les voir distribuer a chaque citoyen pourra se ralentir, quand on
leur fera connaitre que ces terres seront d'une plus grande utilit6 etant pos-
sed6es en commun par la Re'publique." (An de Rome 268.) (Discour*
d'Appiw ; Denys d'Halicarnasse, VIII, LXXIU.)
52 TEMPS ANTEEIEURS A CESAR.
" Tusage ou la possession, devenir la propriete de qui que ce
" soit au monde (')."
Malgre ce principe, il eUt ete sage de donner aux citoyens
pauvres qui avaient combattu, une part des depouilles des
vaincus ; aussi les demandes furent-elles incessantes, et, des
268, renouvelees, presque d'annee en annee, par les tribuns ou
par les consuls memes. En 275, un patricien, Fabius Cseson,
prenant 1'initiative d'un partage de terres recemment con-
quises, s'ecria : " N'est-il pas juste que le territoire enleve a
" 1'ennemi devienne la propriete" de ceux qui 1'ont paye de
" leur sueur et de leur sang (') ? " Le senat fut inflexible
pour cette proposition corame pour celles qui furent raises en
avant par Q. Considius et T. Genucius en 278, par Cn. Ge-
nucius en 280, par les tribuns du peuple, avec 1'appui des
consuls Valerius et JEmilius, en 284 (').
Cependant, apr£s cinquante-quatre ans de luttes, depuis
1'expulsion des Tarquins, le tribun Icilius, en 298, obtint le
partage des terres du mont Aventin, moyennant une indem-
nite a ceux qui en avaient usurpe une certaine etendue (*).
L' application de la loi Icilia a d'autres parties de Vager publi-
cus (6) fut vainement sollicitee en 298 comme dans les annees
(') Agennius Urbicus, De controversiis agrorum, dans les Gromatici vcteres,
6dit. Lachmann, 1. 1, p. 82.
(") Tite-Live, H, XLVIII.
(*) " Lucius ^Emilius dit qu'il dtait juste que les biens communs fussent
partag^s entre tous les citoyens plutot que d'en laisser la jouissance a un petit
nombre de particuliers ; qu'a l'6gard de ceux qui s'6taient empares des terres
publiques, ils devaient etre assez contents de ce qu'on les en avait laisses jouir
pendant si longtemps sans les troubler dans leur possession, et que, si on les
leur otait dans la suite, il ne leur convenait pas de s'enteter a en conserver la
jouissance. II ajouta qu'outre le droit recomra par 1'opinion generale, et
d'apres lequel les biens publics sont communs a tous les citoyens, de meme
que les biens des particuliers appartiennent a ceux qui les ont acquis legitimc-
ment, le sdnat dtait oblig6, par une raison speciale, a distribuer les terres au
peuple, puisqu'il en avait fait une ordonnance il y avait deja dix-sept ans."
(Denys d'Halicarnasse, IX, LI.)
(4) Tite-Live, III, xxxi.— Denys d'Halicarnasse, X, xxxin et suiv.
(') " Les pleb6iens se plaignent hautement qu'on s'est empar6 de leura
conqu6tes ; qu'il est indigne qu'ayant conquia tant de terres sur 1'ennemi il no
LIVBE I, CHAP. II.— ETABLISSEMENT DE LA KEPUBLIQUE. 53
suivantes; mads, en 330, un nouvel impot fut preleve sur les
possesseurs des terres pour payer la solde des troupes Rien
ne lassait la perseverance des tribuns, et, pendant les trente-
six annees suivantes, six nouvelles propositions echouerent,
meme celle qui etait relative au territoire de Boles, recem-
ment pris sur 1'ennemi ('). En 361 seulement un senatus-con-
sulte accorda a chaque pere de famille et a chaque personne
libre sept arpents du territoire qui venait d'etre conquis sur
les Veiens (*). En 371, apres une resistance de cinq annees,
le senat, pour s'assurer le concours du peuple dans la guerre
contre les Volsques, consentit au partage du territoire de
Pomptinum (Marais-Pontins) enleve a ce peuple par Camille,
et deja livre aux empietements des grands (f). Ces conces-
sions partielles ne pouvaient neanmoins satisfaire lesplebeiens
ni reparer les injustices ; la loi licinienne fit triompher les pre-
tentions du peuple, combattues depuis cent trente-six ans (*) ;
elle ne privait pas corapletement les nobles de la jouissance
des terres injusternent usurpees, mais elle en limitait la pos-
leur en rcste pas la moindre portion ; que Vager publicus est possede' par des
homines riches et influents qui en pe^oivent injustement le revenu, sans autre
titre quo leur puissance et les voies de fait les plus inoui'es. Us demandent
enfin que, partageant avec les patriciens tous les perils, ils puissent aussi avoir
leur part des avantages et du profit qu'on en retire." (An de Rome 298.)
(Denys d'Halicarnasse, X, xxxvi.)
(') " Le moment cut etc bien choisi, apres s'etre venge" des seditions, de
proposer, pour adoucir les esprits, le partage du territoire de Boles ; on cut
ainsi affaibli tout desir d'une loi agraire qui chassait les patriciens des heritages
publics injustement usurpe"s. Car c'etait une indignite qui blessait le peuple
au coeur, que cet acharnement de la noblesse a retenir les terres publiques
qu'elle occupait de force, que son refus surtout de partager au peuple meme
les terrains vacants pris re'cemment sur 1'ennemi, et qui deviendraient t>ieniot,
comme le reste, la proie de quelques nobles." (An de Rome 341.) (Tite-
Live, IV, LI.)
O Tite-Live, V, xxx.
(') Tite-Lire, VI, xxi. H parait que les Marais-Pontins etaient alors tr^s-
fertiles, puisque Pline rapporte, d'apres Licinius Mucianus, qu'ils rcnfermaient
plus de vingt-quatre villes florissantes. (Histoire natiirclle, III, v, 59, e"d.
Sillig.)
(4) Tite-Live, VI, xxxv A XLII. — Appien, Guerres civilcs, I, vm.
54: TEMPS ANTERIEUE8 A CESAR.
session a cinq cents jugera (cent vingt-cinq hectares). Cette
repartition faite, le terrain restant devait etre distribue aux
pauvres. Les proprietaires e"taient obliges d'entretenir sur
leurs terres un certain nombre d'hommes libres, afin d'aug-
menter la classe dans laquelle se recrutaient les legions ; enfin
on fixa le nombre des bestiaux de chaque domaine pour res-
treindre la culture des prairies, en general la plus lucrative,
et augmenter celle des terres labourables, ce qui affranchissait
1'Italie de la necessite d'avoir recours aux bles etrangers.
Cette loi de Licinius Stolon assurait d'heureux resultats ;
elle re"primait les empietements des riches et des grands, mais
n» procedait dans ses effets retroactifs qu'avec moderation ;
elle arretait 1'extension inquietante des domaines prives aux
depens du domaine public, 1'absorption des biens de tous par
quelques-uns, la depopulation de 1'Italie, et par consequent
I'affaiblissement des armees (').
De nombreuses condamnations infligees pour infractions a
la loi Licinia prouvent qu'elle fut executee, et pendant deux
cents ans elle contribua, avec I'etablissement de nouvelles
colonies (3), a entretenir cette classe d'agriculteurs, force pre-
(') Voyez le remarquable ouvrage de M. A. Mace, Sur les lois ayraires ;
Paris, 1846.
(*) COLONIES EOMAINE3.— lie pcriode : 244-416.
LADICI (Labicum) (336). Latium. ( Via Lavicana.) La Colonna.
VITELLIA (359). Volsques. ( Via Prccnestina.) Incert. Civitella ou
Valmontone.
SATRICUM (370). Volsques. Rive de 1'Astura. Casalc di Conca, entre
Anzo et Velletri.
COLONIES LATINES.— He pfiriode : 244-416.
ANJIUM (287). Volsques. Torre d'Anzio ou Porto d'Anzio.
" SPESSA POMETIA (287). Pres des Marais-Pontins. Disparut de bonne
heure.
CORA. Volsqucs. (287.) Cori.
SIGMA (259). Volsques. Segni.
VELITR^S (260). Volsques. Vellclri.
NORBA (262). Volsques. Pros du village actuel de Norma.
ARDEA (312). Rutules. Ardea.
CIRCEII (361). Aurunces. Monte Circello : San Felice ou Porto di
Paolo.
LIVBE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA EEPUBLIQUE. 55
miere de FlStat. On remarque en effet que, de ce moment, le
senat prit lui-meme 1'initiative de nouvelles distributions de
terres au peuple (I).
Dettes. — La question des dettes et de la diminution du
taux de 1'interet etait depuis longtemps le sujet de vives pre-
occupations et de debats passionnes.
Comme les citoyens faisaient la guerre a leurs frais, les
moins riches, tant qu'ils etaient sous les armes, ne pouvaient
prendre soin de leurs champs ou de leurs fermes, et emprun-
taient pour subvenir a leurs besoins et a ceux de leurs fa-
milies. La dette avait, dans ce cas, une noble origine, le service
de la patrie ("). L'opinion publique devait done etre favo-
SATRICUM (369). Volsques. Casale di Conca.
SUTRIUM (371). Etrurie ( Via Cassia.) Sutri.
SETIA (372). Volsques. Sezze.
NEFETE (381). Etrurie. Nepi.
(*) C'est ainsi que nous voyons, en 416, chaque citoyen pauvre recevoir
deuxjwfjrera, pris sur les terres des Latins et de leurs allies. En 479, apres le
depart de Pyrrhus, le senat fit distribuer des terres ;\ eeux qui avaient com-
battu le roi d'Epire. En 631, la loi flaminienne, que Polybe accuse a tort
d'avoir amene* la corruption dans Rome, partagea par t6te le territoire roniain
situe entre Rimini et le Picenum ; en 554, apres la prise de Carthage, le s6nat
fit distribuer des terres aux soldats de Scipion. Pour chaque anne'e de service
en Espagne ou en Afrique, chaque soldat re9ut deux jugera, et la distribution en
fut faite par des decemvirs. (Tite-Live, XXXI, XLIX.)
(2) " Marcus Valerius leur demontra quo la prudence ne le'ur permettait pas
de refuser une chose de peu d'importance aux citoyens qui, sous le gouverne-
ment des rois, s'etaient signales dans tant de batailles pour la defense de la
Republique." (An de Rome 256.) (Denys d'Halicarnasse, V, LXV.) — " D'un
cote, les plebeiens feignaient de n'etre point en etat de payer leurs dettes ; ils
sc plaignaient que, pendant tant d'anne'es de guerre, leurs terres n'avaient rien
produit, que leurs bestiaux avaient peri, que leurs esclaves s'etaient 6chappes
ou leur avaient e*te enleves dans les differentes courses des ennemis, et que
tout ce qu'ils possddaient a Rome, ils Tavaient depense pour les frais de la
guerre. D'un autre cote, les cr£anciers disaient que les pertcs 6taicnt com-
munes a Jout le monde ; qu'ils n'en avaient pas moins souffert que leurs
debiteurs ; qu'ils ne pouvaient se resoudre a perdre encore ce qu'ils avaient
prete en temps de paix a quelques citoyens indigents, outre ce que les ennemia
leur avaient enleve" pendant la guerre." (An de Rome 258.) (Denys d'Hali-
carnasse, VT, XXH.)
56 TEMPS ANTERIETIRS A CESAR.
rablc aux debiteurs et hostile a ceux qui, speculant sur la gene
des defenseurs de 1'lStat, exigeaient un gros interet des
sommes pretees. Les patriciens aussi abusaient de leur posi-
tion et de la science des formules judiciaires pour exiger de
fortes sommes des plebeiens dont ils defendaient les causes (').
Les rois, accueillant les reclamations des citoyens oberes,
s'etaient souvent empresses de les secourir (2) ; mais, apres
leur expulsion, les classes riches, plus independantes, devin-
rent plus intraitables, et 1'on vit des hommes, mines a cause
de leur service militaire, <3tre vendus a 1'encan, comme
esclaves (3), par leurs creanciers. Aussi, lorsque la guerre
etait imminente, les pauvres refusaient-ils souvent de s'en-
roler ('), s'ecriant : " Que nous servira-t-il de vaincre les enne-
(') Ceux qui plaidaient les causes des particuliers etaient presque tous sena-
tcurs, et exigeaient pour ce service de ties-fortes sommes, & titre d'honoraires.
(Tite-Live, XXXIV, iv.)
(2) " Les jours suivants, Servius Tullius fit dresser un dtat des debitcurs
insolvables, de leurs creanciers et du montant respectif de leurs dettes. D&8
qu'il eut ce releve, il fit etablir des comptoirs dans le Forum, et, a la vue de
tous, remboursa aux preteurs ce qui leur etait du." (Denys d'Halicarnasse,
IV, x.)
(3) " Servilius fit publier par un heraut qu'il 6tait defendu a toutes per-
sonnes de saisir, de vendre ou de retenir en gage les biens des Remains qui
serviraient contre les Volsques, d'enlever leurs enfants ou aucun de leur famille
pour quelque contrat que ce fut." — " Un vieillard se plaint que son creancier
1'a r6duit en servitude : il dit a haute voix qu'il e"tait ne libre, qu'il avait servi
dans toutes les campagnes tant que son age le pcrmettait, qu'il s' etait trouve a
vingt-huit batailles, ou il avait remporte plusieurs prix de valeur ; mais que,
depuis que les temps dtaient devenus mauvais, et que la Republique s' etait vue
r6duite a la derniere extremite", il avait etc contraint de faire des emprunts
pour payer les impots. Apr6s cela, ajouta-t-il, n'ayant plus de quoi payer mes
d^ttcs, mon impitoyable creancier m'a r6duit en servitude avec mes deux
enfants, et m'a fait indignement frapper de plusieurs coups, parce que je lui ai
r6pondu quelques mots quand il m'a commande des choses trop difficiles."
(An de Rome 259.) (Denys d'Halicarnasse, VI, xxvi.) — "Les creanciers
contribuaient a soulever la populace ; ils ne gardaient plus de mesure, ils
mettaient leurs d6biteurs en prison, et les traitaient comme des esclaves qu'ils
auraicnt achetes a prix d'argcnt." (An de Rome 254.) (Denys d'Halicar-
nasse, V, LIII.)
(') "Les pauvres, surtout ceux qui n' etaient pas en etat de payer leura
LIVBE I, CHAP. H. ETABLIS8EMENT DE LA EEPUBLIQUE. 57
" mis du dehors, si nos creanciers nous mettent dans les fers
" pour les dettes que nous avons contractees ? Quel avantage
" aurons-nous d'affermir 1'empire de Rome, si nous nepouvons
" pas conserver notre liberte individuelle (') ? " Cependant
les patriciens, qui concouraient plus que les autres aux
charges de la guerre, reclamaient, non sans raison, de leurs
debiteurs le payement des sommes pretees : de la de perpetu-
elles dissensions (3).
En 305, les lois des Douze Tables deciderent que le taux
de 1'interet serait reduit a 10 p. 100 par annee; mais une loi
de Licinius Stolon resolut seule, d'une maniere equitable, cette
grave question. Elle statuait que les interets precedemment
payes par les debiteurs seraient deduits du capital, et que le
capital serait rembourse par portions e'gales dans un inter-
valle de trois ans. Cette mesure 6tait avantageuse pour tous,
car, dans 1'etat d'insolvabilite ou se trouvaient les debiteurs,
les creanciers ne touchaient aucun interet et risquaient meme
de perdre le capital : la nouvelle loi garantissait les creances ;
les debiteurs, a leur tour, devenus proprietaires, trouvaient a
se liberer au moyen des terres qu'ils avaient re9ues, et du
delai qui leur etait donne. L'accord etabli en 387 ne fut que
momentane, et, au milieu de dissentiments de plus en plus
animes, on arriva, en 412, jusqu'a decreter 1'entiere abolition
des dettes et la defense d'exiger aucun int6ret, mesures revc-
lutionnaires et transitoires.
dettes, et qui faisaient le plus grand norabre, refusaient de prendre les armes
et ne voulaient avoir aucune communication avec les patriciens, tant que le
s6nat ne ferait point d'ordonndnce pour I'abolition des dettes." (An de Rome
256.) (Dcnys d'Halicarnasse, V, LXIII.)
(l) Denys d'Halicarnasse, V, LXIT.
CJ) " Appius Claudius Sabinus ouvrit un avis tout contraire a celui de Mar-
cus Valerius : il dit qu'on ne pouvait douter que les riches, qui n'etaient pas
moins citoyens que le menu peuple, qui tenaient le premier rang dans la Re-
publique, occupaient des emplois publics, et avaient servi dans toutes les
guerres, ne trouvassent fort mauvais qu'on dechargeat leure debiteurs de
1'obligation de les payer." (An de Rome 256.) (Denys d'Halicarnasse, V,
LXVI.)
58 TEMPS ANTEKIETJKS A CESAK.
V. Get aper9u rapide des maux deja sensibles qui travail-
laient la societe romaine nous conduit a cette reflexion : le
sort de tous les gouvernements, quelle que soit
Resume. ~
leur forme, est de renfermer en eux des germes
de vie qui font leur force, et des germes de dissolution qui
doivent un jour amener leur mine. Suivant done que la
Republique fut en progres on en decadence, les premiers o\i
les seconds se developperent et dominerent tour a tour;
c'est-a-dire, tant que 1'aristocratie conserva ses vertus et son
patriotisme, les elements de prosperite predominerent ; mais,
des qu'elle commei^a a degenerer, les causes de perturba-
tion prirent le dessus et ebranlerent 1'edifice si laborieuse-
ment eleve.
Si la chute de la royaute, en donnant a 1'aristocratie plus
de vitalite et d'independance, rendit la constitution de I'lCtat
plus solide et plus durable, la democratic n'eut pas d'abord
a s'en feliciter. Deux cents ans s'ecoulerent avant que les
plebeiens pussent obtenir, non-seulement 1'egalite des droits
politiques, mais encore le partage de Yager publicus et un
adoucissement en faveur des debiteurs, oberes par des
guerres incessantes. Le mcme temps environ fut necessaire
a la Republique pour reconquerir sur les peuples voisins la
suprematie qu'elle avait exercee sous les derniers rois ('),
(') H resulte des t^moispases de Polybe, de Denys d'Halicarnasse, de Tite-
Live, de Florus et d'Eutrope, qu'au moment de la chute de Tarquin le Superbe
la domination de Rome s'etendait sur tout le Latium, sur la plus grande partie
du pays des Sabins, et m6me jusqu'a Ocriculum (Otricoli), en Ombrie; que
1'Etrurie, le pays des Herniques, le territoire de Caere ( Cervctri) 6taient unis
aux Remains par des alliances cui les constituaient, a 1'egard de ceux-ci, dans
un-etat de sujetion,
L'etablissement du gouvernement consulaire fut pour les peuples sujets de
Rome le signal de la reVolte. En 253, tous les peuples du Latium etaient
Iigu6s contre Rome ; la victoire du lac Regille, en 258, c'est-a-dire quatorze
ans apres le renversement des Tarquins, commen9a la soumission du Latium, que
completa le traite conclu par Spurius Cassius avec les Latins, en 1'an de Rome
268. Les Sabins ne furent definitivement reduits que par le consul Horatius,
en 305. Fidenes, qui avait reconnu la suprematie de Tarquin, fut prise en
1'an 319, puis reprise encore, une insurrection ayant 6clate en 328. A.UXUT
LIVEE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA KEPUBLIQUE. 59
tant il faut d'annees a un pays pour se remettre des secousses
et de 1'affaiblissement causes par les revolutions meme les
plus legitimes.
La societe romaine avait ete neanmoins assez vigoureu-
seraent constituee pour resister a, la fois aux attaques du
dehors et aux troubles interieurs. Ni les envahissements de
Porsenna, ni ceux des Gaulois, ni la conjuration des peuples
voisins, ne purent compromettre son existence. Deja des
homines eminents, tels que Valerius Publicola, A. Postu-
mius, Coriolan, Spurius Cassius, 'Cincinnatus, Canaille,
s'etaient distingues comme legislateurs et comme guer-
riers, et Rome pouvait mettre sur pied dix legions, ou
45,000 homines. Au dedans, de serieux avantages avaient
ete obtenus, de notables concessions faites pour amener la
reconciliation entre les deux ordres ; on avait adopte des
lois ecrites, et mieux defini les attributions des differentes
magistratures, mais la constitution de la societe restait la
meme. La facilite accordee aux plebeiens d'arriver a tous
les emplois ne fit qu'accroitre la force de 1'aristocratie ; elle
se rajeunit sans se modifier, diminua le n ombre de ses adver-
saires et accrut celui de ses adherents. Les families ple-
beiennes riches et importantes vinrent bientot se confondre
avec les anciennes families patriciennes, partager leurs
idees, leurs interets, leurs prejuges meme ; aussi un savant
historien allemand remarque avec raison qu'apres 1'abolition
( Terradne) ne fut soumise ddfinitivement qu'aprcs la ddfaite dcsVolsques;
ct Ve'ies, Faleries, ne tomberent au pouvoir des Remains que dans les annees
358 et 359. Circei, ou une colonie latine avait ete etablie au temps des rois,
n'en re9ut une nouvelle qu'en 1'an 360. Caere fut reunie au territoire remain
en 1'an 364, et ce fut seulement au temps de 1'invasion gauloise qu'Antium et
Ecetra furent definitivement annexes au territoire de Rome. En 408, la prise
de Satricum, a 1'entree du pays des Volsques, empecha ce peuple d'appuyer un
soulevement qui s'annon9ait deja chez les Latins. En 411, toute la plaine du
Latiuni etait occupee par des citoyens romains ou des allies, mais dans les
montagnes il restait des cites volsques et latines, independantes et secretement
ennemies. Neanmoins on peut dire que vers cctte epoque la Republique avait
reconquis le territoire qu'elle possedait sous las rols, c[uoiqufi Rome ait en encore
en 416, i\ r6primer une derni6re insurrection des Latins.
60 TEMPS ANTEKIETJKS A CESAR
de la royaute il y eut peut-6tre un plus grand nombre de
plebeiens dans le senat, mais que le merite personnel, sans
naissance et sans fortune, eprouva plus de difficultes a par-
venir (').
II ne suffit pas, en effet, pour apprecier 1'etat d'une
societe, d'approfondir ses lois, il faut encore Wen constater
1'action qu'exercent les moeurs. Les lois proclamaient 1'ega
lite et la liberte, mais les mceurs laissaient les honneurs et
la preponderance a la classe elevee. L'admission aux emplois
n'etait plus interdite aux plebeiens, mais 1'election les en
ecartait presque toujours. Pendant cinquante-neuf annees,
deux cent soixante-quatre tribuns militaires remplacerent
les consuls, et dans ce nombre on compte seulement dix-huit
plebeiens ; lors meme que ces demiers purent pretendre au
consulat, le choix tomba, le plus souvent, sur des patri-
ciens (2). Depuis longtemps le mariage entre les deux ordres
se concluait sur un pied d'egalite, et cependant les prejuges
de caste e'taient loin d'etre detruits en 456, comme le prouve
1'histoire de la patricienne Virginia, mariee au plebeien Vo-
lumnius, et que les matrones repousserent du temple de la
Pudicitia patricia (').
Les lois protegeaient la liberte ; mais elles etaient rare-
ment executes, comme le temoigne le renouvellement con-
tinuel des me*mes reglements. Ainsi en 305 on avait decide
que les plebiscites auraient force de loi, et malgre cela on
se crut oblige de rappeler la meme disposition par les lois
Hortensia, en 466, et Maenia, en 468. Cette derniere sanc-
tionnait en outre de nouveau la loi Publilia de 415. II en fut
de meme de la loi de Valerius Publicola (de 246), qui auto-
risait a en appeler au peuple des sentences des magistrats.
Elle semble avoir ete remise en vigueur par Valerius et
Horatius en 305, et plus tard par Valerius Corvus en 454.
Et, a ce propos, le grand historien remain s'ecrie : " Je ne
(') Mommsen, Histoire rornaine, I, p. 241, 2" edit.
(Q) En quatorze ans, de 399 & 412, les patriciens ne laisserent arriver que
eix plebdiens au consulat.
(') Tite-Live, X, xxin.
LIVKE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA BEPUBLIQUE. 61
"puis m'expliquer ce frequent renouvellement de la meme
"loi qu'en supposant que le pouvoir de quelques grands
" parvenait toujours a triornpher de la liberte du peuple (')."
L'admissibilite au senat etait reconnue en principe, cepen-
dant on ne pouvait y entrer sans avoir obtenu un ddcret du
censeur, ou avoir exerce une raagistrature curule, faveurs
presque toujours reservees a 1'aristocratie. La loi qui exigeait
un plebeien parmi les censeurs demeurait souvent sans appli-
cation, et, pour devenir censeur, il fallait generalement avoir
ete consul
Toutes les fonctions devaient e'tre annuelles, et neanmoins
les tribuns comme les consuls se faieaient renommer plusieurs
fois & de courts intervalles : tels que Licinius Stolon, reelu
tribun pendant neuf ann6es de suite ; Sulpicius Peticus, cinq
fois consul (de 390 a 403) ; Popilius Lamas et Marcius Ru-
tilus, tous les deux quatre fois, le premier de 395 a 406, le
second de 397 a 412. Yainement la loi de 412 vint exiger
dix ans d'intervalle pour pouvoir pretendre a la meme magis-
trature, plusieurs personnages n'en furent pas moins reelus
avant le temps exige, tels que Valerius Corvus, six fois con-
sul (de 406 a 455), et consecutivement pendant les trois der-
nieres annees; Papirius Cursor, cinq fois (de 421 & 441).
La vie des citoyens etait protegee par des lois, mais 1'opi-
nion publique restait impuissante devant 1'assassinat de ceux
qui avaient encouru la haine du senat ; et, malgre la loi du
consul Valerius Publicola, on applaudissait a la mort violent^
du tribun Genucius ou du riche plebeien Spurius Melius.
Les cornices etaient libres, mais le senat avait a sa dis-
position le veto des tribuns ou les scrupules religieux. Un
consul pouvait empecher la reunion de ces assemblies ou
couper court & toutes les deliberations, soit en declarant
qu'il observait le ciel, soit en supposant un coup de tonnerre
ou toute autre manifestation celeste ; entin il dependait de la
declai-ation des augures d'annuler les elections (2). D'ailleurs
(') Tite-Live, X, ix.
(*) " Qui ne voit clairement que le vice du dictateur (Marcellus) am yeux
0*2 TEMPS ANTEKIEURS A CESAR.
le peuple se bornait, au fond, a designer les personnes aux-
quelles il voulait conierer les magistratures, car, pour entrer
en fonctions, les consuls et les preteurs devaient soumettre
leurs pouvoirs a la sanction des curies (lex curiata de impe-
nd) C). II etait done possible a la noblesse de faire revenir
sur les elections qui lui deplaisaient ; c'est ce qu'explique
Ciccron dans les termes suivants, tout en presentant cette
mesure sous un jour favorable au peuple: "Vos ancetres
" exigeaient deux fois vos suffrages pour toutes vos magis-
" tratures, car, lorsqu'on proposait en faveur des niagistrats
" patriciens une loi curiate, on votait en realite une seconde
"fois sur les memes personnes, de sorte que le peuple, s'il
" venait a se repentir de ses preferences, avait la faculte d'y
"renoncer (*)."
La dictature etait aussi un levier laisse aux mains de la
noblesse pour faire tomber les oppositions et influencer les
cornices. Le dictateur n'etait jamais elu, mais nomine par
un consul (3). Dans 1'espace de vingt-six ans seulement, de
390 a 416, il j cut dix-huit dictateurs.
Le senat restait done tout-puissant malgre la yictoire des
plebeiens, car, independamment des moyens mis a sa dis-
position, il etait le maitre d'eluder les plebiscites dont 1'exe-
cution lui etait confiee. Si 1'influence d'une classe- predo-
minante temperait 1'usage de la liberte politique, les lois
restreignaient plus encore la liberte individuelle. Ainsi,
non-seulement tous les membres de la famille etaient soumis
a 1'autorite absolue du chef, mais encore chaque citoyen etait
tenu d'obeir a une foule d' obligations rigoureuses (4). Le
des augurcs, c'est qu'il est p!6b6ien?" (Tite-Live, VHI, xxin.— Ciceron,
De la Divination, H, 35 et 37 ;— Des Lois, II, 13.)
(') Les consuls et les preteurs ne pouvaient assembler les cornices, coin,
mander les urmees, juger en dernier ressort dans les afiiiires civiles, qu'apres
avoir 6t6 investis de Vimperium et du droit de prendre les auspices (jus auspi-
dorpm) par une loi curiate.
(a) Deuxitme discours xur la loi agraire, ix.
(*) lite-Live, IV, xxxi.
(*) Si un citoyen refusait de donner son nom pour le recrutement, ses biens
itaient confisques ; s'il ne payait pas ses creanciers, il etait vendu comme
LFVKE I, CHAP. H. ETABLISSEMENT DE LA KEPUBLIQUE. 63
jcenseur surveillait la purete des inariages, 1'education des
enfants, le traitement des esclavcs et des clients, la culture
des champs ('). "Les Remains ne croyaient pas, dit Plu-
" tarque, qu'on dut laisser a chaque particulier la liberte do
" se marier, d'avoir des enfants, de choisir son genre de vie,
" de faire des festins, enfin de suivre ses desirs et ses gouts,
" sans subir une inspection et un jugement prealables (*)."
L'etat de Rome ressemblait alors beaucoup a celui dc
1'Angleterre avant sa reforme electorate. Depuis plusieurs
siecles, on vantait la constitution anglaise comme le palla-
dium de la liberte, quoique alors, comme a Rome, la nais-
sance et la fortune fussent la source unique des honneurs et
de la puissance. Dans les deux pays 1'aristocratie, maitresse
des elections par la brigue, par 1'argent ou par les bourgs
pourris, faisait nommer, a Rome des patricie'ns, au Parle-
ment des membres de la noblesse, et, faute d'un cens eleve,
on n'etait citoyen dans aucun des deux pays. Neanmoins, si
le peuple, en Angleterre, n'avait point de part a la direction
des affaires, on vantait avec raison, avant 1789, une liberte
qui retentissait avec eclat au milieu de I'atmosphere silen-
cieuse des £tats du continent. L'observateur desinteresse
n'examine pas si la scene ou se discutent les graves ques-
tions politiques est plus ou moins vaste, si les acteurs sont
plus ou moins nombreux : il n'est frappe que de la grandeur
du spectacle. Aussi, loin de nous 1'intention de blamer la
noblesse, pas plus a Rome qu'en Angleterre, d'avoir con-
serve sa preponderance par tons les moyens que les lois ou
csclave. — II 6tait interdit aux femmes de boire du vin (Polybe, VI, n); le
nombre des convives qu'on pouvait admettre dans les festins etait regie.
(Athenee, VII, xxr, p. 274.) Les magistrats qui entraient en charge ne pou-
vaient accepter d'invitations a diner que chez certaines personnes designees.
(Aulu-Gelle, II, XXIY. — Macrobe, II, xm.) Le mariage avec une plebeienne
ou une 6trangere etait entoure de mesures restrictives ; il etait defendu avec
une esclave ou une affranchie. Le celibat, a un certain age, etait puni d'une
amende. (Valere Maxime, II, ix, 1.) II existait des reglements pour le deuil
et les funerailles. (Ciceron, Des Lois, IT, 24.)
(') Aulu-Gelle, IV, xn.
(*) Plutarque, Caton le Ccnsmr, xxni.
64 TEMPS ANTEBIEUK8 A CE8AB.
les habitudes mettaient a sa disposition ! Le pouvoir devait
rester aux patriciens tant qu'ils s'en montreraient dignes, et,'
il faut bien le reconnaitre, sans leur perseverance dans la
meme politique, sans cette hauteur de vues, sans cette vertu
severe et inflexible, caractere distinctif de 1'aristocratie,
I'oeuvre de la civilisation romaine ne se serait pas accomplie.
Au commencement du ve siecle, la Republique, conso-
lidee, va recueillir le fruit de tant d'efforts soutenus. Plus
unis desormais a 1'interieur, les Romains tourneront toute
leur energie vers la conquete de 1'Italie, mais il faudra pres
d'un siecle pour la realiser. Toujours stimules par les insti-
tutions, toujours contenus par une aristocratic intelligente, ils
donneront 1'etonnant exemple d'un peuple conservant, au
nom de la liberte et au milieu des agitations, 1'immobilite
d'un systenie Ijui le rendra le maitre du rnonde.
CHAPITRE TROISIEME.
CONQUETE DE I/ITALIE.
(De 416 a 488.)
I. L'ltalie ancienne ne comprenait pas tout le territoire
qui a pour limites naturelles les Alpes et la mer. Ce qu'on
appelle la partie continentale, c'est-u-dire la Descriptlon <je
grande plaine traversee par le P6 et qui s'etend ritalle-
entre les Alpes, les Apennins et 1'Adriatique, en etait separe.
Cette plaine et une partie des montagnes sur les cotes de la
Mediterranee formaient la Ligurie, la Gaule cisalpine et la
Venetie. La presqu'ile, ou Italic proprement dite, etait
bornee : au nord, par le Rubicon, et, vraisemblablement, par
le cours inferieur de 1'Arno (') ; a 1'ouest, par la Mediterranee ;
a Test, par 1'Adriatique ; au sud, par la mer Jonienne.
( Voyez les cartes n" 1 et n" 2.)
Les Apennins traversent 1'Italie dans toute sa longueur.
Us coramencent ou finissent les Alpes, pres de Savone, et
leur chaine va toujours en s'elevant jusqu'au centre de la
presqu'ile. Le mont Velino en est le point culminant, et de
la les Apennins vont en s'abaissant jusqu'a 1'extremite du
royaume de Naples. Dans la region septentrionale, ils se
rapprochent de 1'Adriatique ; mais, au centre, ils coupent la
(') Les historians ont toujours indiqu6 comme frontiere septentrionale de
1'Italie, sous la Rcpublique, la riviere Macra, en Etrurie; mais ce qui prouve
que cette limite 6tait plus au sud, c'est que Cesar venait prendre ses quartiera
d'hiver a Lucques ; cette ville devait done etre dans son commandement et
faire partie de la Gaule cisalpine. Sous Auguste, la frontiere de 1'Italie septen-
trionale fut portee jusqu'i la Macra.
5
66 TEMPS ANTERIEUKS A CESAR.
presqu'ile en deux parties & peu pres egales ; puis, arrives
au mont Caruso ( Vultur), pres de la source du Bradano
(Bradanus), ils se partagent en deux branches, dont 1'une
peuetre en Calabre, 1'autre dans la Terre de Bari jusqu'u
Otrante.
Les deux versants des Apennins donnent naissance a
divers cours d'eau qui se jettent, les uns dans la mer Adria-
tique, les autres dans la Mediterranee. Sur le versant oriental
les principaux sont: le Rubicon, le Pisaurus (Foglia), le
Metaurus (Metauro), 1'^Esis (JEsino), le Truentus (Tronto),
1'Aternus (Pescara], le Sangrus (Sangro), le Trinius (Trigno),
le Frento (JFbrtore), 1'Aufidus (Ofanto), qui suivent gene-
ralement une direction perpendiculaire a la chame de
montagnes. Sur le versant occidental, 1'Arnus (Arno),
I'Orabro (Ombrone), le Tibre, 1'Amasenus (Amaseno), le
Liris (Grariffliano), le Vulturnus (Vblturno), le Silarus
(Silaro ou Sele), coulent parallelement aux Apennins ; mais
pres de leur embouchure ils prennent une direction presque
perpendiculaire a la cote. Dans le golfe de Tarente se
trouvent le Bradanus (Bradano}, le Casuentus (Basiento)^
1'Aciris (Agri).
On peut adraettre dans 1'Italie ancienne les grandes divi-
sions et les subdivisions suivantes :
Au nord, les Senons, peuple d'origine gauloise, occupant
les rives de la mer Adriatique, depuis le Rubicon jusques
aupres d'Ancone : 1'Ombrie, situee entre les Senons et le
cours du Tibre; 1'^trurie, entre le Tibre et la mer Medi-
terranee.
Au centre, le Picenum, entre Anc6ne et Hadria, dans
l?Abruzze ulterieure ; le Latium, dans la partie qui s'etend
de 1'Apennin a la Mediterranee, depuis le Tibre jusqu'au
Liris ; au midi du Latium, les Volsques, les Aurunces, debris
des anciens Ausones, retires entre le Liris et 1'Amasenus, et
confinant a un autre peuple de memo race, les Sidicins, etablis
entre le Liris et le Vulturne ; entre le Picenum et le Latium,
la Sabine ; a Test du Latium, dans les montagnes, les 3£ques ;
les Herniques, adoss^s aux populations de souche sabcllique,
LIVKE I, CnAPITKE m. COXQUETE DE L'lTALIE. 67
a savoir, les Marses, les Peligniens, les Vesting, les Marrucins,
Ics Frentaniens, distributes dans les vallees traversees par les
rivieres que re9oit I'Adriatique, depuis Pextre'mite du Pice-
num jusqu'au Fortore.
Le Samnium, repondant a la plus grande partie des
Abruzzes et de la province de Molise, s'avancait a 1'ouest
jusqu'au cours superieur du Yulturne, a Test jusqu'aux rives
du Fortore, et au midi jusqu'au mont Vultur. Au dela du
Vulturne, s'etendait la Campanie (Terre de Labour et partie
de la principaut'e de Salerne), depuis Sinuessa jusqu'au golfe
de Pffistum.
L'ltalie meridionale ou Grande Grece comprenait sur
I'Adriatique: 1° 1'Apulie (Capitanate et Terre deBari} et la
Messapie (Terre d^0lrante)\ cette derniere se terminait au
proraontoire lapygien, et sa partie centrale 6tait occupee par
les Salentins et diverses autres populations messapiennes,
tandis que sur le littoral existaient un grand nombre de
colonies grecques ; 2° la Lucanie, qui repondait presque a
la province actuelle de la Basilicate et que baignent les eaux
du golfe de Tarente ; 3° enfin le Bruttium (aujourd'hui les
Calabres), formant la pointe la plus avancee de 1'Italie et
finissant au promontoire d'Hercule.
II. En 416, Rome avait definitivement dompte les Latins
et possedait une partie de la Campanie. Sa suprematie s'eten-
dait depuis le territoire actuel de Viterbe jusqu'au
golfe de Naples, depuis Antium (Porto d'Anzo)
JUSqu'a Sora. garddeEome.
Les frontieres de la Republique etaient difficiles a defen-
dre, ses limites mal determinees, et ses voisins les peuples les
plus belliqueux de la Peninsule.
Au nord seulenient, les monts de Viterbe, couverts d'une
foret epaisse (silva Ciminia), formaient un rempart centre
l'£trurie. La partie meridionale de ce pays etait depuis
longtemps a demi romaine ; les colonies latines de Sutrium
(Sutri) et de Nepete (Nepi) servaient de postes d'observa-
tion. Mais les ^trusques, animes depuis des siecles de send-
68 TEMPS ANT^EIEURS A
ments hostLes envers Rome, tentaient sans cesse de reprendre
le territoire perdu. Les Gaulois Senons, qui en 364 avaient
pris, brule Rome et renouvele souvent leurs invasions, etaient
encore venus tenter la fortune. Malgre leurs defaites en 404
et 405, ils se tenaient toujours prets a se joindre aux Ombriens
et aux iStrusques pour attaquer la Republique.
Les Sabins, quoique entretenant, de temps immemorial,
des relations assez amicale.s avec les Remains, n'offraient
qu'une alliance douteuse. Le Picenum, contree fertile et
populeuse, e"tait paisible, et la plupart des tribus monta-
gnardes de race sabellique, malgre leur bravoure et leur
energie, n'inspiraient encore aucune crainte. Plus pros de
Rome, les Eques et les Herniques avaient ete reduits a 1'inac-
tion ; mais le senat gardait le souvenir de leurs hostilite's et
nourrissait des projets de vengeance.
Sur les cotes meridionales, parmi les villes grecques
adonnees au commerce, Tarente passait pour la plus puis-
sante ; mais ces colonies, deja en decadence, etaient obligees,
pour resister aux indigenes, d'avoir recours a des troupes
mercenaires. Elles disputaient aux Samnites et aux Remains
la preponderance sur les peuples de la Grande Grece. Les
Samnites, en effet, race male et independante, tendaient a
s'emparer de toute 1'Italie meridionale ; leurs cites formaient
une confederation redoutable par son etroite union dans la
guerre. Les tribus des montagnes se livraient au brigandage,
et, chose digne d'attention, des evenements recents pronvent
que de nos jours les moeurs n'ont pas encore change dans
cette contree. Les Samnites avaient amasse des richesses
considerables ; leurs armes etaient d'un luxe excessif, et, si
1'on en croit Cesar ('), elles servirent de modele a celles des
Romains.
Entre les Romains et les Samnites, regnait depuis long-
tempt une rivalite jalouse. Du moment ou ces deux peuples
se trouverent en presence, ils devaient evidemment en vcnir
aux mains; la lutte fut longue et terrible, et, pendant le
(') Discours de Cesar au senat, rapport6 par Salluste. (Conjuration d»
CeUilina, LI.)
LIVRE I, CHAPITKE m. CONQUETE DE L'lTALIE. 69
ve siecle, c'est autour du Samniura qu'ils se disputerent 1'em-
pire de 1'Italie. La position des Samnites etait tres-avan-
tageuse. Retranches dans leurs montagnes, ils pouvaient, a
leur choix, ou descendre dans la vallee du Liris, de la
atteindre le pays des Aurunces, toujours prets a se revolter,
et couper les communications de Rome avec la Campanie ;
ou bien remonter par le haut Liris dans le pays des Marses,
soulever ces derniers et tendre la main aux ^trusques en
tournant Rome ; ou enfin penetrer dans la Campanie par la
vallee du Vulturne, et tomber sur les Sidicins, dont ils con-
voitaient le territoire.
Au milieu de tant de peuples hostiles, pour qu'un petit
£tat parvint a s'elever au-dessus des autres et a les subju-
guer, il devait avoir en lui des elements particuliers de
superiorite. Les peuples qui entouraient Rome, belliqueux
et fiers de leur independance, n'avaient ni la meme unite, ni
le meme mobile, ni la meme organisation aristocratique puis-
sante, ni la meme confiance aveugle dans leurs destinees. On
decouvrait en eux plus d'ego'isme que d'ambition. S'ils com-
battaient, c?etait bien plus pour accroitre leurs richesses par
le pillage que pour augmenter le nombre de leurs sujets.
Rome triompha, parce que seule, dans des vues d'avenir, elle
fit la guerre non pour detruire, mais pour conserver, et
qu'apres la conquete materielle elle s'appliqua toujours afaire
la conquete morale des vaincus.
Depuis quatre cents ans, les institutions avaient forme
une race animee de 1'amour de la patrie et du sentiment du
devoir ; mais, a leur tour, les hommes, sans cesse retrempes
par les luttes intestines, avaient successivement amene et des
moeurs et des traditions plus fortes que les institutions elles-
memes. Pendant trois siecles, en effet, on vit a Rome,
malgre le renouvellement annuel des pouvoirs, une telle
perseverance dans la meme politique, une telle pratique des
memes vertus, qu'on cut suppose au gouvernement une seule
t6te, une seule pensee, et qu'on eut cru tous ses generaux de
grands hommes de guerre, tous ses senateurs des homines
d'etat exp£riment6s, tous ses citoyens de valeureux soldats.
70 TEMPS ANTEBIEUBS A CESAE.
La position geographique de Rome ne concourut pas
moins 3, 1'accroissement rapid e de sa puissance. Situee an
milieu de la seule grande plaine fertile du Latium, aux bords
du seul fleuve important de 1'Italie centrale qui 1'unissait a la
mer, elle pouvait etre a la fois agricole et maritime, condi-
tions indispensables alors & la capitale d'un nouvel empire.
Les riches contrees qui bordent les rivages de la Mediter-
ranee devaient tomber facilement sous sa domination; et,
quant aux pays de montagnes qui 1'environnaient, il lui fut
possible de s'en rendre maitresse en occupant peu a peu le
debouche de toutes les vallees. La ville aux sept collines,
favorisee par sa situation naturelle comme par sa constitu-
tion politique, portait done en elle les germes de sa grandeur
future.
HE. A partir du commencement du ve siecle, Rome se
prepare avec enersfie a soumettre et a s'assimiler les peuples
qui habitent depuis le Rubicon jusqu'au detroit
Trattement des :, , r . ,-.. ,, A i -i
peupies vain- de Messme. Rien ne 1 empecnera de surmonter
tous les obstacles, ni la coalition de ses voisins
conjures centre elle, ni les nouvelles incursions des Gaiilois,
ni 1'invasion de Pyrrhus. Elle saura se relever de ses defaites
partielles et constituer 1'unite de 1'Italie, non en assujettissant
immediatement tous les peuples aux memes lois et au meme
regime, mais en les faisant entrer peu a peu et a differents
degres dans la grande famille romaine. " De telle cit6 elle
" fait son alliee ; a telle autre elle accorde 1'honneur de vivre
" sous la loi quiritaire, a celle-ci avec le droit de suffrage, a
"celle-ljl, en lui conservant son propre gouvernement.
" Municipes de divers degres, colonies maritimes, colonies
** latines, colonies romaines, prefectui-es, villes alliees, villes
"libres, toutes isolees par la difference de leur condition,
"toutes unies par leur egale dependance du senat, elles
" formeront comme un vaste reseau qui enlacera les peuples
" italiens, jusqu'au jour ou, sans luttes nouvelles, ils s'eveille-
" ront sujets de Rome (')."
(') Cette phrase exprimant, avec une grande nettete, la politique du se*nat
LIVEE I, CHAPITRE HI. CONQUETE DE L'rTALIE. 71
Examinons les conditions de ces divcrses categories:
Le droit de cite, dans sa plenitude (jus civitatis optima
jure), comprenait les privileges politiques particuliers aux
Remains, et assurait pour la vie civile certains avantages
dont la concession pouvait se faire separement, par degres.
Venait d'abord le commercium, c'est-a-dire le droit de
posseder et de transmettre suivant la loi romaine ; puis le
connubium ou le droit de contracter manage avec les avan-
tages etablis par la legislation romaine ('). Le commercium
et le connubium reunis formaient le droit quiritaire (jus
quiritiuni).
II y avait trois sortes de municipes (*) : 1° les municipes
dont les habitants, inscrits dans les tribus, exeryaient tous
les droits et etaient soumis a toutes les obligations des
citoyens romains; 2° les municipes sine suffragio, dont les
habitants jouissaient en totalite ou en partie du droit quiri-
taire, et qui pouvaient obtenir le droit complet de citoyeus
romains sous certaines conditions (') : c'est ce qui constituait
lejus Latii j ces deux premieres categories conservaient leur
autonomie et leurs magistrats ; 3° les villes qui avaient perdu
toute independance en echange des lois civiles de Rome, mais
sans jouissance, pour les habitants, des droits politiques les
plus importants : c'etait le droit des Ccerites, parce que Cajre
avait la premiere etc ainsi traitee (4).
Au-dessous des municipes qui avaient leurs propres ma-
gistrats, venaient, dans cette hierarchic sociale, les prefec-
romain, est extraite de 1'excellente Hi&toire romaine de M. Duruy, t I,
chap. xi.
(l) Comme, par exemple, de mettre Tepouse dans 1'obeissance complete de
son rnari ; de donner au pere une autorite absolue sur ses enfants, etc.
(a) Dans 1'origine, les municipes etaient des villes alliees conservant leur
autonomie, mais s'engageant a rendre a Rome certains services (munut) • de 14
le nom de municipes. (Aulu-Gelle, XYI, xin, 16.)
(3) Tour pouvoir jouir du droit de cite, il fallait etre domicilie a Rome,
avoir laisse un fils majeur dans son municipe ou y avoir exerce une magis-
trature.
(4) Aulu-Gelle, XVI, xin. — Paul Diacre, au mot Municipium, p. 127.
72 TEMPS ANTEKIEUKS A CE8AE.
tures ('), appelees de ce nom parce qu'un prefet y etait envoye
tous les ans pour rendre la justice.
Les dedititii etaient plus maltraites encore. Livres par la
victoire a la discretion du senat, ils avaient du donner leurs
armes et des otages, abattre leurs murailles ou y recevoir
garnison, payer un impot et fournir un contingent deter-
mine. A 1'exclusion de ces derniers, les villes qui n'avaient
pas obtenu pour leurs habitants les droits complets de
citoyens romains appartenaient a la classe des allies (foede-
rati socii}. Leur condition differait suivant la nature de leui-s
engagements. Les simples traites d'amitie ('), ou de com-
merce (*), ou d'alliance defensive, ou offensive et defen-
sive (4), conclus sur le pied de Fegalite, se nommaient foedera
cequa. Au contraire, lorsque 1'une des parties contractantes
(et ce n'etaient jamais les Romains) se soumettait a des obli-
gations onereuses dont 1'autre etait exemptee, ces traites
s'appelaient foedera non cequa. Ils consistaient presque tou-
jours dans la cession d'une partie du territoire des vaincus
et dans la defense d'entreprendre aucune guerre de leur
chef. On leur laissait, il est vrai, une certaine indepen-
dance; on leur accordait le droit d'echange et le libre eta-
blissement dans la capitale, mais on les liait aux interets de
Rome en leur imposant une alliance offensive et defensive.
La seule clause etablissant la preponderance de Rome etait
conyue en ces termes, Majestatem populi Homani comiter
conservanto (') ; c'est-a-dire, " Ils reconnaltront loyalement
(') Da»s cette categorie se trouvaient parfois des municipes du troisi^me
degr6, tela que Caere. (Voy. Festus, au mot Prefectures, p. 233.) Plusieurs
de ces villes, telles que Fundi, Formies, Arpinum, obtinrent dans la suite le
droit de suffrage ; on continua cependant, par un ancien usage, de leur donner
le nom de prefecture, qui fut aussi abusivement applique a des colonies.
(') Socius et amicus. (Tite-Live, XXXT, xi.)— Conf. Denys d'Halicarnassc,
VI, xcv ; X, xxi.
(») Par eiemple, avec Carthage. (Polybe, HI, xxn. — Tite-Live, VII, xxvn ;
IX, XIX, XLIII.)
(4) Ainsi avec les Latins. " Ut eosdem quos populus romanus amicos atque
hostes habeant." (Tite-Live, XXXVIII, vm.)
(') GceVon, Discours pour Balbut, xn.
LIVBE I, CHAPITEE m. CONQTJETE DE L'lTALIE. 73
"la suprematie du peuple remain." Chose remarquable, a
dater du regne d'Auguste on divisa les affranchis en catego-
ries semblables a celles qui existaient pour les habitants de
I'ltalie 0.
Quant aux colonies, elles furent etablies pour conserver
les possessions acquises, assurer les nouvelles frontieres et
garder les passages importants ; meme, dans le principe, pour
se debarrasser de la classe turbulente (a). II y en avait de
deux^ sortes : les colonies romaines et les colonies latines.
Les unes differaient peu des municipes du premier degre, les
autres des municipes du deuxieme degre. Les premieres
etaient formees de citoyens remains, pris avec leurs families
dans les classes soumises au service militaire, et meme, a
1'origine, uniquement parmi les patriciens. Les colons
conservaient les privileges attaches au titre de citoyen ('),
se trouvaient astreints aux memes obligations, et 1'adminis-
tration interieure de la colonie etait une image de celle de
Rome (4).
(') Les affranchis etaient, en effet, ou citoyens remains, ou latins, ou
ranges au nombre des dedititii. Les esclaves qui avaient, pendant qu'ils
etaient en servitude, subi un chatiment grave, s'ils venaient a etre affranchis,
n'obtcnaient que I'assimilation aux dedititii. Si, au contraire, 1'csclave n'avait
subi aucune peine, s'il etait age de plus de trente ans ; si, en meme temps,
il appartenait a son maitre selon le droit des Quirites, et si les formalites de
la manumission ou de 1'affranchissement exigees par la loi romaine avaient e'te'
observees, il e"tait citoyen remain. II n'etait que latin, si une de ces circon-
stances manquait. (Institutes de Gains, I, g§ 12, 13, 16, 16, 17.)
(2) " Valerius envoya sur les terres conquises des Volsques une colonie d'un
certain nombre de citoyens choisis parmi les pauvres, tant pour y servir de
garnison centre les ennemis que pour diminuer a Rome le parti des seditieux
..." (An de Rome 260.) (Denys d'Halicarnasse, VI, XLIII.) — Ce grand
nombre de colonies, en dechargeant la population de Rome d'une multitude de
citoyens indigents, avait maintenu la tranquillite (452). (Tite-Live, X, vi.)
(s) Les auteurs modernes ne sont pas d'accord sur ce point, qui exigerait
une longue discussion ; mais on peut considerer la question comme tranch6e
dans le sens de notre texte par Madvig, Opuscula, I, p. 244—254.
(4) Le peuple (populus) y nommait ses mugistrats ; les duumviri remplis?
saient les fonctions de consuls ou de pre*teurs, dont quelquefois ils prenaient
le titre (Corpus imcriptionum latin, passim) ; les qvinquennales correspoa-
74 TEMPS AOTEBTEURS A CESAR.
Les colonies latines, & la difference des autres, avaient
6te fondees par la confederation des Latins sur divers points
du Latium. £manant d'une ligue de cites independantes,
elles n'etaient pas, comme les colonies romaines, rattachees
par des liens etroits a la metropole (1). Mais la confedera-
tion une fois dissoute, ces colonies furent mises au rang des
villes alliees (socii latini). L'acte (formula) qui les instituait
etait une sorte de traite garantissant leurs franchises (').
Peuplees d'abord de Latins, ces colonies ne tarderent pas
a recevoir des citoyens remains que leur pauvrete engageait
a dchanger leur titre et leurs droits centre les avantages
assures aux colons. Ceux-ci ne figuraient point sur les listes
des censeurs. La formula fixait simplement le tribut a payer
et le nombre des soldats a fournir. Ce que la colonie per-
dait en privileges, elle le regagnait en independance (').
L'isolement des colonies latines, placees au milieu du
territoire ennemi, les obligeait de rester fideles a Rome et
de surveiller les peuples voisins. Leur importance militaire
etait au moins egale a celle des colonies romaines; elles
meritaient aussi bien que ces dernieres le nom de propu-
gnacula imperil, de specula (4), c'est-a-dire boulevards et
vigies de la conquete. Au point de vue politique, elles ren-
daient des services analogues. Si les colonies romaines an-
non9aient aux peuples vaincus la majeste du nom remain,
leurs soeurs latines donnaient une extension toujours plus
daient aux censeurs. Enfin il y avait des questeurs et des edil -. Le senat,
de meme qu'a Rome, se composait de membres nomm^s a vie, au nombre
de cent; il etait complete1 tous les cinq ans (lectio senatus). (Tabula Hera-
cleensis, cap. v et seq.)
x (') Tin certain nombre de colonies figurent dans la liste que donne Denys
d'Halicarnasse des membres de la confederation (V, LXI).
("). Pline, Sistoire naturelle, HI, IT, § 1.
(') Puisqu'elle nommait ses magistrats, battait monnaie (Mommsen, Mum-
vesen, p. 317), droits refuse's aux colonies romaines, et conservait ses lois
particulieres d'apres le principe : " Nulla populi Romani lege adstricti, nisi in
quam populus eorum fundus factus est." (Aulu-Gelle, XVI, xin, 6. — Conf.
CiceVon, Discours pour Balbus, viu, 21.)
(4) Cic6ron, Discours sur la loi agraire, n, 27.
LIVEE I, CHAPITEE m. CONQUETE DE L'lTALIE. 75
grande au nomen latinum ('), c'est-a-dire a la langue, aux
mceurs, a toute la civilisation de cette race dont Rome
n\'tait que le premier representant. Les colonies latines
etaient fondees ordinairement pour menager les colonies de
citoyens romains, chargees principalement de defendre les
cotes et de maintenir les relations commerciales avec les
peuples etrangers.
En faisant du droit de citoyen romain un avantage que
chacun etait heureux et fier d'acquerir, le senat donnait un
appat a toutes les ambitions, et c'est un trait caracte'ristique
des mceurs de 1'antiquite que ce desir general, non de de-
truire le privilege, mais de compter au nombre des privi-
legies. Dans la cite non moins que dans I'lStat, les revoltes
ou les mecontents ne cherchaient pas, comme dans nos so-
cietes modernes, a renverser, mais a parvenir. Ainsi cha-
cun, suivant sa position, aspirait a un but legitime: les
plebeiens, a entrer dans 1'aristocratie, non a la detruire ; les
peuples italiques, a avoir une part dans la souverainete de
Rome, non a la contester; les provinces romaines, a ^tre
declarees alliees et amies de Rome, et non a recouvrer leur
independance.
Les peuples pouvaient juger, d'apres leur conduite, quel
sort leur serait reserve. Les interests mesquins de cite etaient
remplaces par une protection efficace et par des droits nou-
veaux plus precieux souvent, aux yeux des vaincus, que 1'in-
dependance meme. C'est ce qui explique la facilite avec
laquelle s'ctablit la domination romaine. On ne d^truit, en
effet, sans retour que ce que 1'on remplace avantageusement.
Un coup d'ceil rapide sur les guerres qui amenerent la
conquete de 1'Italie nous montrera comment le senat appli-
quait les principes indiques plus haut ; comment il sut pro-
fiter des divisions de ses adversaires, reunir toutes ses forces
pour en accabler un ; apres la victoire, s'en faire un allie ;
se servir des armes et des ressources de cet allie pour sub-
juguer un autre peuple ; briser les confederations qui unis-
(') Tite-Live, XXVII, ix.
76 TEMPS ANTEEIEIJES A CESAR.
saient entre eux les vaincus; les attacher a Rome par de
nouveaux liens ; etablir sur tous les points strategiques im-
portants des postes militaires ; enfin, repandre partout la race
latine, en distribuant a des citoyens romains une partie des
terres enlevees a 1'ennemi.
Mais, avant d'entrer dans le recit des evenements, nous
devons nous reporter aux annees qui pr^cederent immediate-
ment la pacification du Latium.
IV. Pendant cent soixante-sept ans, Rome s'etait borne"e
a lutter contre ses voisins pour reconquerir une suprematie
sonmissiondu perdue depuis la chute des rois. Elle s'etait
^remidre68 presque toujours tenue sur la defensive, mais, a
guerre samnite. partir <ju v6 siecle, elle prend 1' offensive et inau-
gure le systeme de conquetes suivi jusqu'au moment ou
elle succombe elle-meme.
En 411, elle avait, de concert avec les Latins, combattu
pour la premiere fois les Samnites et commence contre ce
peuple redoutable une lutte qui dura soixante et douze ans
et qui valut vingt-quatre triomphes aux generaux romains (').
Tiers d'avoir contribue aux deux grandes victoires du mont
Gaurus et de Suessula, les Latins, avec le sentiment exagere
de leur force et la prevention de marcher a 1'egal de Rome,
en etaient venus a exiger que Pun des deux consuls et la
moitie des senateurs fussent pris parmi eux. Des ce jour la
guerre leur fut declaree. Le senat voulait bien des allies et
des sujets, mais il ne pouvait souffrir d'egaux ; il accepta'
alors sans scrupule les services des ennemis de la veille, et
on vit dans les champs du Yeseris et de Trifanum les Ro-
mains, unis aux Samnites, aux Herniques et aux peuples
sabelliens, combattre contre les Latins et les Volsques. Le
Latium une fois soumis, il restart a regler le sort des vaincus.
Tite-Live rapporte un discours de Camille qui explique claire-
ment la politique conseillee par ce grand citoyen. " Voulez-
" vous, s'ecrie-t-il en s'adressant aux membres de 1'assemblee,
"user avec la dernidre rigueur des droits de la victoire?
(!) Florufl, I, xvi
LIVEE I, CHAPITRE IH. — CONQTTETE DE L'lTALIE. 77
"Vous etes les maitres de detruire tout le Latium et d'en
" faire un vaste desert apres en avoir tire souvent de puis-
" sants secours. Voulez-vous, au contraire, a 1'exemple de vos
" peres, augmenter les ressources de Rome ? Admettez les
" vaincus au nombre de vos concitoyens ; c'est un raoyen fe-
" cond d'accrottre a la fois votre puissance et votre gloire (1)."
Ce dernier avis 1'emporta.
On commenya par rompre les liens qui faisaient des peu-
ples latins une espece de confederation. Toute communaute
politique, toute guerre pour leur propre compte, tous droits
de commercium et de connubium, entre cite"s differentes, leur
furent interdits (').
Les villes les plus pres de Rome reyurent le droit de cit6
et de suffrage ('). D'autres conserverent le titre d'alliees et
leurs propres institutions, mais elles perdirent une partie de
leur territoire (4). Quant aux colonies latines fondees aupa-
ravant dans 1'aucien pays des Volsques, elles formerent le
noyau des allies latins (socii nominis latini). Velitres seule,
s'etant deja plusieurs fois revoltee, fut traitee avec une
grande rigueur ; Antium dut livrer ses navires, et devint
colonie maritime.
Ces mesures severes, mais equitables, avaient pacific le
Latium; appliquees au reste de 1'Italie et meme aux pays
etrangers, elles faciliteront partout les progr6s de la domina-
tion romaine.
L'alliance momentanee des Samnites avait permis a Rome
de soumettre les Latins ; neanmoins le senat n'hesita pas a
se retourner centre les premiers, des que le moment parut
opportun. II conclut, en 422, un traite avec les Gaulois et
Alexandre le Molosse, qui, debarque pres de Paestum, atta-
quait les Lucaniens et les Samnites. Ce roi d'^pire, oncle
(') Tite-Live, VHI, xm, XIT.
(2) Tite-Live, VIII, XIT. Ces villas eurent le droit de cite sans suffrage ;
de ce nombre furent Capoue, en consideration de ce que ses chevaliers n' avaient
pas pris part a la revolte, Cumes, Fundi, Formies.
(s) Velleius Paterculus, I, rv.
(4) Tite-Live, VIII, xiv.
•78 TEMPS ANTEBIEIIRS A CESAR.
d' Alexandra le Grand, avait ete appele en Italie par les
Tarentins ; mais sa mort prematuree trompa les esperances
que sa cooperation avait fait naltre, et les Samnites recom-
mencerent leurs incursions sur les terres de leurs voisins.
L'intervention de Rome arreta la guerre. Toutes les forces
de la Republique furent employees a reprimer la revolte des
villes volsques deFundi et de Privernum (J). En 425, Anxur
(Terracine) fut declaree colonie romaine, et} en.426, Fregelles
(Cepranof), colonie latine.
L'etablissement de ces places fortes et de celles de Gales
et d'Antium assurait les communications avec la Campanie ;
le Liris et le Yulturne devenaient par la les principales
lignes de defense des Romains. Les cites situees sur les
bords de ce magnifique golfe nomm6 Crater par les anciens,
et de nos jours golfe de Naples, s'apercurent alors du danger
qui les mena9ait. Elles tournerent les yeux vers les popu-
lations de 1'interieur, non moins inquietes pour leur inde-
pendance.
V. Les contrees fertiles qui bordent la cote occidentale de
la Peninsule devaient exciter la convoitise des Romains et
seconde erre ^es Samnites e^ ^evenir la proie du vainqueur.
cStt). " 'La CamPanie5 en effet» dit Florus (2), est le plus
" beau pays de 1'Italie et meme de 1'univers entier.
" Rien de plus doux que son climat. Deux fois chaque annee
" le printemps y fleurit. Rien de plus fertile que son sol. On
" 1'appelle le jardin de Ceres et de Bacchus. Point de mer
" plus hospitaliere que celle qui baigne ses rivages." En 427,
les deux peuples s'en disputerent la possession, comme ils
1'avaient fait en 411. Les habitants de Pateopolis ayant
Uttaque les colons remains de Vager Campanus, les consuls
marcherent contre cette place, qui bientot fut secourue par
les Samnites et les habitants de Nola, tandis que Rome
s'alliait aux Apuliens et aux Lucaniens. Le siege traina en
longueur, et la necessite de continuer la campagne au dela
(') Tito-Live, VIII, xix et suiv. — Valere Maxime VI n 1
(') FloruB, I, xvi.
LIVKE I, CHAPITRE HI. — CONQUETE BE L'lTALIE. 79
du terme ordinaire amena la prorogation du commandeinent
de Publilius Philon avec le titre de proconsul, qui apparait
pour la premiere fois dans les annales militaires. Bientot les
Samnites furent chasses de la Campanie ; les Pala3Opolitains
Be rendirent ; on rasa leur ville ; mais ils s'etablirent tout
aupres, a Naples (Neapolis), ou un nouveau traite leur ga-
rantit une independance presque absolue, a la charge de four-
nir un certain nombre de vaisseaux a Rome. Des lors,
presque toutes les villes grecques, successivement soumises,
obtinrent des conditions aussi favorables et formerent la
classe des socii navales (').
La guerre neanmoins se prolongea dans les montagnes
de 1'Apennin. Tarente s'unit aux Samnites, seuls redou-
tables encore (*). Les Lucaniens abandonnerent Palliance
des Remains ; mais, en 429, les deux capitaines les plus
celebres de ce temps, Q. Fabius Rullianus et Papirius
Cursor, penetrerent dans le Samnium, forcerent 1'ennemi
a payer une indemnite de guerre et a accepter une treve
d'un an.
A cette epoque, un evenement imprevu, qui changea les
destinees du monde, vint montrer quelle difference existe
entre la creation rapide d'un homme de genie et I'oauvre
patiente d'une aristocratic intelligente. Alexandre le Grand,
apres avoir jete un eclat immense et sounds a la Macedoine
les plus puissants royaumes de 1'Asie, mourait a Babylone.
Son influence feconde et decisive, qui avait fait penetrer la
civilisation grecque en Orient, lui survecut ; mais, a sa mort,
1' empire fonde par lui en quelques annees se demembra (431) ;
1'aristocratie romaine, au contraire, se perpetuant d'age en
age, poursuivait avec plus de lenteur, mais sans interruption,
'le systcme qui, rattachant tous les peuples a un centre com-
mun, devait peu a peu assurer sa domination sur 1'Italie
d'abord, sur 1'univers ensuite.
La defection d'une partie des Apuliens, en 431, encou-
ragea les Samnites a reprendre les armes. Battus 1'annee
;') Tite-Live, VUI, xxvi; XXI, XLIX; XXH, xi.
(a) " E\tn solam gentcm restare." (Tito-Live, VIII, XXTII.)
80 TEMPS ANTEBIEUKS A CESAK.
d'apres, ils demanderent le retablissement des rapports
d'amitie ; mais 1'orgueilleux refus de Rome amena, en 433,
la fameuse defaite des Fourches Caudines. La generosite du
general samnite, Pontius Herennius, qui accorda la vie sauve
a tant de milliers de prisonniers, sous la condition de remettre
en vigueur les anciens traites, ne toucha pas le senat. Quatre
legions avaient passe sous le joug : il ne vit la qu'un affront
de plus a venger. Le traite de Caudium ne fat pas ratifie,
et des subterfuges peu excusables, quoique approuves plus
tard par Ciceron ('), donnerent au refus une apparence de
bon droit.
Cependant le senat mit tout en oeuvre pour reparer cet
echec, et bientot Publilius Philon battit les ennemis dans le
Samnium, et, dans 1'Apulie, Papirius, a son tour, fit passer
7,000 Samnites sous le joug. Les vaincus solliciterent la
paix, mais en vain : ils n'obtinrent qu'une treve de deux ans
(436), et a peine etait-elle expiree, que, penetrant dans le
pays des Volsques, jusques aupres de Terracine, et se pla9ant
a Lautulre, ils battaient une armee romaine levee a la hate et
commandee par Q. Fabius (439). — Capouefit defection, Nola,
Nucerie, les Aurunces et les Yolsques du Liris, prenaient
ouvertement le parti des Samnites. L'esprit de rebellion
s'etait propage jusqu'a Preneste. Rome fut en danger.
Quelle energie ne fallait-il pas au senat pour contenir des
populations d'une fidelite toujours douteuse ! La fortune
seconda ses efforts, et les allies coupables de trahison reyurent
un chatiment cruel, explique par la terreur qu'ils avaient
inspiree. En 440 (a), une armee nombreuse alia chercher,
non loin de Caudium, les Samnites, qui perdirent 30,000
hommes et furent rejetes dans 1'Apennin. Les legions ro-
maines vinrent camper devant leur capitale, Bovianum, et y
prirent leurs quartiers d'hiver.
L'ann6e suivante (441), Rome, moins occupee a com-
battre, en profita pour s'empafer de positions avantageuses ;
elle 6tablit en Campanie et en Apulie des colonies qui entou-
(') Cic6ron, Des Devoirs, in, 30.
(') Tite-Live. IX, XXIT, XXTIII.
LIVKE I, CHAPITKE m. CONQTTETE DE L'lTALIE. 81
raient le Samnium. A la meme epoque, Appius Claudius
transformait en chaussee reguliere la voie qui a conserve son
nom (*). L'attention des Remains se porta aussi sur la de-
fense des cotes et sur les communications maritimes; on
envoya des colons dans 1'ile de Pontia ('), en face de Terra-
cine, et 1'on commen9a a armer une flotte, qui fut placee sous
le commandement de duumviri navales (3). La guerre durait
depuis quinze annees, et, quoique Rome ne fut parvenue qu'a
refouler les Samnites sur leur territoire, elle avait cependant
conquis deux provinces, 1'Apulie et la Campanie.
VI. Une lutte si acharnee avait retenti en ^trurie ; 1'an-
cienne ligue se reforma. Aguerris par leurs combats jour-
naliers avec les Gaulois, et enhardis par le bruit
de la defaite de Lautula?, les E"trusques crurent le
moment venu de reprendre leur ancien territoire,
au sud de la foret Ciminienne ; ils etaient d'ail-
leurs encourages par 1'attitude des peuples du (443-449)-
centre de 1'Italie, fatigues du passage continuel des legions.
Les armees de la Republique, de 443 a 449, furent obligees
de faire face a differents ennemis a la fois. En ICtrurie,
Fabius Rullianus degage Sutrium, rempart de Rome du cote
du nord (4) ; il traverse la foret Ciminienne, et par les vic-
toires du lac Vadimon (445) (*) et de Perouse force toutes les
villes etrusques a demander la paix. En meme temps, une
armee devastait le pays des Samnites; la flotte romaine,
composee des vaisseaux fournis par les allies maritimes,
pour la premiere fois prenait I'offensive. Sa tentative pres
de Nuceria Alfaterna (JVbcera, ville de Campanie) fiit mal-
heureuse.
(') Diodore de Sicile, XX, XXXTI. — Tite-Live, IX, xxix.
(2) Diodore de Sicile, XIX, ci.
(a) Tite-Live, IX, xxx
(4) Diodore de Sicile, XX, xxxr.
(6) Aujourd'hui lago di Vadimone ou Bagnaccio, situe sur la rive droite et
& trois milles du Tibre, entre ce fleuve et le lac Ciminiug, a peu pres a la hau-
teur de Narni.
82 TEMPS ANTERIEUKS A CESAK.
La guerre se rallume ensuite dans 1'Apulie, le Sammum
et 1'Etrurie, ou le vieux Papirius Cursor, nomme de nouveau
dictateur, remporte une eclatante victoire a Langula (445).
L'annee suivante, Fabius penetre encore dans le Samnium,
et 1'autre consul, Decius, maintient 1'lCtrurie. Tout a coup
les Ombriens con9oivent le projet de s'emparer de Rome
par surprise. Les consuls sont rappeles pour defendre la
ville. Fabius bat les EVusques a Mevania (confins de
1'Etrurie et de 1'Ombrie), et, 1'annee suivante, a Allifse (447).
Parmi les prisonniers se trouverent des Eques et des Her-
niques. Leurs villes, se voyant compromises, declarerent
ouvertement la guerre aux Remains (448). Les Samnites
reprirent courage ; mais la prompte reduction des Herniques
permit au senat de concentrer ses forces. Deux corps
d'armee, penetrant dans le Samnium par 1'Apulie et la
Campanie, retablirent les anciennes frontieres. Bovianum
fut pris pour la troisieme fois, et pendant cinq mois le pays
fut livre a la devastation. En vain Tarente essaya de susciter
de nouveaux embarras a la Republique et de forcer les
Lucaniens a embrasser le parti des Samnites. Le succes des
armes romaines amena la conclusion de traites de paix avec
tous les peuples de 1'Italie meridionale, contraints desormais
de reconnaitre la majeste du peuple remain. Seuls les Eques
restaient exposes a la colere de Rome ; le senat n'oublia pas
qu'a, Allifae ils avaient combattu dans les rangs ennemis, et,
une fois degage de ses plus graves embarras, il infligea a ce
peuple un chatiment terrible : quarante et une places furent
prises et brulees en cinquante jours. Cette periode de six
ans se termina ainsi par la soumissicm des Herniques et des
Eques.
Cinq annees moins agitees laisserent a Rome le temps de
regler la position de ses nouveaux sujets, d'etablir des colo-
nies et des voies de communication.
^ Les Herniques furent traites de la meme fa9on que 1'avaient
ete les Latins en 416, et prives du commercium et du connu-
bium. On imposa a Anagnia, a Frusino, et aux autres viUes
qui avaient fait defection, des prefets et le droit des Cjerites.
LIVRE I, CHAPITKE m. CONQUETE DE L'lTALIE. 83
Les cites restees fideles conserverent leur independance et
le titre d'alliees (448) (') ; les Eques perdirent une partie de
leur territoire et re9urent le droit de cite sans suffrage (450).
Les Samnites, suffisamment humilies, obtinrent enfin le
renouvellement de leurs anciennes conventions (450) (*). Des
fcedera non osgua furent conclus avec les Marses, les Peli-
gniens, les Marrucins, les Frentaniens (450), les Vestins
(452) et les Picentins (455) (3). Avec Tarente on traita sur
le pied de 1'egalite, et Rome s'engagea a ne pas laisser sa
flotte depasser le promontoire Lacinien (au sud du golfe de
Tarente) (*).
Ainsi, d'une part, les territoires partages entre des citoyens
remains, de 1'autre, le nornbre des municipes, se trouvaient
considerablement augmentes. De plus, la Republique avait
acquis de nouveaux allies ; elle possedait enfin les passages
des Apennins et dominait sur les deux mers (*). Une ceinture
de forteresses latines protegeait Rome et rompait les com-
munications entre le nord et le midi de Htalie : chez les
Marses et les Eques, c'etaient Alba et Carseoli; vers les
sources du Liris, .Sora ; enfin, en Ombrie, Narnia. Des routes
militaires relierent ces colonies avec la metropole.
VII, La paix ne pouvait durer longtemps : entre Rome et
les Samnites, c'etait un duel a mort. En 456, ces derniers
etaient deja assez remis de leurs desastres pour
tenter une fois de plus le sort des armes (8). puen-o samnite.
_-, v ' Deuxi^mecoa-
Rome envoie au secours des Lucamens, subite- ution des Sam-
ment attaques, deux armees consulaires. Vain- ^trusques, des
. rrt-f T-I i • ^ -»*• i Ombriens et
cus a Tifernum par Fabius, a Maleventum par desGauiois
Decius, les Samnites voient tout leur pays Iivr6 a
la devastation. Cependant ils ne perdent pas courage ; leur
(') Tite-Live, IX, XLIII. — Cic^ron, Discours pour Balbus, xm. — Festus,
au mot Prcefectura, p. 233.
(a) Tite-Live, IX, XLT. — Diodore de Sicile, XX, ci.
(8) Tite-Live, IX, XLV ; X, in, x.
(4) Appien, Guerres samnites, % i, p. 56, edit. Schweighaeuser.
(') Diodore de Sicile, XIX, x.
(6) Tite-Live, X, xi et suiv.
84: TEMPS ANTEBTETTRS A CE8AB.
chef, Gellius Egnatius, con9oit un plan qui met Rome en
grand danger. II divise 1'armee samnite en trois corps ; le
premier reste pour defendre le pays ; le second prend 1' offen-
sive en Campanie ; le troisieme, qu'il commande en personne,
se jette en E^rurie, et, gross! par le concours des Etrusques,
des Gaulois et des Ombriens, forme bientot une armee nom-
breuse ('). L'orage grondait de tous cotes, et, tandis que les
generaux remains e"taient occupes les uns dans le Samnium,
les autres en Campanie, arriverent des depeches d'Appius,
place a la te'te de Tarmee d'lStrurie, annon9ant la terrible
coalition ourdie dans le silence par les peuples du nord, qui
concentraient toutes leurs forces en Ombrie pour marcher sur
Rome.
La terreur fut extreme, mais 1'energie se tronva a la hau-
teur du peril. Tous les homines valides, jusqu'aux affran-
chis, furent enr61es, et quatre-vingt-dix mille soldats mis sur
pied. Dans ces graves circonstances (458), Fabius et Decius
furent, une fois de plus, eleves a la magistrature supreme, et
ils remporterent, sous les murs de Sentinum, une eclatante
victoire, longtemps disputee. Pendant la bataille, Decius se
devoua, a 1'exemple de son pere. La coalition une fois
dissoute, Fabius battit une autre armee sortie de Perouse,
puis vint triompher a Rome. L'^tmrie fut domptee (460), et
obtint une treve de quarante ans (*).
Les Samnites soutinrent encore une lutte opiniatre entre-
melee de succes et de revers. En 461, apres avoir fait
serment de vaincre ou de mourir, trente mille d'entre eux
jonchaient le champ de bataille d'Aquilonia. Quelques mois
plus tard, le celebre Pontius, le heros des Fourches .Cau-
dines, reparaissait, au bout de vingt-neuf ans, a la tete de ses
concitoyens et faisait subir au fils de Fabius un echec, dont
celui-ci se releva bientot avec 1'aide de son pere ('). Enfin,
en 464, deux armees romaines recommencerent, dans le
(') Tite-Livc, X, xxn et suiv. — Polybe, II, xix. — Floftis, I, XTII.
(') Volsinies, Perouse et Arretium. (Titc-Live, X, XXXTII.)
(') Orose, HI, xxii. — Zonare, VU, 2. — Eutrope, H, r.
LIVKE I, CHAPITRE HI. CONQUETE DE L'lTALIE. 85
Samnium, une guerre a outrance qui amena pour la qua-
trieme fois le renouvellement des anciens traites et la
cession d'une certaine etendue de terres. A la meme 6po-
que, une insurrection qui eclata dans la Sabine fut promp-
tement reprimee par Curius Dentatus. L'ltalie centrale etait
conquise.
La paix avec les Samnites r6gna pendant cinq ans (464-
469). Rome etendit ses frontieres et fortifia celles des
peuples places sous son protectorat; en me'me temps elle
6tablissait de nou^eaux postes militaires.
Le droit de cite sans suffrage fut accorde" aux Sabins, et
1'on donna des prefets a quelques villes de la vallee du
Vulturne ( Venafrum et Allifoe) (')". Pour surveiller 1'Italie
mSridionale on envoya a Venouse une colonie latine de
vingt mille hommes (*). Elle dominait a la fois le Samnium,
1'Apiilie et ]& Lucanie. Si, grace au traite conclu avec les
villes grecques, la suprematie romaine s'etendait sur le midi
de la Peninsule, au nord les fitrusques ne pouvaient pas
compter comme allies, puisqu'on n'avait conclu avec eux que
des treves. Dans 1'Ombrie, la peuplade des Sarsinates
restait independante, et tout le littoral entre le Rubicon et
1'^Esis etait au pouvoir des Senons ; sur leur frontiere meri-
dionale on fonda la colonie romaine de Sena Gallica (Sinigag-
lid) ; la cote du Picenum fut surveillee par celle de Castrum
Novum et par la forteresse latine de Hatria (465) (*).
VIII. La puissance de Rome s'etait considerablement
accrue. Les Samnites, qui jusqu'alors avaient joue le pre-
mier role, etaient hors d'etat d'ourdir encore une
Troisieme
coalition, et un peuple seul ne pouvait etre assez coalition des
temeraire pour provoquer la Republique. Cepen- des Gauiois,
dant les Lucaniens, toujours hesitants, donnerent et de Tarents
cette fois le signal d'une rebellion generale.
L'attaque de Thurium, par les Lucaniens et les Bruttiens,
(') Velleius Paterculus, I, XT. — Festus, au mot Prcefccturce, p. 233.
(") Denys d'Halicarnasse, Eyterpta, p. 2325, edit. Schweighaeuser.
(') Polybe, II, xix, XXIT. — Tite-Live, Epitome, XI.
86 TEMPS ANTEBIEURS A CESAE.
devint 1'occasion d'une nouvelle ligue oil entrerent succes-
sivement les Tarentins, les Samnites, les ICtrusques et
jusqu'aux Gaulois. Bientot le nord fut en feu, et 1'Etrurie
servit encore de champ de bataille. Une armee romaine,
accourue pour degager Arretium, fut mise en deroute par
des l^trusques reunis a des mercenaires gaulois. Les Senons,
auxquels ceux-ci appartenaient, ayant massacre les ambas-
sadeurs de Rome, envoyes pour demander raison de la viola-
tion de leur traite avec la Re'publique, le senat fit marcher
contre eux les legions, qui les rejeterent au dela du Rubicon.
La tribu gauloise des Bo'iens, emue du sort des Senons,
descendit aussitot dans 1'Orabrie, et, ralliant les IStrusques,
elle se preparait a venir renouveler le sac de Rome ; mais sa
marche fut arretee, et deux victoires successives, au lac Va-
dimon (471) et ti Populonia (472), permirent au senat de
conclure une convention qui refoulait les Bo'iens sur leur
ancien territoire. Les hostilites continuerent avec les 3£trus-
ques pendant deux annees, apres lesquelles leur soumission
completa la conquete de 1'Italie septentrionale.
IX. Libres au nord, les Romains tournerent leurs efforts
contre le midi de 1'Italie : la guerre fut declaree a Tarente,
pyrrhus en ^ont ^e Peuple avait attaque une flottille romaine.
m?ssiondeu" Pendant que le consul JEmilius investissait la
^rente (474- ville, les premieres troupes de Pyrrhus, appelees
par les Tarentins, debarquaient dans le port (474).
Cette epoque marque une phase nouvelle dans les des-
tinees de Rome, qui va, pour la premiere fois, se mesurer
avec la Grece. Jusqu'ici les legions n'ont pas eu a combattre
d'armees vraiment regulieres, mais elles se sont aguerries
par des luttes incessantes dans les montagnes du Samnium
et de 1'Etrurie; desormais elles auront en face de vieux
soldats fayonnes a une tactique habile et commandos par
un homme de guerre experimente. Le roi d'^pire, apres
avoir deji deux fois perdu et regagne son royaume, envahi
et abandonne la Macedoine, revait la conquete de 1'Occident.
Sur la nouvelle de son arrivec a la tete de 25,000 soldats
LIVKE I, CHAPITEE HI. CONQUETE DE L'lTALIE. 87
avec vingt elephants ('), les Remains enrolent tous les citoyens
en etat de porter les armes, meme les proletaires; mais,
admirable exemple d'energie ! ils repoussent 1'appui de
la flotte carthaginoise avec cette fiere declaration: "La
" Republique n'entreprend de guerres que celles qu'elle peut
" soutenir avec ses propres forces (2)." Tandis que 50,000
honimes, sous les ordres du consul Laevinus, marchent contre
le roi d'fipire, afin d'empe"cher sa jonction avec les Samnites,
un autre corps d'armee entre dans la Lucanie. Le consul
Tiberius Coruncanius maintient I'E^rurie, de nouveau agitee.
Enfin un corps de reserve garde la capitale.
La3vinus rencontra le roi' d'Epire pres d'Heraclee, colonie
de Tarente (474). Les legions chargerent a sept reprises la
phalange, pres de ceder, lorsque les elephants, inconnus aux
Remains, vinrent decider la victoire en faveur de 1'ennemi.
Une seule bataille avait livre a Pyrrhus tout le sud de la
Peninsule, ou les villes grecques 1'accueillirent avec en-
thousiasme.
Mais, quoique vainqueur, il avait eprouve des pertes sen-
sibles et reconnu a la fois la mollesse des Grecs d'ltalie et
1'energie d'un peuple de soldats. II offrit la paix et demanda
au senat la liberte des Samnites, des Lucaniens, et surtout
des villes grecques. Le vieil Appius Claudius la declara
impossible tant que Pyrrhus occuperait le sol de 1'Italie.
Son avis I'emporta, et la paix fut refusee. Le roi se resolut
alors a marcher contre Rome en passant par la Campanie,
ou ses troupes firent un grand butin.
Laevinus, rendu prudent par sa defaite, se contenta d' ob-
server 1'armee ennemie et parvint a couvrir Capoue ; de la
il suivit Pyrrhus d'etape en etape, epiant une occasion favo-
rable. Ce prince, s'avan$ant sur la voie Latine, etait arrive
sans obstacle jusqu'a Preneste ('), lorsque, entoure par trois
(') Tite-Livo, Epitome, XIH-XTV. — Plutarque, Pyrrhus, XT et suiv. —
Floras, I, XTIII. — Eutrope, II, TI-VIII. — Zonare, VHT, 2.
(2) Vatere Maxime, HI, vn, 10. «
(') Appicn ( Guerres samnites, X, in, p. 65) dit que Pyrrhus s'avan9a jus-
88 TEMPS ANTERIEHR8 A CESAK.
armees roraaines, il se vit force de retrograder et de se
retirer en Lucanie. L'annee suivante, comptant trouver de
nouveaux auxiliaires chez les peuples de Test, il attaqua
J'Apulie; la fidelite des allies de 1'Italie centrale n'en fut
point ebranlee. Vainqueur a Asculum (Aseoli de Satriano)
(475), mais sans succes decisif, et rencontrant toujours'la
m^me resistance, il saisit la premiere occasion de quitter
1'Italie, pour conquerir la Sicile (476-478). Pendant ce temps,
le senat retablissait la domination romaine dans 1'Italie me-
ridionale et s'emparait mSme de quelques villes grecques,
entre autres de Locres et d'Heraclee ('). Le Samnium, la
Lucanie et le Bruttium 6taient de nouveau livres au pou-
voir des legions et forces a ceder des terres et a renouveler
des traites d' alliance; sur la cote, Tarente et Rhegium
resterent seules independantes. Les Samnites resistaient
encore, et 1'armee romaine campa dans leur pays en 478 et
479. Sur ces entrefaites, Pyrrhus rentre en Italic, comp-
tant arriver a temps pour delivrer le Samnium ; mais il est
battu a Benevent par Curius Dentatus et regagne sa patrie.
L'invasion de Pyrrhus, cousin d'Alexandre le Grand et 1'un
de ses successeurs, semble etre un des derniers efforts de la
civilisation grecque venant expirer aux pieds de la grandeur
naissante de la civilisation romaine.
La guerre contre le roi d'^pire produisit deux resultats
remarquables : elle ameliora la tactique romaine et amena
entre les combattants ces precedes des nations civilisees qui
apprennent a honorer les adversaires, a epargner les vaincus
et a ne pas laisser la cole re survivre a la lutte. Le roi
d'Epire traita les prisonniers remains avec une grande gene-
rosite. Cineas envoye a Rome aupres du senat, comme Fa-
bricius aupres de Pyrrhus, rapporterent chacun, de leur mis-
sion, une profonde estime pour ceux qu'ils avaient com-
battus.
Dans les annees suivantes Rome prit Tarente (482) ("),
, pacifia definitivement le Samnium et s'empara de Rhegium
(') Cic^ron, Discours pour Balbus, xxn.
(*) Tite-Live, Epitome, XIV. — Orose, IV, 111.
LIVKE I, CHAPITKE m. CONQUETE DE L'lTALIE. 89
.(483-485). Depuis la bataille du mont Gaurus, soixante et
douze ans s'etaient ecoules et plusieurs generations s'etaient
succede sans voir la fin de cette longue et sanglante que-
relle. Les Samnites avaient ete" presque extermines, et
cependant 1'esprit d'independance et de liberte demeurait
profondement enracine dans leurs montagnes. Lorsque, au
bout de deux siecles et demi, yiendra la guerre des allies,
c'est encore la que la cause de I'e'galite des droits trouvera
son plus ferme appui. Aussi le nora samnite restera-t-il
toujours odieux a 1'aristocratie et a Sylla. mais sympathique
a Cesar.
Les autres peuples subirent promptement les lois du
vainqueur. Les habitants du Picenum, en punition de leur
revolte, furent depouilles d'une partie de leur territoire, et
un certain nombre d'entre eux re9urent de nouvelles terres
au midi de la Campanie, pros du golfe de Salerne (Picentini)
(486). 'En 487, la soumission des Salentins permit aux Re-
mains de s'emparer de Brindes, le port le plus important de
1'Adriatique ('). Les Sarsinates furent reduits 1'annee sui-
vante (l). Enfin Volsinies, ville d'^trurie, oompta de nou-
veau parmi les allies de la Republique. Les Sabins re9urent
le droit de suffrage. L'ltalie, devenue desormais romaine,
s'etendait depuis le Rubicon jusqu'au detroit de Messine.
X. Pendant cette periode, la fondation de colonies vint
assurer la conquete des contre"es soumises. Rome se trouva
ainsi entouree d'une ceinture de places fortes
commandant tous les passages qui conduisaient
au Latium et fermant les routes de la Campanie,
du Samnium, de 1'lStrurie et de la Gaule (').
(') Florus, I, xx.
(-) Tite-Live, Epitome, XV. — Fasti capitolini, ann. 487.
(*) COLONIES KOMAINES. — Hie P6riode : 416-48&
ANTIUM (416). Colonie maritime (Volsques). Torre cTAnzo ou Porto
TERRACINA (425). Colonie maritime (Aurunces). {Via Appia.) Ter-
racina.
90 TEMPS ANTEKEEURS A CESAK.
Au d6but de la lutte qui se tennina par la conquete de
1'Italie, il n'y avait que vingt-sept tribus de citoyens remains ;
la creation de huit nouvelles (les deux dernieres en 513) en
eleva definitivement le nombre a trente-cinq, dont vingt et
une furent reservees a 1'ancien peuple remain et quatorze
aux citoyens nouveaux. Les 32trusques en avaient quatre ;
les Latins, les Volsques, les Ausones, les ilques, les Sabins,
deux chacun ; mais, ces tribus etant assez eloignees de la
MINTURN.E (459). Colonie maritime (Aurunces). ( Via Appia.) Rubies
pres de Trajetta.
SINUESSA (459). Colonie maritime (Campanie). ( Via Appia.) Pres de
Socca di Mondragone.
SENA GALLICA (465). Colonie maritime (Ombrie, in agro gallico.) ( Via
Valeria.) Sinigaglia.
CASTRUM NOTUM (465). Colonie maritime (Picenum). (Via Valeria.)
Giulia nuova.
COLONIES LATINES.
GALES (420). Campanie. ( Via Appia.) Calvi.
FREGELL^: (426). Volsques. Vallee du Liris. Ceprano (?). Ddtruite
en 629.
LUCERIA (440). Apulie. Lucera.
SPESSA ATTRUNCA (441). Aurunces. ( Via Appia.) Sessa.
PONTIJE (441). He en face de Circeii. Ponza.
SATICULA (441). Limite du Samnium et de la Campanie. Prestia, pres
de Santa Agata dey Goti. Disparut de bonne heure.
INTERAMNA (Lirinas) (442). Volsques. Terame. Inhabitee.
SORA (451). Limite des Volsques et des Samnites. Sora. Colonisee
d^ja pr^cedemment.
ALBA FCCENSIS (451). Marses. (Via Valeria.) Alba, village pres
tfAvezzano.
NARNIA (455). Ombrie. ( Via Flaminia.) Narni. Renforcce en 555.
CARSEOLI (456). Eques. (Via Valeria.) Cerita, Osteria del Cavaliere,
pres de Carsoli.
VENUSIA (463). Frontiere entre la Lucanie et 1'Apulie. ( Via Appia.)
Venosa. Renforcee en 554.
ADRIA (ou HATRIA) (465). Picenum. ( Via Valeria et Salaria.) Adri.
COSA (481). Etrurie ou Campanie. Anscdonia (?), pres tfOrbitello.
Renforcee en 557.
P^STUM(481). Lucanie. Pesto. Ruines.
ARIMINUM (486). Ombrie, in agro gallico. ( Via Flaminia.) Rimini.
BENEVENTUM (486). Samnium. ( Via Appia.) Benevento.
LIVRE I, CHAPITRE HI. CONQTJETE DE L'lTALIE. 91
capitale, les nouveaux citoyens ne pouvaient gu6re assistcr
a tous les cornices, et la majorite, comme 1'influence, restait
a ceux qui habitaient Rome (1). Apres 513, on ne crea plus
de tribus ; on se borna a inscrire dans les anciennes ceux qui
recevaient les droits de citoyen ; de sorte que les membres
d'une meme tribu se trouverent dissemines dans les pro-
vinces, et le cbiffre des inscrits s'augmenta considerable-
ment par les adjonctions individuelles et par la tendance de
plus en plus marquee a clever au rang de municipes de
premier ordre ceux du second. Ainsi, vers le milieu du
vi* siecle, les villes des £ques, des Herniques, des Volsques
et une partie de celles de la Campanie, y compris les an-
ciennes cites samnites Yenafrum et Allifae, obtinrent le droit
de cite avec suffrage.
Rome, vers la fin du V siecle, dominait done, mais a
divers degres, les peuples de 1'Italie proprement dite. L'JStat
italien, si Ton peut lui donner ce nom, etait compose" d'une
classe regnante, les citoyens ; d'une classe de proteges ou
tenus en tutelle, les allies, et d'une troisieme classe, les
sujets. Allies ou sujets etaient tous obliges de donner des
contingents militaires. Les villes grecques maritimes four-
nissaicnt des marins a la flotte. Les cites memes qui gar-
daient leur independance pour les affaires interieures obeis-
saient, pour 1'administration militaire, a des fonctionnaires
speciaux designes par la metropole (3). Les consuls avaient
le droit de lever dans les contrees voisines du theatre de la
(') Campaniens : Stellatina. ^trusques : Tromentina, Sabatina, Arniensis,
en 367 (Titc-Live, VI, T). Latins : Mcetia et Scaptia, en 422 (Tite-Live, VIII,
xvn). Volsques : Pomptina et Piiblilia, en 396 (Tite-Live, VII, xv). Auso-
nes : Ufentina ct Falerna, en 436 (Tite-Live, LX, xx). Piques : Aniensis et
Terentina, en 455 (Tite-Live, X, ix). Sabins : Vdina, et Quirina, en 513
(Tite-Live, Epitome, XIX).
(2) Au commencement de chaque annee consulaire, les magistrats ou deputes
des villes devaient se rendre a Kome, et les consuls y fixaient le contingent que
chacune d'elles 6tait obligee de fournir suivant les listes du cens. Ces listes
e"taient dressees par les magistrats locaux, qui les envoyaient au senat, et re-
nouveldes tous les cinq ans, sauf dans les colonies latines, oil 1'on semble avoir
pris pour base constante le noinbre des colons primitifs.
92 TEMPS JLNTEEIETJE8 A CESAK.
guerre tous les hommes en e"tat de porter les armes. L'equi-
pement et la solde de ces troupes restaient a la charge des
cites ; Rome pourvoyait a leur entretien pendant la guerre.
L'infanterie auxiliaire etait ordinairement egale en nombre a
celle des Romains, la cavalerie double ou triple.
En echange de ce concours niilitaire, les allies avaient
droit a une part du terrain conquis, et, centre une redevance
annuelle, a 1'usufruit des domaines de 1'fitat. Ces domaines,
considerables dans la Peninsule ('), formaient 1' unique source
de revenus que le fisc tirat des allies, exempts d'ailleurs de
tribut. Pour surveiller 1'execution des ordres du senat, 1'equi-
pement de la flotte et la rentree des fermages, on etablit
quatre questeurs (qucestores classici).
Rome se reservait exclusivement la direction des affaires
exterieures et presidait seule aux destinees de la Republique.
Les allies n'intervenaient jamais dans les decisions du Forum,
et chaque ville ne sortait pas des bornes etroites de son
administration communal e. La nation alite italiote se trouva
peu a peu constituee au moyen de cette centralisation poli-
tique, sans laquelle les diffe"rentes peuplades se seraient
affaiblies mutuellement par des guerres intestines, plus rui-
neuses que les guerres etrangeres, et PItalie eut etc hors
d'etat de resister a la double etreinte des Gaulois et des Car-
thaginois.
La forme adoptee par Rome pour regir 1'Italie etait la
meilleure, mais comme forme transitoire. On devait tendre,
en effet, a 1'assimilation complete de tous les habitants de
la Peninsule, et c'etait evidemment le but de la sage poli-
tique des Camille et des Fabius. Quand on considere que
les colonies de citoyens presentaient une image fidele de
Rome, que les colonies latines avaient des institutions et des
lois analogues, qu'en outre un grand nombre de citoyens re-
mains et d'allies latins etaient disperses, dans les differentes
contrees de la Peninsule, sur les vastes territoires cedes a la
(') Le pays des Samnites, entre autres, ^tait compl6tement decoupe" par ces
domaines.
LIVRE I, CHAPITKE m. — CONQUETE DE L'lTALIE. 93
suite d'une guerre, on juge combien dut e~tre rapide la diffu-
sion des moeurs romaines et du langage latin.
Si Rome, dans les siecles posterieurs, ne sut pas saisir le
moment favorable ou 1'assiinilation, operee deja dans les
esprits, aurait pu passer dans le domaine des faits, .cela tient
a 1'abandon des principes d'equite qui avaient guide le senat
durant les premiers siecles de la Republique, et surtout a la
corruption des grands, interesses a maintenir la condition
d'inferiorite des allies. Le droit de cite etendu a tous les
Italiotes, en temps utile, eut donne a la Republique une nou-
velle force ; mais tn refus opiniatre devint la cause de la re-
volution commencee par les Gracques, continuee par Marius,
etouffee momentanement par Sylla et achevee par Cesar.
XI. A 1'epoque qui nous occupe, la Republique Force deg ln.
est dans toute sa splendeur. solutions.
Les institutions forment des hommes remarquables, les
Elections annuelles portent au pouvoir les plus dignes et les
y rappellent apres un court intervalle. La sphere d'action
des chefs militaires ne s'etend pas au deli des frontieres na-
turelles de la Peninsule, et leur ambition, contenue dans
le devoir par 1'opinion publique, ne depasse pas un but legi-
time, la reunion de toute 1'Italie sous une meme domination.
Les membres de Paristocratie semblent heriter des exploits
comme des vertus de leurs ancetres, et ni la pauvrete, ni une
naissance obscure, n'empechent le merite de parvenir. Curius
Dentatus, Fabricius, Coruncanius, ne peuvent montrer ni
leurs richesses, ni les images de leurs aieux, et cependant ils
atteignent aux plus hautes dignites ; d'ailleurs la noblesse
plebeienne marche de pair avec la noblesse patricienne :
toutes deux tendent de plus en plus a se confondre, en se
separant de la multitude (') ; mais toutes les deux rivalisent
de patriotisme et de desinteressement.
(') Tite-Live met dans la bouche du consul Decius, en 452, cette phrase
remarquable : " Jam ne nobilitatis quidem suae plebeios poenitere." (Tite-Iave,
X, TII) ; et plus tard encore, vers 538, un tribun s'exprime ainsi : " Nam pie-
beios nobiles jam eisdem initiates esse sacris, et contemnere plebem, ex- quo
contemni desierint a patribus, co?pisse." (Tite-Live, XXII, xxxiv.)
94: TEMPS ANTEKIEUBS A CESAK.
Malgre* le gout des richesses, introduit par la guerre des
Sabins ('), les magistrats maintiennent la simplicite des
moeurs, et garantissent le domaine public centre 1'empiete-
ment des riches, par 1'execution rigoureuse de la loi qui limi-
tait a cinq cents arpents 1'etendue des proprietes qu'il etait
permis de posseder (').
Les premiers citoyens donnent les exemples les plus re-
marquables d'integrite et d'abnegation. Marcus Valerius
Corvus, apres avoir occupe vingt et une charges curules,
retourne a ses champs sans fortune, mais non pas sans
gloire (419). Fabius Rullianus, au milieu de ses victoires et
de ses triomphes, oublie son ressentiment contre Papirius
Cursor et le nomme dictateur, sacrifiant ainsi sa rancune
aux interets de la patrie (429). Manius Curius Dentatus
ne garde rien pour lui des riches depouilles enlevees aux
Sabins, et, apres avoir vaincu Pyrrhus, reprend la vie simple
de la campagne (479) ('). Fabricius repousse 1'argent que
lui offrent les Samnites en recompense de sa genereuse con-
duite envers eux, et dedaigne les presents de Pyrrhus (476).
Coruncanius donne 1'exemple de toutes lesvertus (4). Fabius
Gurges, Fabius Pictor et Ogulnius versent dans le tresor les
dons magnifiques qu'ils ont rapportes de leur ambassade ii
Alexandrie (6). M. Rutilius Censorinus, frappe du danger de
confier deux fois de suite la censure aux memes mains, refuse
•d'etre reelu censeur (488).
Bien d'autres noms pourraient encore 6tre cites, qui
honorerent alors et dans les siecles suivants la Republique
romaine; mais ajoutons que si la classe dirigeante savait
appeler a elle tous les hommes eminents, elle n'oubliait pas
de r^compenser avec eclat ceux surtout qui favorisaient ses
interets : Fabius Rullianus, par exemple, vainqueur dans
(') Tite-Live, XIV, XLTIII.
(*) La preuve en est dana la condamnation de ceux qui enfreignaient la loi
de Stolon. (Tite-Live, X, xni.)
(') Valere Maximo, IV, in, 5. — Plutarque, Caton, HI.
(4) Valere Maxime, IV, HI, 6.
(') VaVura Maxime, IV, in, 9.
LIVKE I, CHAPITKE m. CONQTJETE DE L'lTALIE. 95
tant de batailles, ne re9ut le nom de tres-grand (Maximus)
que pour avoir, lors de sa censure, annul 6 dans les cornices
1'influence de la classe pauvre, composee d'affranchis, qu'il
distribua parmi les tribus urbaines (454), ou leurs votes se
perdaient dans le grand nombre (1).
Le parti populaire, de son cote, ne cessait de reclamer de
nouvelles concessions, ou de revendiquer celles qui etaient
tombees en desuetude. Ainsi il obtint, en 428, le retablisse-
ment de la loi de Servius Tullius, qui decidait que les biens
seuls du debiteur, et non son corps, repondraient de sa
dette (a). En 450, Flavius, fils d'un affranchi, rendit publics
le calendrier et les formules de procedure, ce qui enlevait aux
patriciens la connaissance exclusive du droit civil et reli-
gieux (!). Mais les jurisconsultes trouverent moyen d'att6-
nuer la mesure de Flavius en inventant Re nouvelles formules
peu intelligibles pour le public (4). Les plebeiens, en 454,
furent admis dans le college des pontifes et dans celui des
augures ; la meme annee, on fut oblige de renouveler pour la
troisieme fois la loi Valeria, De provocatione.
En 468, le peuple se reflra encore sur le Janicule, deman-
dant la remise des dettes et s'indignant centre 1'usure (6). La
concorde se retablit seulement lorsqu'il eut obtenu, d'abord
par la loi Hortensia, que les plebiscites fussent obligatoires
pour tous ; ensuite, par la loi Maenia, qu'on remit en vigueur
les dispositions provoquees par Publilius Philon en 415. Ces
dispositions, comme on 1'a vu plus haut, obligeaient le senat
a declarer d'avance si les lois presentees aux cornices n' etaient
pas contraires au droit public et religieux (").
(J) Tite-Live, IX, XLVI.
(2) "Les biens du debiteur, non son corps, repondraient de sa dette.
Ainsi tous les citoyens captifs furent libres, et on defendit pour toujours de
remettre aux fers un debiteur." (Tite-Live, VIII, xxvm.)
(s) L'ignorance du calendrier et du mode de fixation des fetes laissait aux
pontifes seuls la connaissance des jours ou il 6tait permis de plaider.
(<) " Les jurisconsultes, de peur que leur ministere ne devint inutile pour
proce'der en justice, imagin^rent certaines formules, afin de se rendre ne^es-
saires." (Ciceron, Pour Murena, xi.)
(') Tite-Live, Epitome, XI. — Pline, XVI, x, 37.
(8) Cicoron, Erutus, c. xiv. — Zonare, Annales, VIII, 2.
96 TEMPS ANTERIETTBS A CESAB.
L'ambition de Rome semblait demesuree ; cependant
toutes ses guerres avaient pour raison ou pour pretexte la
defense du faible et la protection de ses allies. En effet, la
cause des guerres contre les Samnites fut tantot la defense
des habitants de Capoue, tant6t celle des habitants de
Palseopolis, tantot celle des Lucaniens. La guerre contre
Pyrrhus eut pour origine 1'assistance reclamee par les habi-
tants de Thurium ; enfin, 1'appui que solliciteront les
Mamertins en Sicile amenera bientot la premiere guerre
punique.
Le senat, on 1'a vu, mettait en pratique les principes qui
fondent les empires et les vertus que la guerre enfante.
Ainsi, pour tous les citoyens, 6galite de droits ; devant les
dangers de la patrie, egalite de devoirs et suspension meme
de la liberte. Aux plus dignes les honneurs et le comman-
dement. Point de magistrature a qui n'a pas servi dans les
rangs de 1'armee. L'exemple est donne par les families les
plus illustres et les plus riches : a la bataille du lac Regille
(258), les principaux senateurs sont confondus dans les rangs
des legions (') ; au combat pres «lu Cremere, les trois cent
six Fabius, qui tous, selon Tite-Live, etaient capables de
remplir les plus hautes fonctions, perissent les armes a la
main. Plus tard, a Cannes, quatre-vingts senateurs, qui
s'etaient enroles comme simples soldats, tombent sur le
champ de bataille ("). Le triomphe est accorde pour les
victoires qui agrandissent le territoire, mais non pour celles
qui font recouvrer le sol perdu. Point de triomphe non plus
dans les guerres civiles (') : le succes, quel qu'il soit, est
toujours un deuil public. Les consuls ou proconsuls cher-
chent a e'tre utiles a la patrie sans fausse susceptibilite ;
aujourd'hui au premier rang, demain au second, il's servent
(') " Vous voyez ici tous les principaux senateurs qui TOUS donnent 1'exem-
ple. Us veulent partager avec vous les fatigues et les perils de la guerre,
quoique les lois et leur age les exemptent de porter les armes." (Discours du
dictateur Postumius d sea trcupes ; Denya d'Halicarnasse, VI, ix.)
(a) Tite-Live, XXII, XLIX.
(') Val&re Maxime, H, Tin, 4, Y.
LIVEE I, CHAPITKE HI. CONQUETE DE L'lTALIE 97
avec le meme devourment sous les ordres de celui auquel
ils commandaient la veille. Servilius, consul en 281, devient,
1'annee suivante, lieutenant de Valerius. Fabius, apres tant
de triomphes, consent a n'etre que le lieutenant de son fils.
Plus tard, Flamininus, vainqueur du roi de Macedoine, re-
descend par patriotisme, apres la victoire de Cynoscephales,
au grade de tribun des soldats (l) ; le grand Scipion lui-
meme, apres la defaite d'Annibal, sert de lieutenant a son
frere dans la guerre contre Antiochus.
Tout sacrifier a la patrie est le premier devoir. En se
devouant aux dieux infernaux, comme Curtius et comme les
deux Decius, on croit acheter, au prix de sa vie, le salut
des autres ou la victoire (*). — L'observation de la discipline
va jusqu'a la cruaute: Manlius Torquatus, a 1'exemple de
Postumius Tubertus, punit par la mort la desobeissance de
son fils, quoique vainqueur. Les soldats qui ont fui sont
declines, ceux qui abandonnent leurs rangs ou le champ de
bataille sont voues, les uns au supplice, les autres au deshon-
neur, et 1'on repousse*, comme indignes d'etre rachetes, les
prisonniers faits par 1'ennemi (*).
Entouree de voisins belliqueux, Rome devait en triom-
pher ou cesser d'exister ; — de la cette superiorite dans 1'art
de la guerre, car, ainsi que le dit Montesquieu, dans les
guerres passageres, la plupart des exemples sont perdus ; la
paix donne d'autres idees, et 1'on oublie ses fautes et ses
vertus memes ; — de la ce mepris de la trahison et ce dedain
des avantages qu'elle promet : Canaille renvoie a leurs pa-
rents les enfants des premieres families de Faleries, livres
par leur instituteur ; le senat rejette avec indignation 1'offre
du medecin de Pyrrhus, proposant d'empoisonner ce prince ;
— de Id, cette religion du serment et ce respect des engage-
ments contracted : les prisonniers remains auxquels Pyrrhus
avait perm is de se rendre a Rome pour les fetes de Saturne
retournent tous aupres de lui sans manquer a leur parole, et
(') Plutarque, flamitiinus, xxvin.
(*) Aurelius Victor, ffommes illuslrea, xxvi et xxVir.
(•) Tite-Live, IX, x.
7
98 TEMPS ANTERIEUK8 A CESAR.
Regulus laisse 1'exemple le plus memorable de la fidelite a
la foi juree ; — de la cette politique habile et inflexible qui
refuse la paix apres une defaite, ou un traite avec 1'ennemi
tant qu'il est sur le sol de la patrie ; qui se sert de la guerre
pour faire diversion aux troubles interieurs (*) ; gagne les
vaincus par des bienfaits s'ils se soumettent, les admet par
degre dans la grande famille romaine ; et, s'ils resistent, les
frappe sans pitie et les reduit a 1'esclavage (a) ; — de la cette
preoccupation de multiplier sur les territoires conquis la race
des laboureurs et des soldats ; — de la enfin 1'imposant spec-
tacle d'une ville qui devient un peuple et d'un peuple qui
embrasse 1'univers.
(') " Une sedition s'elevait deja entre les patriciens et le peuple, et la ter-
reur d'une guerre si soudaine (avec les Tiburtins) 1'etouffa." (Tite-Live, VII,
xn.) — " Appius Sabinus, pour pr6venir les maux qui sont une suite inevitable
de Poisivet6 jointe a 1'indigence, voulait occuper le peuple dans les guerres du
dehors, afin que, gagnant sa vie par lui-meme, et trouVant abondamment sur
les terres de 1'ennemi les vivres qui manquaient & Rome, il rendit en m6me
temps quelque service a 1'Etat, au h'eu de troubler mal a propos les senateurs
dans 1'administration des affaires. H disait qu'une ville qui disputait, comme
Rome, 1'empire a toutes les autres, et qui en 6tait hai'e, ne pouvait pas manquer
d'un honnete pretexte pour faire la guerre ; que, si 1'on voulait juger de 1'avenir
par le pass6, on verrait clairement que toutes les seditions qui avaient jusqu'alors
ddchire la R6publique n'etaient jamais arrivees gue dans les temps de paix,
lorsqu'on ne craignait plus rien au dehors." (Denys d'Halicarnasse, IX, XLIII.)
(9) Claudius fit aussi la guerre dans 1'Ombrie et s'empara de la ville de
Camerinum, dont il vendit les habitants comme esclaves. (Voy. Valere Maxime,
"vT, T, § 1. — Tite-Live, Epitome, XV.) Camille, apres la prise de Veies, fait
vendre les tfetes libres a 1'encan. (Tite-Live, V, xxn.) — En 365, les prison-
niers, la plupart ^trusques, furent vendus a 1'encan. (Tite-Live, VI, iv.) —
Les auxiliaires des Samnites, apres la bataille d'AUifse (447), furent vendua
,comme esclaves au nombre de 7,000. (Tite-Live, IX, XLII.)
CHAPITRE QUATRIEME.
PBOSP^RITE DU BASSIN DE LA MEDrTEBBANEE
AVANT LES GUERRZS PUNIQUES.
I. Deux cent quarante-quatre ans avaient e^e" necessaires
a Rome pour se constituer sous les rois, cent soixante et
douze pour etablir et consolider la Republique
, . . , „ . , Commerce
consulaire, soixante et douze pour faire la con- deia
quete de 1'Italie, et maintenant il lui faudra pres
d'un siecle et demi pour dominer le monde, c'est-a-dire
1'Afrique septentrionale, 1'Espagne, le midi de la Gaule,
1'Illyrie, 1'lSpire, la Grece, la Macedoine, 1'Asie Mineure, la
Syrie et I'^gypte.
Avant d'entreprendre le recit de ces conquetes, arretons-
nous un instant pour considerer 1'etat ou se trouvait alors le
bassin de la Mediterranee, de cette mer autour de laquelle se
sont deroules successiveraent tous les grands drames de
1'histoire ancienne. Dans cet examen nous ne verrons pas
sans un sentiment de regret que de vastes contrees, ou jadis
produits, monuments, richesses, armees et flottes nombreuses,
tout enfin revelait une civilisation avanc6e, soient adjourd'hui
desertes ou barbares. ( Vbyez la carte n° 3.)
La Mediterranee avait vu grandir et prosperer tour a tour
sur ses cotes les villes pheniciennes Sidon, Tyr, et ensuite la
Grece.
Sidon, deja florissante avant le temps d'Homere, est
bientot eclipsee par la suprematie de Tyr ; puis la Grece
vient faire, concurremment avec elle, le commerce de la
mer Interieure: age de grandeur pacifique et de rivalites
100 TEMPS ANTEKIETTRS A CESAE.
fecondes. Aux Pheniciens principalement, le Sud, 1'Orient,
1'Afrique, 1'Asie au dela du mont Taurus, la mer ifirythree
(mer Rouge et golfe Persique), 1'Ocean et les lointaius
voyages. Aux Grecs, tous les rivages du Nord, qu'ils
couvrent de leurs mille etablissements. La Phenicie s'adonne
aux entreprises aventureuses et aux speculations lucratives.
La Grece, artiste avant d'etre comme^ante, propage, par ses
colonies, son esprit et ses idees.
Cette heureuse emulation disparait bientot devant la
creation de deux nouvelles colonies sorties de leur sein. La
splendeur de Carthage remplace celle de Tyr. Alexandrie
se substitue a la Grece. Ainsi une Phenicie occidentale ou
espagnole partage le commerce du monde avec une Grece
orientale et Sgyptienne, fruit des conquetes intelligentes
d'Alexandre.
II. Riche des depouilles de vingt peuples divers, Carthage
etait la capitale superbe d'un vaste empire. Ses ports,
Afriqne creuses de main d'homme, pouvaient contenir un
septentrionaie. grand nombre <je navires ('). Sa citadelle, Byrsa,
avait deux milles de circuit. Du cote de la terre la ville etait
defendue par une triple enceinte longue de vingt-cinq stades,
haute de trente coudees, garnie de tours a quatre etages, pou-
vant abriter 4,000 chevaux, 300 elephants et 20,000 fantas-
sins (*) ; elle renfermait une immense population, puisque, dans
les dernieres annees de son existence, apres une lutte seculaire,
elle comptait encore 700,000 habitants (*). Ses monuments
etaient dignes de sa grandeur; on y remarquait le temple
du dieu Aschmoun, assimile par les Grecs a Esculape ('),
. celui du Soleil, reconvert de lames d'or valant mille
talents ('), et le manteau onpeplum destine a 1'image de leur
(') " Le port militaire en contenait i lui seul deux cent vingt." (Appien,
Guerres puniques, xcvi, 437, eU Schweighsuser.)
(a) Appien, Guerres puniques, XCT, 436.
(3) Strabon, XVII, in, 707.
(4) Appien, Guerres puniques, cxxx, 492.
(&) 5,820,000 franca. (Appien, Guerret puniques, cxxvn, 486.) D'aprea
LIYBE I, CHAP. IV. — LE BASSIN DE LA MEDITERRANEE. 101
grande deesse, qui en avait coute 120 ('). L'empire de
Carthage s'utendait depuis les frontieres de la Cyrenaique
(pays de Barca, regence de Tripoli) jusqu'en Espagne ; elle
etait la metropole de tout le nord de 1'Afrique, et, dans la
Libye seulement, elle possedait trois cents villes (*). Presque
toutes les lies de la Mediterranee, a 1'ouest et au sud de
1'Italie, avaient reyu ses comptoirs. Carthage avait fait pre-
valoir son hegemonie sur tous les anciens etablissements
pheniciens de cette partie du monde, et leur avait impose
un contingent de soldats et un tribut annuels. Dans 1'inte-
rieur de 1'Afrique, elle envoyait des caravanes chercher les
elephants, 1'ivoire, 1'or et les esclaves noirs, qu'elle exportait
ensuite dans les places comraerciales de la Mediterranee (3).
En Sicile, elle recoltait 1'huile et le vin ; a File d'Elbe, elle
exploitait le fer ; de Malte, elle tirait des tissus estiraes ; de
la Corse, la cire, le miel; de la Sardaigne, des bles, des
metaux et des esclaves ; des Baleares, les mulcts et les fruits ;
de 1'Espagne, 1'or, 1'argent et le plomb ; de la Mauritanie, des
peaux d'animaux ; elle envoyait jusqu'a 1'extremite de la
Bretagne, aux lies Cassiterides (les Sorlingues), des navires
les travaux de MM. Letronne, Bockh, Mommsen, etc. nous avons admis pour
les sommes indiquees dans le cours de cet ouvrage les rapports suivants :
L'oa de cuivre = -fa deniers = 5 centimes.
Un sesterce = 0,975 grammes = 19 centimes.
Le denier = 3,898 grammes = 75 centimes.
Le grand sesterce = 100,000 sesterces = 19,000 fr.
Le talent attique ou euboique, de 26k,1968» = 5,821 fr. 00 c.
Lamuw 436 = 97 00
Ludrachme 4 ,37 = 0 97
Uobole 0,73= 0 16
Le talent 6gin6tique Squivaut a 8,500 drachmes attiques (37k,2) = 8,270
francs. — Le talent babylonien d'argent est de 33k,42 = 7,426 francs. (Voir,
pour les details, Mommsen, Romisches Miinzwesen, p. 24-26, 55. — Hultscb,
Griechische undromische Mctrologie, p. 135—137.)
(') Pres de 700,000 francs. (Athenee, XU, LVJII, 509, ed. Schweighseuser.
(3) Strabon, XVII, in, 707.
(*) Scylai de Caryanda, Piriple, p. 51 et suiv. ed. Hudson.
102 TEMPS ANTEKIEUKS A CE8AK.
acheter Tetain ('). Dans ses murs, 1'industrie etait florissante
et 1'on y fabriquait des tissus tres-renommes (*).
Aucun marche du monde ancien ne pouvait etre compare
a celui de Carthage, oil se pressaient des homines de toutes
les nations. Grecs, Gaulois, Ligures, Espagnols, Libyens,
accouraient en foule sous ses drapeaux (s) ; les Numides lui
pretaient une cavalerie redoutable (4). La flotte etait formi-
dable : elle s'eleva, a cette epoque, jusqu'a cinq cents vais-
seaux. Carthage possedait un arsenal considerable (6) ; on
peut en apprecier 1'importance par ce fait qu'elle livra &
Scipion victorieux deux cent mille armes de toute espece et
trois mille machines de guerre (*). Tant de troupes et d'ap-
provisionnements supposent d'immenses revenus. JVIeme
apres la bataille de Zama, Polybe pouvait encore 1'appeler
la ville la plus riche du monde. Elle avait dejil pourtant
paye aux Remains de lourdes contributions (T). Tine agri-
culture perfectionnee ne contribuait pas moins que le com-
merce a sa prosperite. Un grand nombre de colonies agri-
coles (*) avaient ete etablies, qui, au temps d'Agathocle,
s'elevaient a plus de deux cents. Elles furent ruinees par
(') Voyez 1'ouvrage de Heeren, Ideen uber die Politik, den VerJcehr und
den Handel der vornehmsten Volker der alien Welt, part. I, t. II, sect T et TI,
p. 163 et suiv. 188 et suiv. 3« 6cL
(") Athene^ nous apprend que Polcmon avait compose tout un traito sur
les mantcaux des divinites de Carthage. (XII, LVIII, 609.)
(') Herodote, VII, CLXV. — Polybe, I, LXVII. — Tite-Live, XXVIII, xn.
(4) En faisant, d'apres Tite-Live, le releve" de ses troupes au temps de la
seconde guerre punique, on trouve un effectif de 291,000 fantassins et 9,500
cavaliers. (Tite-Live, liv. XXI a XXIX.)
(*) Carthage, en certaines circonstances, put fa9onner par jour cent quarante
boucliers, trois cents 6p6es, cinq cents lances et mille traits pour les catapultes.
(Strabon, XVD, in, 707.)
(•) Strabon, XVII, in, 707.
C) En 613, 3,200 talents eubo'iques (18,627,200 fr.) ; en 616, 1,200 talents
(6,985,200 fr.) ; en 652, 10,000 talents (58,210,000 fr.). Scipion, le premier
Africain, rapporta, en outre, de cette ville 123,000 livres d'argent. (Poljbe,
L, LXH, LXIII, LXXXVIII ; XV, XVHI. — Tite-Live, XXY, XXXTII, XLT.)
(') Ariatote, Poliliqite, VII, m, § 6. — Polybe, I, LXXII.
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITEKKANEE. 103
la guerre (') (440 de Rome). La Byzacene {partie sud de
la regence de Tunis) etait le grenier de Carthage (').
Cette province, surnommee JBmjooria, c'est-a-dire la con-
tree commer9ante par excellence, est vantee par le geo-
graphe Scylax (8) comme la partie la plus magnifique et la
plus fertile de la Libye. Elle avait, du temps de Strabon,
des villes nombreuses, entrepots des marohandises de 1'in-
terieur de 1'Afrique. Polybe (4) parle de ses chevaux, de
ses boeufs, de ses moutons, de ses chevres, comme formant
d'innombrables troupeaux, tels qu'il n'en avait pas vu ail-
leurs. La seule petite ville de Leptis payait aux Cartha-
ginois 1'enorme contribution d'un talent par jour (5,821
francs) (').
Cette fertilite de 1'Afrique explique 1'importance des
villes du littoral des Syrtes, importance revelee, il est vrai,
par des temoignages posterieurs, puisqu'ils datent de la deca-
dence de Carthage, mais qui doivent s'appliquer d'autant
plus a 1'etat florissant qui avait precede. En 537, le vaste
port de 1'ile Cercina (Kerkeni, regence de Tunis, en face de
Sfax) avait paye dix talents a Servilius (*). Plus a 1'ouest,
Hippo-Regius (B6ne) etait encore une ville maritime consi-
derable au temps de Jugurtha ('). Tingis (Tanger), dans la
Mauritanie, qui se vantait d'une origine tres-ancienne, faisait
un grand commerce avec la Betique. Trois peuples africains
subissaient dans ces contrees 1'influence et souvent la suze-
rainete de Carthage: les-Numides massy liens, qui depuis
eurent Cirta ( Constantine) pour capitale ; les Numides
massesyliens, qui occupaient les provinces d'Alger et d'Oran ;
enfin les Maures, r^pandus dans le Maroc. Ces peuples
nomades entretenaient de riches troupeaux, et tiraient du sol
d'abondantes cercales.
(') Diodore de Sicile, XX, XTII. ,
(*) Pline, Histoire naturelle, V, HI, 24.
(') Scylax de Caryanda, Periple, p. 49, ed. Hudson.
(«) Polybe, XII, in.
(6) Tite-Live, XXXIV, LXII.
(«) 68,200 francs. (Tite-Live, XXH, xxxi.)
(7) Salluste, Juffurtha, xix.
104 TEMPS ASTTEKIEUKS A CESAR.
Hannon, amiral carthaginois, envoye, vers 245, pour ex-
plorer 1'extremite de la cote africaine jusqu'au dela du de-
troit de Gades, avait fonde un grand nombre d'etablisse-
ments dont, au temps de Pline, il ne restait plus de traces (').
Ces colonies porterent le commerce chez les tribus maures
et numides, chez les peuples du Maroc et peut-etre meme
du Senegal Mais ce n'etait pas seulement en Afrique que
s'etendaient les possessions des Carthaginois, elles embras-
saient 1'Espagne, la Sicile et la Sardaigne.
in. L'Iberie ou 1'Espagne, avec ses six grands fleuves,
navigables pour les anciens, ses longues chaines de mon-
tagnes, ses bois epais, les vallees fertiles de la
Betique (Andalousie), parait avoir nourri une
population nombreuse, guerriere, riche par ses mines, ses
cereales et son commerce. Le centre de la Peninsule etait
occupe par les races iberienne et celtiberienne ; sur les cotes,
les Carthaginois et les Grecs avaient des etablissements ; au
contact des raarchands pheniciens, les populations du litto-
ral atteignirent un certain degre de civilisation, et du me-
lange des indigenes et des colons etrangers sortit une popu-
lation metisse qui, tout en conservant le genie iberique, avait
adopte les habitudes mercantiles des Pheniciens et des Car-
thaginois.
Une fois etablis en Espagne, les Carthaginois et les Grecs
utiliserent les bois de construction qui couvraient les mon-
tagnes. Gades (Cadix), sorte de factorerie fondee a 1'extre-
mite de la Betique par les Carthaginois, devint un de leurs
principaux arsenaux maritimes. C'est la que s'armaient des
batiments qui se hasardaient jusque dans POcean pour aller
chercher les produits de 1'Armorique, de la Bretagne et
me-me des Canaries. Bien que Gades eut perdu de son im-
portance par la fondation de Carthagene (la nouvelle Car-
thage) en 526, elle avait encore, au temps de Strabon, une
(') Plinc, en citant ce fdt, le rdvoque en doute. (ffistoire rtaturette, V, r,
80 — v«y- le Periple d'ffannon, dans la collection des Petits g6ographes grecs.
LIVEE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITEERANEE. 105
si nombreuse population, qu'elle ne le ce'dait en grandeur
qu'a Rome seule. Les tables du cens portaient cinq cents
personnes auxquelles leur fortune donnait le droit d'etre
compte'es parnii les chevaliers, fait dont Padoue seule offrait
1'exemple en Italie ('). A Gades, celebre par son temple
d'Hercule, affluaient les richesses de toute 1'Espagne. Les
moutons et les chevaux de la Betique le disputaient en
renom a ceux des Asturies. Corduba (Cordoue), Hispalis
(Seville), ou les Remains fonderent plus tard des colonies,
e"taient deja de grandes places de commerce et avaient des
ports pour les batiments qui remontaient le Betis ( Guadal-
quivir) (*).
L'Espagne possedait beaucoup de m6taux pr6cieux ; 1'or,
1'argent, le fer, le plomb, y etaient 1'objet d'une active in-
dustrie ('). A Osca (Huesca), on exploitait des mines d'ar-
gent ; a Sisapon (Almaden), 1'argent et le mercure ('). A
Cotinae, le cuivre se trouvait a cote de 1'or. Chez les Cretans,
a Castulo (Cazlona, sur le Guadalimar), les mines d'argent
occupaient, au temps de Polybe, 40,000 personnes, et pro-
duisaient par jour 25,000 drachmes (6). En trente-deux ans,
les generaux romains rapporterent de la Peninsule des
sommes considerables ('). L'abondance des metaux en Es-
pagne explique comment se trouvait chez plusieurs des
O Strabon, III, T, 140.
(*) Strabon, III, n, 117.
(3) Pline, Histoire naturelle, II, m, 30. — Strabon, HI, n, 120.
(4) Strabon, IH, n, 1 IT. —Pline, III, i, 3 ; XXXIII, VH, 40.
(6) A peu pr^s 25,000 francs. (Strabon, III, ir, 122.)
(°) 767,695 livres d'argent et 10,918 livres d'or, sans compter ce que four-
nirent certaines impositions partielles, parfois fort ^lev^es, comme celles de
Marcob'ca, 1 million de sesterces (230,000 fr.), et de Certima, 2,400,000 ses-
terces (550,000 fr.). (Voy. les livres XXVIII a XLVI de Tite-Live.) Telles
4taient les ressources de 1'Espagne, meme dans les moindres Iocalit6s, qu'en
602 C. Marcellus imposait a une petite ville des Celtiberes ( Odlis) une con-
tribution de trente talents d'argent (environ 174,600 fr.), et cette contribution
6tait regardee par les cites voisines comme des plus moderns. (Appien,
Guerres tf Espagne, XLVIII, 158, 6dit. Schweighaeuser.) Posidonius, cit6 par
Strabon (III, iv, 135), rapporte que M. Marcellus tira des Celtiberes un tribut
de six cents talents (environ 3,492,600 fr.).
106 TEMPS ANTEKIEUK8 A CE8AK.
chefs ou petits rois des nations iberes un si grand nombre
de vases d'or et d'argent. Polybe compare 1'un d'eux, pour
son luxe, au roi des fabnleux Pheaciens (').
Au nord et au centre de la Peninsule, 1'agriculture et
1'eleve des bestiaux etaient la principale source de richesse.
C'cst la que se fabriquaient les saies, vetements de laine ou
de poil de ch5vre, qui s'exportaient en grand nombre en
Italic (J). Dans la Tarraconaise, la culture du lin etait tres-
productive; les habitants avaient e^e les premiers a tisser
ces toiles si tines appelees carbasa et qu'on recherchait jus-
qu'en Grece ('). Le cuir, le miel, le sel, etaient apportes par
cargaisons dans les principaux ports de la cote : a Emporia3
(Empurias) , etablissement des Phoceens dans la Catalogne;
a Sagonte (*), fondee par des Grecs venus de 1'ile de Zacynthe ;
a Tarraco (Tarragone), un des plus anciens etablissements
des Pheniciens en Espagne; a Malaca (Malaga), d'ou s'ex-
portaient toutes sortes de salaisons (5). La Lusitanie, negligee
par les navires pheniciens ou carthaginois, etait moins favo-
risee. On voit cependant, par le passage de Polybe (") qui
enumere les denrees de cette province avec leurs prix, que les
produits de 1'agriculture y etaient tres-abondants (7).
La prosperite de 1'Espagne ressort d'ailleurs du chiffre
(') Peuple de la fable dont parle Homere. (Athen6e, I, xxvm, 60, edit.
Schweighoeuser.)
(*) Diodore de Sicile, V, xxxiv, xxxv.
(") Pline, Hisloire naturelle, XIX, i, 10.
(*) A 1'epoque d'Annibal, cette ville 6tait une des plus riches de la P6nin-
eule. (Appien, Guerres tfEspagne, xn, 113.)
(') Strabon, III, IT, 130.
(') Polybe, XXXIV, Fragm. 8.
C) Le mddimne d'orge (62 litres) se vendait 1 drachme (0 fr. 97 cent.); le
m6dimne de froment, 9 oboles (environ 1 fr. 46 cent.). (Les 52 litres Talent
en moyenne, en France, 10 fr.) Un metretes de vin (39 litres) valait 1 drachme
(0 Tr. 97 cent.); un lievre, 1 obole (0 fr. 16 cent.); une chevre, 1 obole (0 fr.
16 cent.) ; un agneau, de 3 & 4 oboles (0 fr. 50 cent, a 0 fr. 60 cent.) ; un
pore de 100 livres, 5 drachmes (4 fr. 85 cent.) ; une brebis, 2 drachmes (1 fr.
95 cent.) ; un bocuf d'attelage, 10 drachmes (9 fr. 70 cent.) ; un reau, 5
drachmes (4 fr. 85 cent.) ; un talent (26 kilogr.) de figues, 3 oboles (0 fr. 45
cent.)
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSE* DE LA MEDITEKKANEE. 107
e'leve de sa population. Selon quelques auteurs, Tiberius
Gracchus aurait pris aux Celtiberes trois cents oppida.
Dans la Turdetanie (partie de VAndaloiisie), Strabon ne
compte pas moins de deux cents villes ('). L'historien des
guerres d'Espagne, Appien, signale la multitude des peu-
plades que les Remains eurent a soumettre (*), et pen-
dant la campagne de Cn. Scipion, plus de cent vingt se
rendirent (3).
La peuinsule iberique comptait done alors parmi les
regions les plus peuplees et les plus riches de 1'Europe.
IV. La partie de la Gaule que baigne la Mediterranee
n'offrait pas un spectacle moins satisfaisant. Des migrations
nombreuses, venues de I'est, avaient refoule la Gauie mi5ridlo_
population de la Seine et de la Loire vers les nal°-
bouches du Rhone, et, des le milieu du in" siecle avant notre
ere, les Gaulois se trouvaient a 1'etroit dans leurs frontieres.
(>) Strabon, HI, n, 116.
(•) Appien, Guerres d'Espagne, i, 102. — Pompee, dans les trophies qu'il
s'etait fait 61ever sur la cote de la Catalogue, affinnait avoir sounds huit cent
soixante et dix-sept oppida. (Pline, Histoire naturelle, III, in, 18.) Pline en
comptait deux cent quatre-vingt-treize dans 1'Espagne citdrieure, et cent soi-
xante et dix-neuf dans la Be"tique. (Histoire naturelle, III, in, 18.) — On peut
d'ailleurs appre"cier le nombre des habitants par le calcul des troupes levees
pour resister aux Scipions. En additionnant les chiffres fournis par les auteurs,
on arrive au total effrayant de 317,700 hommes tues ou faits prisonniers.
(Tite-Live, XXX et suiv.) En 648, on voit deux nations de 1'Espagne, les Iler-
getes et les Ausetans, r6unies a quelques petites peuplades, mettre sur pied
30,000 fantassins et 4,000 chevaux. (Tite-Live, XXIX, i.) On en remarque
quinze a vingt autres dont les forces sont e"gales ou superieures. Apr6s la
bataille de Zama, 1'Espagne fournit a Asdrubal 50,000 hommes de pied et
4,500 chevaux. (Tite-Live, XXVIH, xn, xin.) Caton n'a pas plutot paru
avec sa flotte en face d'Emporia} qu'une arm6e de 40,000 Espagnols, qui ne
pouvaient s'etre rassembles que dans le pays environnant, est deja prete a le
repousser. (Appien, Guerres d'Espagne, XL, 147.) Dans la Lusitanie meme,
pays beaucoup moins peuple, on voit Servius Galba et Lucullus tuer aux Lusi-
taniens 12^00 hommes. (Appien, Guerres d'Espagne, LVIII et LIX, 170 et
suiv.) Quoique derast6 et en partie d6peup!6 par ces deux ge'ne'raux, le pays,
au bout de quelques anne'es, foumit encore a Viriathe des forces considerables.
(») Tite-Live, XXII, xx.
108 TEMPS ANTEKIEURS A CE6AB.
Plus civilises que les Iberes, mais non moins energiques, ils
unissaient des moeurs douces et hospitalieres a une grande
activite, que developpa encore leur contact avec les colonies
grecques repandues des Alpes maritimes aux Pyrenees. La
culture des champs, 1'eleve du betail constituaient leur princi-
pale richesse, et leur Industrie s'aliraentait des produits du sol
et des troupeaux. On y fabriquait des saies, uon moins
renommees que celles des Celtiberes, exportees en grande
quantite en Italic. Bons mariniers, les Gaulois transportaient
par eau, sur la Seine, le Rhin, la Saone, le Rhone et la Loire,
les marchandises et les bois de construction qui, meme des
cotes de la Manche, venaient s'accumuler dans les places
commerciales phoceennes de la Mediterranee ('). Agde
(Agatha), Antibes (Antipolis), Nice (JViccea), les lies
d'Hyeres (Stoechades), Monaco (Portus Herculis Monceci),
etaient autant de stations navales qui entretenaient des
relations avec 1'Espagne et 1'Italie (*).
Marseille n'avait qu'un territoire tres-circonscrit, mais
son influence s'exe^ait au loin dans 1'inte'rieur de la Gaule.
C'est a cette ville q\i'on doit 1'acclimatation de la vigne et
de 1'olivier. Des milliers de boeufs venaient tous les ans
paitre le thym aux environs de Marseille"^3). Les marchands
marseillais parcouraient en tous sens la Gaule afin d'y vendre
leurs vins et le produit de leurs manufactures (4). Sans
s'elever au rang de grande puissance maritime, la petite
republique phoceenne avait cependant des ressources suffi-
santes pour se faire respecter de Carthage; elle s'allia de
bonne heure aux Romains. Des maisons marseillaises avaient,
des le ve siecle de Rome, etabli a Syracuse, comme elles le
firent plus tard a Alexandrie, des comptoirs qui attestent une
tres-grande activite commerciale (6).
(1) Strabon, IV, i, 153 ; n, 15Y ; ni, 160.
(2) Voyez ce que dit M. Amed6e Thierry, Histoire des Gaulois, U, 134 et
Buiv. 3e 6dit
(') Pline, XXI, xxxi.
(4) Diodore de Sicile, V, xxn. — Athdn^e, IV, XXXTI, 94.
(s) D6inosthene, XXXII' Discours, contre Zenothemis, 980, edit. Bekker
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITERKANEE. 109
V. Seuls dans la mer Tyrrhenienne, les Ligures n'etaient
point encore sortis de cette vie presque sauvage qu'avaient
menee a 1'origine les Iberes, issus de la meme Lisnrie, Ganie
souche. Si quelques villes du littoral ligure, et y^netie'et
Genes notamment ( G-enua), faisaient le commerce I11yrie-
maritime, elles se soutenaient par la piraterie (*) plutot que
par des echanges reguliers (s).
Au contraire, la Gaule cisalpine proprement dite nour-
rissait, des 1'epoque de Polybe, une population nombreuse.
On peut s'en faire une idee par les pertes qu'essuya cette
province pendant une periode de vingt-sept annees, de 1'an
554 a 1'an 582 ; Tite-Live donne un total de 257,400 hommes
tues, pris ou transported (3). Les tribus gauloises fixe"es dans
la Cisalpine, tout en conservant les moeurs originelles, etaient,
par leur contact avec les ^trusques, parvenues a un certain
degre de civilisation. Le nombre des villes dans cette con-
tree n'etait pas fort considerable, mais on y comptait beau-
coup de bourgades (4). Adonne"s a 1'agriculture comme les
autres Gaulois, les Cisalpins e"levaient dans leurs forets des
troupeaux de pores en telle quantite, qu'ils auraient suffi, au
temps de Strabon, a 1'alimentation de Rome (*). Les mon-
naies d'or pur que 1'on a, dans ces derniers temps, decou-
vertes dans la Gaule cisalpine, surtout entre le P6 et 1'Adda,
et qui portent le type des Bojiens et de quelques populations
ligures, temoignent de 1'abondance de ce metal, qui se
recueillait en paillettes dans les eaux des fleuves ('). De plus,
certaines villes d'origine etrusque, telles que Mantoue (Man-
tua), Padoue (Patavium), conservaient des vestiges de la
prosperite qu'elles avaient atteinte au temps ou les peuples
(') Strabon, IV, vi, 169.
(") Diodore de Sicile, V, xxxix.
(3) Voy. Tite-Live, XXXII i XLII.
(*) Voy. Strabon, V, i, 179, 180.
(>) Strabon, V, i, 181.
(") L'or etait aussi, originak-ement, tres-abondant dans la Gaule ; mais les
mines d'ou il etait extrait, les rivieres qui le charriaient, durent s'epuiser promp-
tement, car le titre des monnaies d'or gauloises s'abaisse d'autant plus que
1'^poque de leur fabrication se rapprocbe davantage de la conquete romaine.
HO TEMPS ANTERIEUKS A CESAK.
de la Toscane e"tendaient leur domination jusqu'au dela du
P6. A la fois ville maritime et place de commerce, Padoue,
a une epoque reculee, possedait un vaste territoire et pouvait
mettre sur pied 120,000 hommes ('). Les transports des
denre'es 6taient rendus faciles au moyen de canaux traversant
la Venetie, creus^s en'partie par les fitrusques. Tels etaient
notamment ceux qui joignaient Ravenne a Altinum (Altino),
devenu plus tard le grand entrepot de la Cisalpine (5).
Les relations commerciales entretenues par la Ve'netie
avec la Germanic, I'lllyrie, la Rhetie, remontaient bien au
dela de 1' epoque romaine, et, des une haute antiquite, c'etait
en Venetie que parvenait 1'ambre des bords de la Baltique (s).
Tout le trafic qui se concentra plus tard a Aquilee, fondee
par les Remains apres la soumission des Venetes, avait alors
pour centre les villes de la Venetie, et les colonies nombreuses
6tablies par les Romains dans cette partie de la presqu'ile
prouvent ses immenses ressources. D'ailleurs, les Venetes,
occupes a cultiver leurs terres et a Clever leurs chevaux,
avaient des moeurs pacifiques qui facilitaient les relations
commerciales et contrastaient avec les habitudes de brigan-
dage des populations repandues sur les cotes nord et nord-est
de 1'Adriatique.
Les Istriens, les Liburnes et les Illyriens etaient des
nations plus redoutables par leurs corsaires que par leurs
armees ; leurs barques legeres et rapides couvraient 1'Adria-
tique et entravaient la navigation entre 1'Italie et la Grece.
En 1'an 524, les Illyriens mettaient a la mer cent lembi (4),
tandis que leur armee de terre ne comptait guere plus de
5,000 homines (6). L'lllyrie etait pauvre et n'offrit que
peu de ressources aux Romains, malgre la fertilite du sol.
(') Strabon, V, i, 177. — Tite-Live, X, n.
(") PUne, Slstoire naturelle, HI, xrr, 119. — Martial, tipigr. IV, xxv.~
Itineraire cTAntonin, 126.
(*) Pline, Histmre naturelle, XXXVII, in, § 43.
(4) Petits batiments, fins voiliers et bons marcheurs, excellents pour la
piraterie, aussi appe!6s liburnes, du nom du peuple qui les employait.
(') Polybe, H, v.
LIVBE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITEEEANEE. Ill
L'agriculture y e'tait negligee, meme au temps de Strabon.
L'Istrie renfermait une population beaucoup plus conside-
rable, eu egard a son etendue (l). Cependant, pas plus que
la Dalmatie et le reste de 1'Illyrie, elle n'avait atteint, a
1'epoque qui nous occupe, ce haut degr6 de prosperite
qu'elle acquit plus tard par la fondation de Tergeste
(Trieste) et de Pola. La conquete romaine delivra 1'Adria-
tique des pirates qui 1'infestaient (*), et alors seulement les
ports de Dyrrachium et d'Apollonie obtinrent une veritable
importance.
VI. L'^pire, pays de paturages et de bergers, entrecoupe
de montagnes pittoresques, 6tait une espece d'Helvetie. Am-
bracia (aujourd'hui Arta), que Pyrrhus avait
choisie pour sa residence, devenue une tres-belle
ville, possedait deux theatres. Le palais du roi (Pyrrheum)
formait un veritable musee, car il fournit pour le triomphe de
M. Fulvius Nobilior, en 565, deux cent quatre-vingt-cinq
statues de bronze, deux cent trente de marbre (*), et des
tableaux de Zeuxis mentionnes dans Pline (4). La ville paya
en outre, a cette occasion, cinq cents talents (2,900,000 francs)
et offrit au consul une couronne d'or pesant cent cinquante
talents (pres de 4,000 kilogrammes) (6). H parait qu'avant la
guerre de Paul-Emile ce pays renfermait une population
assez nombreuse et comptait soixante et dix villes, la plu-
part situees dans le pays des Molosses ("). Apres la bataille
de Pydna, le general remain y fit un butin si considerable,
que, sans compter la part du tresor, chaque fantassin re9ut
200 deniers (200 francs environ), chaque cavalier 400 ; en
outre, la vente des esclaves s'eleva au chiffre e"norme de
150,000.
(') Tite-Live, XLI, n, IT, xi.
(') Polybe, II, v«i.
(') Tite-Live, XXXIX, T.
(«) Pline, XXX.V, LI.
(5) Polybe, TmT, xin.
(') Polybe, XXX, xv, 5. — Tite-Live, XLV, xxxiv.
112 TEMPS ANTEBIEUB8 A CESAK.
VII. Au commencement de la premiere guerre punique, la
Grece proprement dite se divisait en quatre puissances princ.i-
pales : la Maccdoine, 1'^tolie, 1'Achaie et Sparte.
Toute la partie continentale, qui s'etend au nord
du golfe de Corinthe jusqu'aux montagnes du Pinde, etait
sous la dependance de Philippe ; la partie occidentale apparte-
nait aux IStoliens. Le Peloponnese etait partage entre les
Acheens, le tyran de Sparte, et des villes independantes.
La Grece, en decadence depuis un siecle environ, avait vu
son esprit guerrier s'affaiblir et sa population diminuer ; et
cependant Plutarque, en comprenant sous ce nom les peu-
ples de race hellenique, avance que ce pays fournissait au
roi Philippe Pargent, les vivres et les approvisionnements
de son armee ('). La marine grecque avait presque disparu.
La ligue Acheenne, qui comprenait 1'Argolide, Corinthe,
Sicyone et les cites maritimes de 1'Achaiie, avait peu de
vaisseaux. Sur terre les forces helleniques etaient moins
insignifiantes. La ligue ^tolienne mettait 10,000 hommes
sur pied, et, lors de la guerre centre Philippe, pretendait
avoir contribue plus que les Remains a la victoire de Cynos-
cephales. La Grece etait encore riche en objets d'art de
toute espece. Lorsqu'en 535 le roi de Macedoine s'empara
de la ville de Thermje, en £tolie, il y trouva plus de deux
mille statues (*).
Athenes, malgre la perte de sa suprematie maritime,
conservait les restes d'une civilisation qui avait atteint jadis
le plus haut degre de splendeur ('), et ces constructions
incomparables du siecle de Pericles, dont le nom seul rappelle
tout ce que les arts ont produit de plus parfait. On remar-
quait, entre autres, 1'Acropole, avec son Parthenon, ses
Propylees, les chefs-d'oeuvre de Phidias, la statue de Minerve
en or et en ivoire, et une autre en bronze, dont on apercevait
au loin, de la mer, le casque et la lance (4). L'arsenal du
(') Plutarque, Flamininus, u.
(') Polybe, V, ix.
(") Aristide, Panathcn. p. 149.
(*) Pausanias, Attiquc, xxvm.
LIVRE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITERKANEE. 113
Piree, bati par 1'architecte Philon, etait, suivant Plutarque, un
ouvrage admirable (').
Sparte, quoique bien decline, se distinguait par ses mo-
numents et son Industrie ; le fameux portique des Perses (*),
eleve apres les guerres mediques, et dont les colonnes en
marbre blanc representaient des vaincus illustres, faisait
le principal ornement du marche. Le fer, tire en abondance
du mont Taygete, etait merveilleusement travaille a Sparte,
dont les fabriques d'armes et d'instruments agricoles avaient
de la eelebrite ('). Les cotes de Laconic abondaient en
coquillages d'ou 1'on tirait la pourpre la plus estimee apres
celle de Phenicie (*). Le port de Gythium, tres-peuple et
tres-actif en 559, avait encore de grands arsenaux (').
Au centre de la presqu'ile, 1'Arcadie, quoique sa popu-
lation fut composee de pasteurs, avait pour les arts le meme
amour que le reste de la Grece. Elle possedait deux temples
celebres : celui de Minerve a Tegee, construit par 1'architecte
Scopas ('), ou se trouvaient reunis les trois ordres d' archi-
tecture, et celui d'Apollon a Phigalie (T), situe a 3,000 pieds
au-dessus de la mer, et dont les restes font encore 1'admira-
tion des voyageurs.
L'^lide, protegee par sa neutralite, s'adonnait aux arts
de la paix ; 1'agriculture y florissait ; ses pecheries etaient
productives ; on y fabriquait des tissus de byssus qui rivali-
saient avec les mousselines de Cos et se vendaient au poids
de For (8). La ville d'^lis possedait le plus beau gymnase de
(') Plutarque, Sylla, xx.
(*) Pausanias, Laconie, xi. — H faut encore citer le fameux temple de
bronze de Minerve, les deux gymnases et le Plataniste, grande place ou avaient
lieu les concours d'adolescents. (Pausanias, Laconic, xiv.)
(') ^tienne de Byzance, au mot Aaxedaifiuv, p. 413.
(4) Pausanias, Laconic, xxi.
(') Tite-Live, XXXTV, xxix.
(8) Pausanias, Arcadie, XLV.
(') Pausanias, Arcadie, xu. Trente-six colonnes sur trente-huit sont en-
core debout.
(") Pline, Hhtoire naturelle, XIX, i, 4.
114 TEMPS ANTERIEUES A CESAK.
la Grece ; on venait s'y preparer, quelquefois un an a 1'avance,
pour le concours des jeux Olympiques (').
Olympic etait la cite sainte, celebre par son sanctuaire et
son jardin sacre, ou s'elevait, au milieu d'une multitude de
chefs-d'oeuvre, une des merveilles du monde, la statue de
Jupiter, ceuvre de Phidias (a), et doHt la majeste etait telle,
quo Paul-lSmile, a son aspect, se crut en presence de la
divinite elle-meme.
Argos, patrie de plusieurs artistes celebres, comptait des
temples, des fontaines, un gymnase, un theatre, et sa place
publique avait servi de champ de bataille aux armees de
Pyrrhus et d' Antigone. Elle resta, jusque sous la domina-
tion romaine, une des plus belles villes de la Grece. Dans
son territoire se trouvaient le superbe temple de Junon,
1'antique sanctuaire des Argiens, avec la statue d'or et
d'ivoire de la deesse, ouvrage de Polyclete, et le vallon de
Nemee, oil se celebrait une des quatre fetes nationales de la
Grece (*). L'Argolide possedait encore Epidaure avec ses
sources thermales, son temple d'Esculape, enrichi des offran-
des deposees par les malades (4), et son theatre, un des plus
grands du pays (6).
Corinthe, admirablement situee sur 1'isthme etroit qui
separait la mer Egee du golfe qui a garde son nom ("), aArec
ses teintureries, ses fabriques celebres de tapis, de bi-onze,
rappelait encore 1'ancienne prosperite hellenique. La popu-
lation devait en etre considerable, puisqu'on y comptait
460,000 esclaves (7) ; partout s'elevaient des palais de marbre,
(') Pausanias, tflide, II, xxm et XXIT.
(*) Pausanias, tflide, I, n.
, (') Strabon, VIH, vi, 319, 320.
(*) Pausanias, Corinthie, xxvni, 1.
(6) Pausanias, Corinthie, XXTII.
(6) "Les marehandises n'etaient pas forc6es de faire le detour par
Corinthe ; une route directe traversait 1'isthme a sa partie la plus eHroite, et
Ton y avait meme 6tabli un systeme de rouleaux sur lesquels on transportait
d'une mer a 1'autre les vaisseaux d'un faible tonnage. Dans ce cas, Corinthe
perceraitun droit de transit." (Strabon, VHL n, 28Y, 288. — Polybe IV,
XIX.)
(7) Pausanias, At&que, n.
LIVKE I, CHAP. IY. — LE BASSET DE LA MEDITEKKANEE. 115
ornes de statues et de yases precieux. Corinthe passait pour
la ville la plus voluptueuse. Parmi ses nombreux temples,
celui de Venus etait desservi par plus de mille courtisanes (').
Dans la vente du butin fait par Mummius, un tableau d'Aris-
tide, representant Bacchus, fut vendu 600,000 sesterces (*).
On vit, au triomphe de Metellus le Macedonique, un groupe,
ouvrage de Lysippe, representant Alexandre le Grand, vingt-
cinq cavaliers et neuf fantassins tues a la bataille du Gra-
nique ; ce groupe, pris a Corinthe, venait de Dium, en Mace-
doine (').
D'autres villes de la Grece n'etaient pas moins riches en
ceuvres d'art (4). Les Remains enleverent de la petite ville
d'^retrie, lors de la guerre de Macedoine, une grande
quantite de tableaux et de statues precieuses (6). On sait par
le voyageur Pausanias quelle etait la prodigieuse quantite
d'offrandes apportees des contrees les plus diverses dans le
sanctuaire de Delphes. Cette ville, qui par sa reputation de
saintete et ses jeux solennels, les jeux Pythiques, rivalisait
avec Olympic, amassa pendant des siecles, dans son temple,
d'hnmenses tresors, et, quand les Phoceens le pillerent, ils
y trouverent assez d'or et d'argent pour battre 10,000 talents
de monnaie (environ 58 millions de francs). L'ancienne opu-
lence des Grecs avait neanmoins passe dans leurs colonies,
et, des extremites de la mer Noire jusqu'a Cyrene, s'elevaient
de nombreux etablissements remarquables par leur somp-
tuosite.
VIII. La Macedoine attirait a elle, depuis Alexandre, les
richesses et les ressources de 1'Asie. Dominant sur une
grande partie de la Grece et de la Thrace, occu-
pant la Thessalie, etendant sur 1'^pire sa suze-
(') Cic6ron, De la Jtepubligue, H, IT, 7, 8. — Strabon, VTII, vr, 325.
(5) Strabon, VHI, vi, 327. — Pline, Histoire naturdle, XXXV, x, § 36.
(') Arrien, Expeditions <P Alexandre, I, 16.— Velleius Paterculus, I, xi. —
Plutarque, Alexandre, XTI.
(4) Athenee, VI, 272.
(') Tite-Livc, XXXTT, xvi.
116 TEMPS ANTEKIEUBS A CESAR.
rainete, ce royaume concentrait en lui les forces vives de ces
cites jadis independantes qui, deux siecles auparavant, riva-
lisaient de puissance et de courage. Sous une administra-
tion econome, les revenus publics provenant des domaines
royaux ('), des mines d'argent du mont Pangee et des impots,
suifisaient aux besoins du pays (*). En 527, Antigone en-
voyait a Rhodes des secours considerables, qui donnent la
mesure des ressources de la Macedoine (a).
Vers 1'an 563 de Rome, Philippe avait, par de sages me-
sures, releve 1'importance de la Macedoine. II reunit dans
ses arsenaux de quoi equiper trois annees et des vivres pour
dix ans. Sous Persee, la Macedoine n'etait pas moins floris-
sante. Ce prince donna a Cotys, pour un service de six mois,
avec 1,000 cavaliers, la somme considerable de 200 talents (4).
A la bataille de Pydna, qui consomma sa mine, pros de
20,000 hommes resterent sur le terrain, et 11,000 furent
faits prisonniers (&). La richesse de 1'armement des troupes
macedoniennes surpassait beaucoup celle des autres armees.
La phalange Leucaspide etait vetue d'ecarlate et portait
des armures dorees; la phalange Chalcaspide avait des
boucliers de 1'airain le plus fin (*). Le luxe prodigieux de
la cour de Persee et celui de ses favoris nous revelent mieux
encore a quel degre d'opulence la Macedoine etait arrivee.
Tous deployaient dans leurs habits et sur leur table un faste
pareil a celui des rois (T). Dans le butin fait par Paul-Emile,
se trouvent des tableaux, des statues, de riches tapisseries,
des vases d'or, d'argent, de bronze et d'ivoire, qui etaient
O Tite-Live, XLV, xvm.
(a) Tite-Live, XLH, XH.
- (3) "C'dtaient, en argent, 100 talents (582,000 francs), et en ble, 100,000
artabes (52,500 hectolitres) ; enfin des quantit^s considerables de bois de con-
struction, de goudron, de plomb et de fer. (Polybe, V, LXXXIX.)
(*) Environ 1,164,000 francs. Persee lui avait promis le double. (Tite-
Live, XLII, LXVII.)
(*) Tite-Live, XLIV, XLII.
(") Tite-Live, XLIV, XLI.
(T) Tite-Live, XLV, xxxn.
LIVRE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITEBKANEE. 117
autant de chefs-d'oeuvre ('). Aucun triomphe n'egala le
sien (').
Valere d'Antium estime a plus de 120 millions de sester-
ces (environ 30 millions de francs) 1'or et 1'argent exposes en
cette occasion ('). La Macedoine, on le voit, avait absorbe
les anciennes richesses de la Grece. La Thrace, longtemps
barbare, commen9ait aussi a sortir de 1'etat d'inferiorite oil
elle avait langui. De nombreuses colonies grecques, fondees
sur les rivages du Pont-Euxin, y faisaient penetrer la civili-
sation et le bien-etre, et, parmi ces colonies, Byzance,
quoique souvent inquietee par les barbares ses voisins, avait
deji une importance et une prosperite qui presageaient ses
futures destinees (4). Des etrangers, affluant de toutes parts
dans ses murs, y avaient introduit une licence qui devint
proverbiale ('). Son commerce etait surtout alimente par des
navires atheniens, qui allaient chercher les bles de la Tauride
et les poissons du Pont-Euxin ('). Quand Athenes sur le
declin etait en proie a 1'anarchie, Byzance, ou florissaient les
arts et les lettres, servait de refuge a ses exiles.
IX. L'Asie Mineure comprenait un grand nombre de pro-
vinces dont plusieurs devinrent, apres le demembrement de
(') Tite-Live, XLV, xxxin.
(2) n dura trois jours ; le premier suffit & peine & faire defiler les 250
chariots charges des statues et des tableaux ; le second jour, ce fut le tour des
armes, placees sur des chars que suivaient 3,000 guerriers portant 750 urnes
remplies d'argent monnaye : chacune, soutenue par quatre homines, contenait
trois talents (en tout, plus de 13 millions de francs). Apres eux venaient ceux
qui portaient les coupes d'argent ciselees et sculptees. Le troisieme jour, on
vit paraitre, dans la pompe triomphale, les porteurs d'or monnaye, avec 77
urnes, dont chacune contenait trois talents (en tout, environ 17 millions);
paraissait ensuite une coupe sacr6e, du poids de dix talents, et enrichie de
pierres precieuses, faite par les ordres du general remain. Tout cela prece-
dait les prisonniers, Persce et les siens ; enfin le char du triomphateur.
(Plutarque, Paul-lZmile, xxxn, xxxin.)
(s) Tite-Live, XLV, XL.
(4) Polyb«, IV, xxxvin, XLIV, XLV.
(') Aristote, Politigue, VI, iv, § 1. — Elien, fEstoires variees, TO, XIT.
(') Strabon, VII, Y, 258 ; XII, in, 467.
118 TEMPS ANTEBIEUKS A CE8AE.
1'empire d'Alexandre, des £tats indepeudants.
Les principales se re"unirent en quatre groupes,
composant autant de royaurnes, savoir : le Pont, la Bithynie,
la Cappadoce et Pergame. II faut en excepter quelques cites
grecques de la cote qui garderent leur autonomie ou furent
placees sous la suzerainete de Rhodes. Leur etendue et
leurs limites varierent souvent jusqu'a la conquete romaine, et
plusieurs passerent d'une domination a une autre. Tous ces
royaumes participaient a differents degres de la prosperite de
la Macedoine.
" L'Asie, dit Ciceron, est si riche et si fertile que la fecon-
" dite de ses campagnes, la varie*te de ses produits, Fetendue
" de ses paturages, la multiplicite des objets que le commerce
" en exporte, lui donnent une superiorite incontestable sur
" tous les autres pays de la terre (1)."
La richesse de 1'Asie Mineure ressort du chifFre des impo-
sitions qu'elle paya aux differents generaux remains. Sans
parler des depouilles enlevees par Scipion, lors de sa cam-
pagne centre Antiochus, et par Manlius Vulso en 565, Sylla,
puis Lucullus et Pompee, tirerent chacun de ce pays environ
20,000 talents (*), outre pareille somme distribute par eux a
leurs soldats : ce qui donne le chiffre enorme de pres de sept
cents millions, per9us dans un espace de vingt-cinq annees.
X. Le plus septentrional des quatre groupes nommes ci-
dessus forma une grande partie du royaume de Pont., Cette
province, 1'ancienne Cappadoce Pontique, jadis
satrapie persane, asservie par Alexandre et ses
successeurs, se releva apres la bataille d'Ipsus (453). Mithri-
date III agrandit son territoire en y ajoutant la Paphlagonie,
et ensuite Sinope et la Galatie. Bientot le Pont s'etendit de
la Colchide au nord-est jusqu'a la Petite Armenie au sud-est,
et vint confiner a la Bithynie a 1'ouest. Touchant ainsi au
Caucase, dominant sur le Pont-Euxin, ce royaume, compose"
(') Cic6ron, Diacours en favour de la loi Manilla, vi.
(') Plutarque, Sylla, XXT.
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSE* DE LA MEDITEEEANEE. 119
de peuples divers, offrait, sous des climats varies, des produits
de difierente nature. II recevait les vins et les huiles de la
mer ^gce, ainsi que les bles du Bosphore ; il exportait en
grand des salaisons (l), 1'huile de dauphin ('), et, comme pro-
duits de 1'interieur, les laines de la Gadilonitide (*), les toi-
sons d'Ancyre, Ids chevaux de 1'Armenie, de la Medie et de
la Paphlagonie (4), le fer des Chalybes, population de mineurs
au sud de Trapezonte, deja celebre au temps d'Homere, et
citee par Xenophon (*). La se trouvaient aussi des mines
d'argent, abandonnees a 1'epoque de Strabon ('), et dont 1'ex-
ploitation a ete reprise dans les temps modernes. Des ports
importants sur la mer Noire ouvraient a ces produits des de-
bouches faciles. C'est a Sinope que Lucullus trouva une
partie des tresors qu'il etala a son triomphe, et qui nous
donnent une haute idee du royaume des Mithridate ('). On
admirait a Sinope la statue d'Autolycus, un des heros protec-
teurs de la ville, ouvrage du statuaire Sthenis (8).
Trapezonte ( Trebizonde), qui, avant Mithridate le Grand,
conservait une sorte d'autonomie sous les rois de Pont, avait
un commerce etendu, ainsi qu'une autre colonie grecque,
Amisus (Samsouri) ('), regardee, au temps de Lucullus,
(') Surtout ces poissons appeles pelamydes, recherches dans toute la Gr&ce.
(Strabon, VH, vr, 266 ; XII, in, 46Y, 470.)
(•) Strabon, XII, in, 470.
(*) Strabon, XII, in, 468. La Gadilonitide s'etendait au sud-oucst d' Amisus
(Samsoun).
(4) Polybe, V, XLIV, LV. — ^z^chiel, XXTII, 13, 14.
(6) Xenophon, Retralte des dix mille, V, v, 34. — Homere, Iliade, II, 857.
(6) Strabon, XH, in, 470.
(7) On y vit passer une statue d'or du roi de Pont, de six pieds de hauteur,
avec son bouclier garni de pierres pre" cieuses, vingt 6tagSres couvertes de vases
d'argent, trente-deux autres pleines de vaisselle d'or, d'annes du me'ine metal
et d'or monnay6 : ces e"tageres etaient portees par des hommes suivis de huit
mulcts charge's de lits d'or, et apres lesquels en venaient cinquante-six autres
portant 1'argent en lingots, et cent sept charges de tout 1'argent monnaye,
montant a 2,700,000 drachmes (2,619,000 francs). (Plutarque, Lucullits,
XXXTII.)
(8) Plutarque, Lucullus, xxm.
(") Strabon, XII, in, 469, 470.
120 TEMPS ANTEBIEUBS A CESAR.
coinme une des plus florissantes et des plus riches du pays (').
A 1'interieur, Amasia, devenue depuis une des grandes
forteresses de 1'Asie Mineure et la metropole du Pont, avait
dejA vraisemblablement, au temps des guerres p uniques, un
certain renom. Cabire, appelee ensuite Sebaste, puis N'eock-
saree, centre de la resistance de Mithridate le Grand centre
Lucullus, devait a son magnifique temple de la Lune une
ancienne celebrite. Du pays de Cabire, il n'y avait, au dire
de Lucullus (*), qne quelques journees de marche jusqu'en
Armenie, contree dont la richesse peut s'evaluer d'apres les
tresors amasses par Tigrane (').
On comprend des lors comment Mithridate le Grand par-
vint, deux siecles plus tard, a opposer aux Remains des
armees et des flottes considerables. II possedait dans la mer
Noire quatre cents navires (4), et son armee s'elevait a
250,000 hommes et 40,000 chevaux (*). II recevait, il est
vrai, des secours de 1' Armenie et de la Scythie, du Palus
Meotide et meme de la Thrace.
XL La Bithynie, province de 1'Asie Mineure comprise
entre la Propontide, le Sangarius et la Paphlagonie, formait
un royaume qui, au commencement du vie siecle
de Rome, etait limitrophe du Pont et embrassait
diverses parties des provinces contigues a la Mysie et a la
Phrygie. La se trouvaient plusieurs villes dont le commerce
rivalisait avec celui des villes maritimes du Pont, et notam-
ment Nicee et Nicomedie. Cette derniere, fondee en 475 par
Nicomede Pr, prit une rapide extension ('). Heraclee Ponti-
(') Appien, Guerres conire Mithridate, LXXTIII.
(*) Plutarque, Lucullus, xiv.
(*) Voyez ce qui est rapporte par Plutarque (Lucullus, xxix) dea richesses
et des objets d'art de toute espece dont regorgeait Tigranocerte.
(4) Appien, Guerres de Mitfiridate, xm, 658 ; xv, 662 ; XTII, 664.
(') Appien, Guerres de Mithridate, xvn, 664. La Petite Armenie four-
nissait 1,000 cavaliers. Mithridate avait cent trente chars armes de faux.
(') Strabon, XH, IT, 482. — tftienne de Byzance, au mot
Pline, Histoire naturelle, V, xxxu, 149.
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSE* DE LA MEDITEEEANEE. 121
qtte, colonie milesienne situee entre le Sangarius et le Parthe-
nius, gardait son commerce etendu et une independance que
Mithridate le Grand lui-meme ne put completement abattre;
elle possedait tin port vaste, sur et habilement dispose, qui
abritait une flotte nombreuse ('). La puissance des Bithyniens
n'etait pas insignifiante, puisqu'ils mirent sur pied, dans la
guerre de Mcomede contre Mithridate, 56,000 hommes (a).
Si le trafic etait considerable sur les cotes de la Bithynie,
grace %ux colonies grecques, 1'interieur n'etait pas moins
prospere par 1'agriculture, et Bithynium etait encore, au temps
de Strabon, renomme pour ses troupeaux (3).
Tine des provinces de la Bithynie tomba aux mains des
Gaulois (478 de Rome). Trois peuples d'origine celtique se
la partagerent et y exercerent une sorte de domination feo-
dale. On 1'appela Galatie, du nom des conquerants. Les
places de commerce etaient: Ancyre, point d'arrivee des
3aravanes venant de 1'Asie, et Pessinonte, une -des metro-
poles du vieux culte phrygien, ou les pelerins se rendaient en
grand nombre pour adorer Cybele (4). La population de la
Galatie etait certainement assez considerable, puisque, dans
la fameuse campagne de Cneius Manlius Vulso (6), en 565, les
Galates perdirent 40,000 hommes. Les deux tribus reunies
des Tectosages et des Trocmes mettaient sur pied a cette
epoque, malgre bien des defaites, 50,000 fantassins et 10,000
chevaux (').
XII. A 1'est de la Galatie, la Cappadoce, comprise entre
1'Halys et 1'Armenie, eloignee de la mer, traversee par de
nombreuses chaines de montagnes, formait un
La Cappadoce.
royaume reste en dehors des conquetes d Alex-
andre, et qui, peu d'annees apres sa mort, opposait a Perdic-
(') Strabon, XII, m, 465.
(2) Appien, Guterres de Mithridate, XTII.
(8) Strabon, XII, T, 484.
(4) Strabon (XII, T, 486) nous dit que Pessinonte 6tait le plus grand march^
de la province.
(6) Tite-Live, XXXVHI, xxm.
C) Tite-Live, XXXVIH, XXTI.
122 -TEMPS ANTEKEEURS A CESAE.
cas 30,000 homines de pied et 15,000 cavaliers (1). Au temps
de Strabon, le froment et le be'tail faisaient toute la richesse
de ce pays (2). En 566, le roi Ariarathe pay ait 600 talents
1' alliance des Remains (*). Mazaca (depuis Cesaree), capitale
de la Cappadoce, ville d'origine tout asiatiqtie, avait ete, des
une epoque ancienne, renommee pour ses paturages (*).
XUL La partie occidentale de 1'Asie Mineure est mieux
connue. Elle avait vu, apres la bataille d'Ipsus, se former
Eoyaume de ^e r°yaume de Pergame, qui, gr&ce aux liberali-
Pergame. t£s interessecs des Remains envers Eumene II,
s'accrut sans cesse jusqu'au moment ou il tomba sous leur
suzerainete. A ce royaume se rattacherent la Mysie, les
deux Phiygies, la Lycaonie, la Lydie. Cette derniere pro-
vince, traversee par le Pactole, avait pour capitale £phese,
metropole de la confederation ionienne, a la fois le premier
entrepot du commerce de 1'Asie Mineure et une des localites
otl les beaux-arts etaient cultives avec le plus d'eclat. Cette
ville avait deux ports : 1'un se prolongeait jusqu'au centre de
son enceinte ; 1'autre formait un bassin au milieu meme du
marche public (6). Le theatre d'^phese, le plus grand qui
ait jamais etc bati, avait 660 pieds de diametre et pouvait
contenir plus de 60.000 spectateurs. Les artistes les plus ce-
lebres, Scopas, Praxitele, etc. travaillerent a ^phese pour
le grand temple de Diane. Ce monument, dont la construc-
tion dura deux cent vingt ans, etait entoure de 128 colonnes,
hautes chacune de 60 pieds, presents d'autant de rois. Per-
game, capitale du royaume, passait pour une des plus
belles cites de 1'Asie, longe clarissimum Asice JPergamum, dit
(') Diodore de Sicile, XVIH, XTI.
(J) Strabon, XII, in, 462.
(*) Environ 3,500,000 francs. (Tite-Live, XXXVIII, xxxrn.) — Voy. Ap
pien, Guerres de Syrie, XLII, 602. — " Demetrius se fit donner peu apres millc
talents (5,821,000 francs) par Olopherne pour 1'avoir 6tabli sur le trone de
Cappadoce." (Appien, Gverres de Syrie, XLTII, 60Y.)
(4) Strabon, XII, n, 461-462.
(6) Falkener, Ephesus ; London, 1862.
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDrTEKRANEE. 123
Pline (') ; le port d'£lee renfermait des arsenaux maritimes
et pouvait armer de nombreux vaisseaux (*). Defendue par
deux torrents, 1'acropole de Pergame, citadelle inaccessible,
•etait la residence des Attalides; ces princes, zeles protec-
teurs des sciences et des arts, avaient fonde dans leur capi-
tale une bibliotheque de 200,000 volumes (3). Pergame faisaitf
un vaste trafic ; ses cereales s'exportaient, en grande quan-
tite, dans la plupart des localites de la Grece (4). Cyzique,
situee dans une ile sur la Propontide, avec deux ports fer-
mes offrant environ deux cents cales pour les navires (6), le
disputait aux plus riches cites de 1'Asie. Elle faisait comme
Adramyttium (") un grand commerce de parfums, exploitait
les carrieres de marbre inepuisables de 1'ile de Proconnese ('),
et avait des relations si etendues que ses pi6ces d'or e"taient
la monnaie acceptee dans tous les comptoirs asiatiques (*). La
ville d'Abydos possedait des mines d'or ('). Les bles d'Assus
etaient reputes les meilleurs du monde, et reserves pour la
table des rois de Perse (10).
On pent evaluer la population et les ressources de cette
partie de 1'Asie d'apres les armees et les flottes dont dispo-
s^rent ses rois au temps de la conquete de la Grece par les
Remains. En 555, Attale I", et, dix ans apres, Eumene II,
(]) Histdre naturelle, V, xxx, 126.
('-1) C'est de 1^1 qu'on voit partir les flottes des rois de Pergame. (Tite-Live,
XXXVIII, XL, 13 ; XLIV, XXTIII.)
(3) Le nom de Pergame, dans nos langues modernes, s'est conserve dans le
mot parchemin (pergamena), par lequel on designa la peau qui se pr^para dans
cette ville, en guise de papier, apr&s que les Ptolemees eurent prohibd la sortie
du papyrus egyptien.
(4) Attale Ier, roi de Pergame, donnait aux Sicyoniens 10,000 mddimnes de
ble (Tite-Live, XXXII, XL) ; Eumene H en pretait 80,000 aux Rhodiens.
(Polybe, XXXI, xvn, 2.)
(6) Strabon, XH, vni, 492.
(6) Athenee, XV, xxxvni, 51S ; 6dit. Schweighamser.
(7) La mer de Marmara a tir6 son nom de ces carrieres de marbre.
(8) TLv^naivol araTijpee, de la sequins.
(") Strabon, XII, vm, 492, 493.
(10) Strabon, XV, in, 626.
124: 'TEMPS AOTEBIEUKS A CESAE.
leur envoyerent de nombreuses galeres & cinq rangs de
rames ('). Les forces de terre des rois de Pergame etaient
beaucoup moins considerables (*). Leur autorite directe ne
s'exer9ait pas sur un territoire fort etendu; cependant ils
avaient beaucoup de villes tributaires : de la de grandes
richesses et une petite armee. Les Remains tirerent de ce
pays, aujourd'hui a peu pres sterile et depeuple, des impots
immenses, tant en or qu'en ble ('). La magnificence du
triomphe de Manlius et les reflexions de Tite-Live, rappro-
chees du temoignage d'Herodote, revelent toute la splendeur
du royaume de Pergame. C'est apres la guerre contre An-
tiochus et 1'expedition de Manlius que le luxe s'introduisit a
Rome (4). Soldats et generaux s'etaient prodigieusement
enrichis en Asie (*).
Les anciennes colonies de 1'Iome et de 1'^olide, telles que
Clazomeue, Colophon et beaucoup d'autres, qui dependaient
pour la plupart du royaume de Pergame, Etaient declines de
leur ancienne grandeur. Smyrne, rebatie par Alexandre, se
faisait encore admirer par la beaute de ses monuments. L'ex-
pedition des vins, aussi renommes sur les cotes d'lonie que
dans les lies voisines, alimentait surtout le commerce des
ports de la mer !^gee.
Les tresors du temple de Samothrace 6taient si conside
(3) Tite-Live, XXXII, xvi ; XXXVI, XLIII.
(") Tite-Live, XXXVH, vin.
(*) Le petit roi Moagete, qui r6gnait ^ Cibyre, en Phrygie, donna cent
talents et 10,000 medimnes de c6reales (Polybe, XXII, xvir. — Tite-Live,
XXXVIII, xiv et xv) ; Termissus, cinquante talents ; Aspendus, Sagalassus et
toutes les cit6s de la Pamphylie en payerent autant (Polybe, XXII, xvm et
xix), et les villes de cette partie de 1'Asie contribuerent, a la premiere somma-
tion du gdn6ral remain, pour environ 600 talents (soit 3,500,000 francs) ; elles
livrerent aussi pres de 60,000 me'dimnes de cerSales.
(4) Tite-Live, XXXIX, TI.
(B) Manlius, quoiqu'il cut 6t6 d4pouil!6, & son retour, d'une partie de son
immense butin par les montagnards de la Thrace, fit encore porter a son
triomphe des couronnes d'or de 212 livres, 220,000 livres d'argent, 2,103 livres
d'or, plus 127,000 tdtradrachmos attiques, 250,000 cistophores et 16,320 mon-
naies d'or de Philippe. (Ti^Live, XXXIX, vn.)
LIVKE I, CHAP. IV. — LE BASSIN DE LA MEDITEKKANEE. 125
rabies, que cela nous engage a parler ici d'un fait qui se rap
porte a cette petite ile, situce assez loin de 1'Asie, pres des
cotes de la Thrace : les soldats de Sylla s'emparerent, dans
le sanctuaire des Dieux Cabires, d'un omement de la valeur
de 1,000 talents (5,820,000 francs) (1).
XIV. Sur la cote meridionale de 1'Asie Mineure, quelques
villes soutenaient le rang qu'elles avaient atteint un ou deux
siecles auparavant. La capitale de la Carie etait Carl6i Lycie et
Halicamasse, ville tres-forte, defendue par deux Cllicle-
citadelles (2), et celebre par une des .plus belles O3uvres de
Part grec, le Mausolee. Malgre la fertilite extraordinaire du
pays, les Cariens avaient 1'habitude de s'engager, comme les
Cretois, en qualite de mercenaires, dans les armees grec-
ques(3). C'est sur leur territoire que se trouvait la ville
ionienne de Milet avec ses quatre ports (*). Les Milesiens
avaient, a eux seuls, civilise les bords de la mer Noire par la
fondation de pres de quatre-vingts colonies (B).
Tour a tour independante ou placee sous une domination
etrangere, la Lycie, province comprise entre la Carie et la
Cilicie, possedait quelques villes riches et comme^antes.
L'une surtout, renommee par son antique oracle d'Apollon,
aussi celebre que celui de Delphes, se faisait remarquer par
son port spacieux (') : c'etait Patare, qui put contenir toute la
flotte d'Antiochus, brulee par Fabius en 565 (7). Xanthus, la
plus grande ville de la province, jusqu'ou remontaient les
navires, ne perdit son importance qu'apres avoir ^te pillee
par Brutus (8). Ses richesses lui avaient valu anterieurement
le meme sort de la part des Perses ('). Sous la domination
(]) Appien, Guerres de Milhridate, LXIII.
(3) Arrien, Campagnes d'Alexandre, I, xxui. — Diodore, XVII, xxni.
(3) Strabon, XIV, n, 565.
(4) Strabon, XIV, i, 542.
(6) Pline, Histoire naturette, V, xxix, xxx.
(8) Strabon, XIV, in, 568.
(7) Titc-Live, XXXVIII, xxxix.
(6) Scylax, Periple, 39, 6d. Hudson. — Dion-Cassius, XLVH, XXXIT.
(*) H^rodote, I, CLXXVI.
126 TEMPS ANTEBIEIIRS A OESAE.
romaine, la Lycie vit graduellement decliner sa population,
et cle soixante et dix villes qu'elle avait eues, elle n'en comp-
tait plus que trente-six au vni' si6cle de Rome (l).
Plus a 1'est, les c6tes de la Cilicie etaient moins favo-
risees; tour a tour dominees par les Macedoniens, les
l^gyptiens, les Syriens, elles etaient devenues des repaires
de pirates, qu'encourageaient les rois d'lSgypte par hostilite
centre les Seleucides (*). Du haut des montagnes qui tra-
versent une partie de la province, descendaient des bri-
gands pour piller les plaines fertiles situees du cote de
1'Orient ( Cilicia campestrls) (3). Cependant la partie arrosee
par le Cydnus et le Pyrarnus etait plus prospere, grace a la
fabrique des toiles grossieres et a 1'exportation du safran.
La se trouvait 1'antique Tarse, jadis residence d'un satrape,
et dont le commerce s'etait developpe avec celui de Tyr (4) ;
Soles, qu'Alexandre imposait a cent talents pour la punir
de sa fidclite aux Perses (5), et qui, par sa position maritime,
faisait 1'envie des Rhodiens (6). Ces villes et d'autres ports
entrerent, apres la bataille d'Ipsus, dans le grand mouve-
ment commercial dont les provinces de Syrie devinrent le
XY. Par la fondation de 1'empire des Seleucides, la civilisa-
tion grecque fut portee j usque dans 1'interieur de 1'Asie, ou a
1'immobilite de la societe orientale succeda la vie
active de 1'Occident. Les lettres et les arts helle-
niques fleurirent depuis la mer de la Phenicie j usque sur les
bords de 1'Eupnrate. Des villes nombreuses furent baties en
Syrie et dans 1'Assyrie avec toute la richesse et 1'elegance des
constructions de la Grece (T) ; quelques-unes etaient presque
(') Pline, Histoire naturette, V, XXTII, 101.
(3) Strabon, XIV, T, 571.
(3) Strabon, XIV, T, 670.
(4) Tarse avait encore des arsenaux maritimes au temps de Strabon (XIV,
T, 674).
(•) Arrien, Anabase, II, v.
(e) Polybe, XXII, vn.
(7) Seleucus fonda seize villes du nom VAntioche, cinq du nom de Laodi-
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSE* DE LA MEDITEERANEE. 127
ruinees du temps de Pline ('). Seleucie, fondee par Seleucus
Nicator, a 1'embouchure de 1'Oronte, et qui re9ut, avec huit
autfes villes elevees par le meme monarque, le nom du chef
de la dynastic greco-syrienne, devint un port tres-frequente.
Constmite sur le meme fleuve, Antioche rivalisa avec les plus
belles cites de 1'Egypte et de la Grece par le nombre de ses
edifices, Petendue de ses places, la beaute de ses temples et
de ses ' statues (2). Ses murailles, elevees par 1'architecte
Xenseos, passaient pour une merveille, et au moyen age leurs
ruines faisaient 1'admiration des voyageurs ('). Antioche
comprenait quatre quartiers, ayant chacun sa propre en-
ceinte (4), et 1'enceinte commune qui les reunissait parait
avoir embrasse une etendue de six lieues de circonference.
Non loin de la ville, se trouvait la delicieuse residence de
Daphne, dont le bois, consacre a Apollon et a Diane, etait
1'objet de la veneration publique et le lieu ou se celebraient
des fetes somptueuses (6). Apamee etait renommee par ses
paturages. Seleucus y avait etabli des haras contenant plus
de 30,000 jumcnts, 300 6talons et 500 elephants ("). Le tem-
ple du Soleil, a, Heliopolis (aujourd'hui Baalbek}, etait I'osu-
vre d'architecture la plus colossale qui eut jamais existe (T).
La puissance de 1'empire des Seleucides s'accrut jusqu'au
jour ou les Romains s'en emparerent. S'etendant de la Medi-
terranee a 1'Oxus et au Caucase, cet empire etait compose de
cee, neuf du nom de Seleucie, trois du nom d' Apamee, une du nom de Stratoni-
tie, et un grand nombre d'autres qui recurent 6galement des noms grecs.
(Appien, Guerres de Syrie, LVH, 622.) — Pline (Histoire naturdle, VI, XXTI,
117) nous apprend que ce furent les S61eucides qui reunirent dans des villes les
habitants de la Babylonie, qui n'habitaient auparavant que des bourgades (vici)
et n'avaient d'autres cites que Kinive et Babylone.
(') Pline (Histoire naturelle, VI, XXTI, 119) cite une de ces villes qui avait
eu 70 stades de tour et n'e"tait plus de son temps qu'une forteresse.
(') Strabon, XVI, n, 638. — Pausanias, VI, n, § 7.
(8) Jean Malalas, Chronique, VIH, 200 et 202, 6d. Dindorf.
(4) Strabon, XVI, n, 638.
(•) Strabon, XVI, n, 639.
(6) Strabon, XVI, n, 640.
(7) II s'61evait sur une terrasse de 1,000 pieds de longueur sur 300 pieds
de largeur, bati avec des pierres de 70 -pieds de long
128 TEMPS ANTEKIEUK8 A CESAR.
presque toutes les provinces de 1'ancien royaume des Perses,
et renfermait des peuples d'origines differentes (]) : la Medie
etait fertile, et sa capitale, Ecbatane, que Polybe nous repre-
sente comme 1'emportant par ses richesses et le luxe incroya-
ble de ses palais sur les autres cites de 1'Asie, n'avait point
encore 6te dcpouillee par Antiochus III (2) ; la Babylonie,
naguere siege d'un empire puissant, et la Phenicie, longtemps
la contree la plus commerpante du monde, faisaient partie de
la Syrie et touchaient aux frontieres des Parthes. Des cara-
vanes, suivant un itineraire qui est reste le meme pendant
bien des si6cles, mettaient en relation la Syrie avec
1' Arabic (s), d'ou lui arrivaient 1'ebene, 1'ivoire, les parfums,
les resines et les epices ; les ports syriens etaient les £chelles
intermediaires pour les mnrchands qui se rendaient jusque
dans 1'Inde, ou Seleucus Ier etait alle conclure un traite de
commerce avec Sandrocottus. Les denrees de ce pays re-
montaient 1'Euphrate jusqu'a Tbapsacus ; de la elles etaient
exportees dans toutes les provinces (4). Des relations aussi
lointaines et aussi multipliees expliquent la prosperite de
1'empire des Seleucides. La Babylonie rivalisait avec la
Phrygie pour les tissus brodes ; la pourpre et les tissus de
Tyr, les verres, les ouvrages d'orfevrerie et les teintures de
Sidon, s'exportaient au loin. Le commerce avait penetre
jusqu'aux extremites de 1'Asie. Les etoffes de soie etaient
expedites des frontieres de la Chine aux portes Caspiennes,
puis de la dirigees par caravanes, a la fois vers la mer
Tyrienne, la Mesopotamie et le Pont (6). Plus tard, 1'inva-
(') L'empire de Seleucus comprit soixante et douze satrapies. (Appien,
Guerres de Syrie, LXII, 630.)
C^) Polybe, X, xxvii : Ecbatane paya a Antiochus III un tribut de 4,000 ta-
lents (talents attiques = 23,284,000 francs), produit de la fonte des tuiles
d'argent qui recouvraient un de ses temples. D6ja Alexandre le Grand avait
fait enlever celles de la toiture du palais des rois.
(3) Le pays de Gerrha, chez les Arabes, payait 500 talents a Antiochus
(talents attiques = 2,910,500 francs). (Polybe, XIII, ix.) — II y avait jadis
beaucoup d'or en Arabic. (Job, XXTIII, 1, 2. — Diodore de Sicile, II, L.)
(4) Strabon, XVI, iv, 652.
(') Strabon, XI, u, 426 et suiv.
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITERKAKEE. 129
sion des Parthes, en interceptant ces routes, empe*cha les
Grecs de penetrer au coeur de 1'Asie. Aussi Seleucus Nicator
forma-t-il le projet d'ouvrir une voie de communication directe
entre la Grece et la Bactriane, en construisant un canal de la
mer Noire a la mer Caspienne ('). Les mines de metaux
precieux etaient assez rares dans la Syrie ; mais 1'or, 1'argent,
introduits par les Pheniciens, importes de 1' Arabic ou de
1'Asie centrale, y affluaient. On peut juger de la quantite de
numeraire quo possedait Seleucie, sur le Tigre, par le chiffre
de la contribution a laquelle la soumit Antiochus III (mille
talents) (J). Les sommes que les monarques syriens s'enga-
gerent a payer aux Romains Etaient immenses ('). Le sol
donnait des produits aussi considerables que 1'industrie (*).
La Susiane, une des provinces de la Perse placees sous la
domination des Seleucides, avait une telle renommee pour
ses cereales, que 1'^gypte seule pouvait rivaliser avec elle (B).
La Crelesyrie etait, comme le nord de la Mesopotamie, repu-
tee pour fees troupeaux ("). La Palestine fournissait en abon-
(') Pline, Histoire naturelle, VI, xi, 131.
(2) Polybe, V, LIT. Si, comme il est probable, il s'agit ici de talents baby-
loniens, cela ferait 7,426,000 francs environ. Seleucie, sur le Tigre, dtait fort
peup!6e. Pline (Histoire naturelle, VI, xxvi, 122) lvalue le chiffre de ses
habitants a 600,000. Strabon (XVI, n, 638) nous dit que Seleucie surpassait
meme en grandeur Antioche. Cette ville, qui avait succede a Babylone, parait
avoir herit^ d'une partie de sa population.
(3) En 565, Antiochus HI donne 15,000 talents (talents attiques =
87,315,000 francs). (Polybe, XXI, xiv. — Titc-Live, XXXVin, xxxvn.) Dans
le traite de 1'annee suivante, les Remains stipulerent un tribut de 12,000 talents
de 1'or attique le plus pur, payables en douze ans, chaque talent de 80 livres
romaines (69,852,000 francs). (Polybe, XXTT, xxvi, 19.) En outre, Eumene
devait recevoir 359 talents (2,089,739 francs), payables en cinq ans. (Polybe,
XXII, xxvi, 120. — Tite-Live (XXXVIII, xxxvni) dit seulement 350 talents.)
(4) Le pere d' Antiochus, Seleucus Callinicus, envoyait aux Rhodiens 200,000
m6dimnes de b!6 (140,000 hectolitres). (Polybe, V, LXXXIX.) En 556, An-
tiochus donnait 640,000 mesures de ble aux Romams. (Polybe, XXH, XXTI,
119.)
(5) Suivant Strabon, XV, in, 623, le ble et 1'orge y rendaient le centuple,
et meme deux fois autant, ce qui est peu probable.
(') Strabon, XVI, n, 640.
9
130 TEMPS ANTEBIEUKS A CESAR.
dance le ble, 1'huile et le vin. L'etat de la Syrie 6tait encore
si prosp6re au vne si6cle de Kome, que le philosophe Posido-
nius nous represente les habitants se livrant a des fetes con-
tinuelles et partageant leur temps entreles travaux des champs,
les banquets et les exercices du gymnaseC). Les fetes d'An-
tiochus IV dans la ville de Daphne (") donnent 1'idee du luxe
que deployaient les grands de ce pays.
Les forces militaires reunies a diverses epoques par les
rois de Syrie permettent d'apprecier la population de leur
empire. En 537, a la bataille de Raphia, Antiochus disposait
de 68,000 hommes (3) ; en 564, a Magnesie, de 62,000 homines
d'infanterie et de plus de 12,000 cavaliers (4). Ces armees, il
est vrai, comprenaient des auxiliaires de differentes nations.
Les seuls Juifs du canton du Carmel pouvaient mettre sur
pied 40,000 hommes (B).
La marine n'etait pas moins imposante. La Phenicie
comptait des ports nombreux et des arsenaux bien approvi-
sionnes : tels etaient Aradus (JRuad), Berytus (Beyrouth),
Tyr (Sour). Cette derniere ville se relevait pen a peu de sa
decadence. II en etait de meme de Sidon (Sa'ida), qu'Antio
chus III, dans sa guerre avec Ptolem^e, n'osa pas attaquer a
cause de ses soldats, de ses approvisionnements et de sa po-
pulation (e). La plupart des villes pheniciennes jouissaient
d'ailleurs, sous les Seleucides, d'une certaine autonomie
favorable a leur industrie. Dans la Syrie, Seleucie, qu'An
tiochus le Grand reprit aux ^gyptiens, etait devenue le
O Athdn6e, XII, xxxv, 460, 6dit. SchVcigliseuser.
(9) Polybe, XXXI, in. — On voyait dans ces f6tes mille esclaves tenant des
vases d'argent, dont le plus petit pesait 1,000 drachmes ; mille esclaves tenant
des vases d'or et une profusion de la vaisselle la plus riche. Antiochus recevait
chaque jour a sa table une foule de convives auxquels il laissait emporter sur
des chariots d'innombrables provisions de toute sorte. (Athene~e, Y, XLVI, 311,
4diL Schweighaeuser.)
(3) Polybe, V, LXXIX.
(4) Tite-Live, XXXVII, xxxvu.
(6) Strabon, XVI, n, 646.
(') Polybe, V, LXX.
LIVEE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITEEBANEE. 131
premier port du royaume sur la Mediterranee (l). Laodice"e
faisait un commerce actif avec Alexandrie (2). Maitres des
cotes de la Cilicie et de la Pamphylie, les rois de Syrie ^n
tiraient de nombreux bois de construction que le flottage des
fleuves amenait des montagnes (3). Reunissant ainsi leurs
vaisseaux a ceux des Pheniciens, les Seleucides Ian9aient sur
la Mediterranee des annees considerables (*).
Le commerce lointain occupait aussi de nombreux navires
marchands; la Mediterranee, comme 1'Euphrate, etait sil-
lonnee par des barques qui apportaient ou exportaient des
marchandises de toute sorte. Des vaisseaux voguant sur la
mer EVythree etaient en communication, par des canaux, avec
le littoral mediterranean. Le grand commerce de la Phenicie
avec 1'Espagne et 1'Occident avait cesse, mais la navigation
de 1'Euphrate et du Tigre le remplapait pour le transport des
produits, soit etrangers, soit fabriques dans la Syrie me'me,
et envoyes en Asie Mineure, en Grece ou en £gypte. L'em-
pire des Seleucides offrait le spectacle de 1'ancienne civilisa-
tion, de 1'ancien luxe de Ninive et de Babylone, transfonnes
par le genie grec.
XVI. L'^gypte, qu'Herodote appelle un present du Nil,
n'egalait pas en superficie le quart de 1'empire des Seleu-
cides ; mais elle formait une puissance bien plus
compacte. Sa civilisation remontait au dela de
(') Tite-Live, XXXIII, XLI. — Polybe, V, nx. — Strabon, XYI, n, 639, 640.
(a) Strabon, XVI, n, 640.
(•) Strabon, XTV, v, 571, 672.
(4) En 558, Antiochus mit en mer cent vaisseaux converts et deux cents
bailments legers. (Tite-Live, XXXHI, xix.) C'est la plus grande flotte
syrienne dont il soit fait mention dans ces guerres. Au combat de Myonnese,
la flotte commande'e par Polyx^nide se composait de quatre-vingt-dix navi-
res pontds (574). (Appien, Guerres de Syrie, xxvu.) En 563, avant la
lutte supreme centre les Remains, ce prince avait quarante vaisseaux pontes,
soixante non pontes et deux cents batiments de transport. (Tite-Live, XXXV,
XLIII.) Enfin, 1'annee suivante, un peu avant la bataille de Magnesie, Antiochus
possedait, non compris la flotte phenicienne, cent vaisseaux de moyenne
grandeur, dont soixante et dix pontes. (Tite-Live, XXXVI, XLIII ; XXXVII,
Tin.) Cette marine fut detruite par lea Romains.
132 TEMPS AKTEETETTES A CESAB.
trois mille ans. Les sciences, les arts, y florissaient deja
quand 1'Asie Mineure, la Grece, 1'Italie, etaient encore dans
la .barbaric. La fertilite de la vallee du Nil avait permis a
une population nombreuse de s'y developper, a tel point que,
sous Amasis II, contemporain 'de Servius Tullius, on y comp-
tait vingt mille cites (1). L'administration habile des premiers
Lagides accrut considerablement les ressources du pays. Sous
Ptolemee II, les revenus annuels s'elevaient a 14,800 talents
(86,150,800 fr.) et a 1 million et demi d'artabes (2) de ble (').
En dehors des revenus egyptiens, les impots leves dans les pos-
sessions etrangeres atteignaient le chiffre d'a pen pres 10,000
talents par an. La Coalesyrie, la Phenicie et la Judee, avec la
province de Samarie, rapportaient annuellement a Ptolemee
Evergete 8,000 talents (46 millions et demi) (4). Une seule
fete coutait a, Philadelphe 2,240 talents (plus de 13 mil-
lions) (*). Les sommes accumulees dans le tresor montaient
au chiffre, peut-etre exagere, de 740,000 talents (environ 4
milliards 300 millions de francs) ('). En 527, Ptolemee
EVergete put, sans trop amoindrir ses ressources, envoyer
(') Herodotc, II, CLXXVII. — Diodore de Sicile, I, xxxi.
(5) Mesure assez grande pour en faire treute pains. (Franz, Corpus inscript
ffrcecarum, III, 303. — Polybe, V, LXXIX.)
(3) Bockh, Slaatshaushaltung der Athener, I, XIT, 15.
(*) Flavius Josephe, Antiquites judatques, XII, IT.
(5) Athenee, V, p. 203.
(') Appien, Preface, % 10. — On peut neanmoins juger par les donn6es
suivantes de 1'enormite des sommes accumulees dans les tresors des. rois de
Perse. Cyrus avait gagne, par la conquete de 1'Asie, 34,000 livres d'or mon-
nay6 et 500,000 d'argent. (Pline, XXXIH, XT.) Sous Darius, fils d'Hystaspes,
7,600 talents babyloniens d'argent (le talent babylonien = 7,426 francs)
etaient verses annuellement au fisc royal, plus 140 talents, affect6s a 1'entre-
tien de la cavalerie sicilienne, el?360 talents d'or (4,680 talents d'argent^payes
par les Indes. (Herodote, III, xciv.) Ce roi avait done un revenu annuel de
14,560 talents (108 millions de francs). Darius emmenait avec lui en campagne
deux cents chameaux charges d'or et d'objets precieux. (Demosthene, Sur
les symmories, p. 185 ; XT, p. 622, ed. Miiller.) Aussi, d'apres Strabon, Alex-
andre le Grand trouva-t-il dans les quatre grands tresors de ce roi (a Suse,
Pereis, Pasargades et Persepolis) 180,000 talents (environ 1,337 millions de
francs).
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSET DE LA MEDITERBANEE. 133
aux Rhodiens 3,300 talents d'argent, 1,000 talents de cuivre
et dix millions de mesures de ble ('). Les metaux precieux
abondaient dans 1' empire des Pharaons, comme 1'attestent les
traces d'une exploitation aujourd'hui £puisee et la foule
d'objets en or renfermes dans les tombeaux. Pendant quel-
que temps maitres du Liban, les rois d'lSgypte en tiraient des
bois de construction.
Ces richesses s'etaient surtout accumulees a Alexandrie,
qui devint, apres Carthage, vers le commencement du
viz" siecle de Rome, la premiere vttle commerpante du
monde (3). Elle avait 15 milles de circonference, trois ports
spacieux et commodes, qui permettaient aux plus gros na-
vires de venir mouiller a quai ('). La arrivaient les mar-
chandises de 1'Inde, de 1' Arabic, de 1'^tbiopie, de la c6te
d'Afrique : les unes apportees a dos de chameau de Myos-
Hoi-rnos (au nord de Cosseir), puis transporters sur le Nil (4) ;
les autres venues par canaux du fond du golfe de Suez, ou
amenees du port de Berenice sur la mer Rouge (*). L'occu-
pation de cette mer par les £gyptiens avait mis un terme
aux pirateries des Arabes (') et permis de fonder de nom-
breux comptoirs. L'Inde fournissait les epices, les mousse-
lines et les matieres tinctoriales ; 1'lSthiopie, Tor, 1'ivoire et
le bois d'ebene ; 1' Arabic, les parfums. Tous ces produits
etaient echanges centre ceux qui arrivaient du Pont-Euxin
et de la mer Occidentale. L'industrie indigene des tissus
imprimes et brodes, celle des verreries, prirent sous les
Ptolemees un nouveau developpement. Les objets exhumes
des tombeaux de cette epoque, les peintures qui les decorent,
les mentions consignees dans les textes hieroglyphiques et les
papyrus grecs, prouvent que les genres d'industrie les plus
varies etaient exerces dans le royaume des Pharaons et
avaient atteint un haut degre de perfection. L'excellence
(J) Polybe, Y, LXXXIX.
(a) Strabon, XVII, i, 6Y8.
(*) Strabon, XVII, i, 672, 673.
(4) Strabon, XVI, IT, 664 ; XVH, i, 692.
(6) Strabon, XVII, i, 683.
(6) Diodore de Sicile, III, XLIII.
134 TEMPS ANTEBIEUBS A CE8AB.
des produits, la finesse du travail, attestent 1'intelligence des
ouvriers. Sous Ptolemee II, Parmee se composait de 200,000
fantassins, 40,000 cavaliers, 300 elephants et 200 chars ; les
arsenaux pouvaient fournir des armes a 300,000 homines (').
La flotte egyptienne proprement dite comprenait cent douze
vaisseaux de premier rang (de 5 jusqu'a 30 rangs de rames),
deux cent vingt-quatre de second rang et batiments legers ;
le roi avait, en outre, plus de quatre mille navires dans les
ports places sous sa sujetion ("). C'est surtout apres Alexan-
dra que la marine egyptienne prit une grande extension.
XV 11. Separant 1'figypte des possessions de Carthage, la
Cyrena'ique (regence de Tripoli), jadis colonisee par les Grecs
et independante, etait tombee aux mains du pre-
mier des Ptolemees. Elle possedait des villes
commeryantes et riches, des plaines fertiles; la culture
s'etendait meme jusque sur les montagnes (*) ; le vin, 1'huile,
les dattes, le safran et diverses plantes, telles que le silphium
(laserpitium) (*), faisaient 1'objet d'un trafic considerable (6).
(') Appien, Preface, § 10. — Eii 637, a Raphia, 1'armde egyptienne s'61e-
vait ii 70,000 fantassins, 5,000 cavaliers, 73 elephants. (Polybe, V, LXXIX ;
voyez aussi Y, LXT.) Polybe, qui nous donne ces details, ajoute que la solde
des officiers etait d'une mine (97 francs) par jour. (X1H, n.)
(5) Theocrite, Idylle XVII, vers 90-102. — Athenee (V, XXXTI, 284) et
Appien (Preface, § 10) donnent le detail de cette flotte. — PtolemSe IV Philo-
pator fit construire jusqu'a un navire de quarante rangs de rameurs, qui avait
280 coudees de long et 30 de large. (AthenSe, V, XXXTII, 285.)
(3) Herodote, IV, cxcix. Le plateau de Barca, aujourd'hui desert, etait
alors cultiv6 et bien arrosS.
^ (4) L'objet le plus important du commerce de la Cyrena'ique etait le silphium,
plante dont la racine se vendait au poids de 1'argent. On en extrayait une
espece de gomme laiteuse qui servait de panac6e aux pharmaciens et d'assaison-
nement a la cuisine. Lorsque, en 658, la Cyrena'ique fut incorporee a la Ed-
publique romaine, la province payait son tribut annuel en silphium. Trente
livres de ce sue, apportees a Rome en 667, 6taient regardees comme une
merveille ; et, lorsque C6sar, au commencement de la guerre civile, s'empara
du tr6sor public, il trouva dans la caisse de 1'Etat 1,500 livres de silphium en-
fermees avec For et 1'argent. (Pline, XIX, XL.)
(*) Diodore de Sicile, HI, XLIX. — Herodote, IV, CLXIX. — Athenee, XV,
LIVBE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDirEERANEE. 135
Les chevaux de la Cyrenalque, qui avaient toute la le'gerete
des chevaux arabes, etaient recherches jusque dans la
Grece ('), et les habitants de Gyrene ne purent faire de plus
beau present a Alexandre que de lui envoyer trois cents de
leurs coursiers (a). Cependant les revolutions politiques
avaient deja porte atteinte a 1'antique prosperite de ce
pays ('), qui constituait auparavant par sa navigation, son
commerce et ses arts, peut-<Hre la plus belle des colonies fon-
dees par les Grecs.
XVIII. Les lies nombreuses de la Mediterranee jouis-
saient d'une egale prosperite. Chypre, colonisee par les
Pheniciens, puis par les Grecs, passee ensuite
sous la domination des ^gyptiens, avait une
population qui gardait, de sa premiere patrie, Pamour du
commerce et des voyages lointains. Presque toutes ses vill.es
etaient situees sur les bords de la mer et rnunies d'excellents
ports. Ptolemee Soter y entretenait une armee de 30,000
3£gyptiens ('). Aucun pays n'etait plus riche en bois de con-
struction. Sa fertilite passait pour superieure a celle de
1'figypte (6). Aux produits agricoles venaient se joindre les
pierres precieuses, les mines de cuivre, exploiters depuis
longtemps (8), et si abondantes, que ce metal tira son nom
de 1'ile meme ( Cuprum). On voyait a Chypre de nombreux
sanctuaires, notamment le temple de Venus a Paphos, qui
comptait cent autels (7).
XIX. La Crete, peuplee de races diverses, avait atteint
xxix, 487 ; XXXTIII, 514?— Strabon, XvTT, m, 712. — Pline, Sistoire natu-
relle, XVI, xxxnr, 143 ; XIX, m, 38-45.
(') Pindare, Pythigues, IV, n. — Ath6nee, HI, LTIII, 392.
(3) Diodore de Sicile, XVII, XLIX.
(3) Aristote, Politiqut, VII, n, § 10.
(4) JosSphe, Antiquites judaiques, XIH, xn, 2, 3.
(5) Elien, Hlstoire des animaux, V, LTI. — Eustathe, Comment, sur Denys
le Perieglte, 508. 198, 6d. Bcrnhardy.
(') Strabon, XIV, TI, 583. — Pline, Histoire naturelle, XXXIV, n, IT, 94.
(7) Virile, tineide, I, 415. — Stace, Thebatde, V, 61.
136 TEMPS ANTEBIETJBS A CESAB.
des l'£ge herolque une grande celebrite ; Homere chantait
ses cent villes, rnais elle etait dechue depuis
plusieurs siecles. Sans commerce, sans marine
reguliere, sans agriculture, elle n'avait plus guere de produits
que ses fruits et ses bois,%et la sterilite gu'on remarque
aujourd'hui commen9ait deja. Cependant tout porte a croire
qu'a 1'epoque de la conquete romaine 1'ile devait etre encore
fort peuplee ('). Livres a la piraterie (*), reduits a vendre
leurs services, les Cr6tois, archers renommes, combattaient
comme mercenaires dans les armees de la Syne, de la Mace-
doine et de 1'^gypte (*).
XX. Si la Crete e"tait en decadence, Rhodes, au contraire,
etendait son commerce, qui prit graduellement la place de
celui des villes maritimes de 1'Ionie et de la Carie.
Deja habitee, au temps d'Homere, par une popu-
lation nombreuse, et • renfermant trois - villes importantes,
Lindos, lalysos et Camiros (*), Pile etait, au ve siecle de Rome,
la premiere puissance maritime apres Carthage. La ville de
Rhodes, batie pendant la guerre du Peloponnese (346), avait,
comme la cite punique, deux ports, 1'un pour les batiments
marchands, 1'autre pour les vaisseaux de guerre. Le droit
de mouillage rapportait un million de drachmes par an (6).
Les Rhodiens avaient fonde des colonies sur divers points du
littoral mediterraneen ("), et entretenaient des relations d'amitie
avec un grand nombre de villes dont ils reyurent plus d'une
fois des secours et des presents (7). Ils possedaient, sur le
(') Strabon, X, IT, 408 et suiv.
. (') Polybe, Xni, vm.
(') On trouve des mercenaires cre'tois au service de Flamininus en 557
(Tite-Live, XXXHI, in), a celui d'Antiochus en 564 (Titc-Live, XXXVII, XL),
a celui de Persee en 583 (Tite-Live, XLH, LI), et au service de Rome en 633.
(4) Iliade, H, 656, 6TO.
(') Polybe, XXX, vn, an de Rome 590.
(«) Strabon, XIV, n, 558, 559. La ville de Rhode en Espagne, les dtablis-
sementa dans les Baleares, Gela en Sicile, Sybari* et Palceopolis en ItaUe,
6taient des colonies rhodiennes.
(7) C'est ce qui arriva notamment ^ 1'epoque ou s'Scroulale fameux colosse
LrVBE I, CHAP. IV. — LE BASSE* DE LA MEDITERBANEE. 137
continent asiatique voisin, des villes tributaires, telles que
Caunos et Stratonicee, qui leur payaient 120 talents (700,000
francs). La navigation du Bosphore, dont ils s'effo^aient de
maintenir le passage libre, ne tarda pas a leur appartenir
presque exclusivement(1). Tout le commerce maritime depuis
le Nil jusqu'au Palus-Meotide se trouvait ainsi dans leurs
mains. Charges d'esclaves, de betail, de miel, de cire et de
viandes salees (s), leurs navires allaient chercher sur le littoral
du Bosphore Cimmerien (mer cTAzof) des bles alors tres-
renommes (*), et portaient sur la cote septentrionale de 1'Asie
Mineure les vins et les huiles. Au moyen de ses flottes, et
quoique n'ayant qu'une armee de terre composee d'etran-
gers (4), Rhodes fit plusieurs fois la guerre avec succes. Elle
lutta contre Athenes, notamment de 397 a 399 ; elle resista
victorieusement, en 450, a Demetrius Poliorcete, et dut son
salut au respect de ce prince pour un magnifique tableau
d'lalysos, oeuvre de Protogene (6). Pendant les campagnes
des Romains en Macedoine et en Asie, elle leur fournit des
flottes considerables ('). Sa force maritime se maintint
jusqu'a la guerre civile qui suivit la mort de Cesar ; mais a
cette epoque elle fut aneantie.
de Rhodes, et oil la ville fut violemment dprouve'e par un tremblement de terre.
Hieron, tyran de Syracuse, Ptole'me'e, roi d'E^gypte, Antigone Doson, roi de
Macedoine, et Seleucus, roi de Syne, envoyerent des secours aux Ehodiens.
(Polybe, V, LXXXVIII, LXXXIX.)
(') Nous voyons en effet avec quel soin les Rhodiens se mdnageaient des
allies du cot6 du Pont-Euxin. (Polybe, XXVII, TI.)
(2) Polybe, IV, XXXTIII.
(s) Strabon, VII, IT, 269.
(4) Tite-Live, XXXIII, XTIII.
(5) Pendant le siege de Rhodes, Demetrius avait forme le projet de livrer
aux flammes des Edifices publics dpnt 1'un renfermait le fameux tableau
d'lalysos, peint par Protogene. Les Rhodiens envoyerent une deputation a
Demetrius pour lui demander d'epargner un tel chef-d'oeuvre. Apres cette
entrevue, Demetrius leva le si6ge, epargnant ainsi a la fois la ville et le tableau.
(Aulu-Gelle, XV, xxxi.)
(°) En 555, vingt navires ; en 556, vingt butiments pont^s; en 563, vingt-
cinq batiments pontes et trente-six vaisseaux. Cette derniere flotte de trente-
six vaisseaux fut detruite, et cependant les Rhodiens purent remettre a la mer,
138 TEMPS ANTEKIETJKS A CESAR.
La celebrite de Rhodes n'etait pas moms grande dans
les arts et les lettres que dans le commerce. Apres le regne
d'Alexandre, elle devint le siege d'une ecole fameuse de
sculpture et de peinture, d'ou sortirent Protogene et les
auteurs du Laocoon et du Taureau Farnbse. On voyait dans
la ville trois mille statues (*) et cent six colosses, entre autres
la fameuse statue du Soleil, Pune des sept merveilles du
monde, haute de 105 pieds, et qui avait coute 3,000 talents
(17,400,000 francs) (J). L'ecole de rhetorique de Rhodes etait
fre'quentee par des eleves accourus de toutes les parties de
la Grece, et Cesar, comme Ciceron, alia s'y perfectionner
dans 1'art oratoire.
Les autres lies de la mer £gee avaient presque toutes
perdu leur importance politique, et leur vie commerciale
etait absorbee par les 3£tats nouveaux de 1'Asie Mineure, par
la Macedoine et par Rhodes. II n'en etait pas de meme de
1'archipel de la mer lonienne, dont la prosperite continua
jusqu'au moment ou il tomba au pouvoir des Remains. Cor-
cyre, qui reyut dans son port les flottes romaines, devait a
sa fertilite et a sa position favorable un commerce etendu.
Depuis le ive siecle, rivale de Corinthe, elle s' etait corrompue
comme Byzance et Zacynthe (Zante), qu'Agatharchide, vers
640, nous represente amollies par 1'exces du luxe (').
XXI. L'etat florissant de la Sardaigne venait surtout des
colonies que Carthage y avait fondees. La population de
cette lie se rendit redoutable aux Romains par
son esprit d'independance (4). De 541 (5) a 580,
130,000 hommes furent tues, pris ou vendus ("). Le nombre
la m6me ann6e, vingt vaisseaux. En 584, ils avai(Hit quarante vaisseaux.
(Tite-Live, XXXI, XLVI ; XXXII, xvi ; XXXVI, XLV ; XXXVII, ix, xi, xn ;
XLII, XLV.)
(J) Pline, XXXIV, XTH.
(2) Strabon, XIV, n, 557.
(a) Ath6n6e, XII, XXXT, 461.
(4) Tite-Live, XXIII, xxxiv.
(') Tite-Live, XXIII, XL.
(e) Tite-Live, XLI, xn, xvn, xxvm. — Le chiflre de 80,000 hommes que
LIVKE I, CHAP. IV. LE BASSE* DE LA MEDITEBKANEE. 139
de ces derniers fut si considerable, que 1'expression Sardes d
vendre (Sardi venales) devint proverbiale ('). LaSardaigne,
qui ne compte aujourd'hui que 544,000 habitants, en poss6dait
alors au moins un million. La quantite des cereales, le nom-
bre des troupeaux, faisaient de cette lie le second grenier de
Carthage (a). L'a\idite des Remains 1'epuisa promptement.
Cependant, en 552, les recoltes y etaient encore si abondantes,
qu'on vit les marchands forces de laisser aux matelots le ble
pour le prix du fret ('). L'exploitation des mines, le com-
merce de la laine, d'une qualite superieure (4), occupaient des
milliers de bras.
XXII. La Corse etait beaucoup moins peuplee. Diodore
de Sicile ne lui donne guere plus de 30,000 habitants (8), et
Strabon nous les represente comme sauvages et
vivant dans les montagnes ('). D'apres Pline,
elle aurait eu trente villes (T). La resine, la cire, le miel ('),
exportes par quelques comptoirs que les litrusques et les
Phoceens avaient fondes sur les cotes, etaient presque les
senles productions de 1'ile.
XXHI. La Sicile, appelee par les anciens le sejour favori
de Ceres, devait son nom aux Sicanes ou Sicules, race qui
les Sardes perdirent dans la campagne de T. Gracchus, en 578 et 579, e"tait
donne par 1'inscription officielle que Ton voyait a Rome dans le temple de la
deesse Matuta. (Tite-Live, XLI, xxvin.)
(J) Festus, p. 322, 4d. 0. Miiller. — Tite-Live, XLI, xxi.
0 Voyez Heeren, t. IV, sect I, ch. n. — Polybe, I, LXXIX — Strabon, V,
n, 187. — Diodore de Sicile, V, xv. — Tite-Live, XXIX, xxxvi.
(3) Tite-Live, XXX, xxxvm.
(4) Strabon, V, n, 187.
(5) Diodore de Sicile, V, xiv. — Les Corses s'Stant revolt6s, en 573, eurent
2,000 tu4s. (Tite-Live, XL, xxxiv.) — En 581, ils perdirent 7,000 homines et
eurent plus de 1,700 prisonniers. (Tite-Live, XLH, TO.)
(8) Strabon, V, n, 186-187.
(') Pline, HI, TI, 12.
(8) Diodore de Sicile, V, xin.— En 578, les Corses furent imposes par lea
Remains a 1,000,000 de livres de cire, et a 200,000 en 681. (TUe-Live, XL,
XXXIT ; XLII, vn.)
140 TEMPS ANTEKEEURS A CESAR.
avait jadis peuple une partie de 1'Italie ; des
colonies pheniciennes, et ensuite des cqlonies
grecques, s'y etaient etablies. En 371, les Grecs occupaient
la partie orientale, environ les deux tiers de 1'ile ; les Car-
thaginois, la partie occidentale. La Sicile, & cause de sa pro*
digieuse fertilite, etait, on le comprend, tin objet de convoitise
pour les deux peuples ; bientot elle le fut pour Rome elle-
meme, et, apres la conquete, elle devint le grenier de 1'Italie (J).
Les discours de Ciceron centre Yerres montrent les quantites
prodigieuses de ble qu'elle expediait, et & quel chiffre eleve
montaient les dimes ou taxes qui procuraient aux publicains
des profits im menses (a).
Les villes qui, sous la domination romaine, diminuerent
d' importance, en avaient une considerable au temps dont
nous parlons. La premiere d'entre elles, Syracuse, capitale
du royaume de Hieron, comptait 600,000 ames ; elle etait
composee de six quartiers compris dans une circonference de
180 stades (36 kilometres) ; elle fournit, lorsqu'elle fut con-
quise, un butin 6gal a celui de Carthage (3). D'autres cites
rivalisaient avec Syracuse en etendue et en puissance. Agri-
gente, au temps de la premiere guerre punique, contenait 50,-
000 soldats (4) ; c' etait une des principales places d'armes de
la Sicile (6). Panormus (Palerme), Drepanum (Trapani) et
Lilybee (Marsala), possedaient des arsenaux, des chantiers
de construction et de vastes ports. La rade de Messine pou-
vait contenir 600 vaisseaux ("). La Sicile est encore le pays
le plus riche en monuments antiques ; on y admire les ruines
de vingt et un temples et de onze theatres, entre autres celui
de Taormina, qui contenait quarante mille spectateurs (7).
- (') Cicdron, II' action contre Verrts, II, u, LXXTV. — Les boeufs fournia
saient des cuirs, employes surtout pour les tentes ; les moutons, une laine ex-
cellente pour les v6tements.
(') Ciceron, II' action contre Verres, III, LXX.
(s) Tite-Live, XXV, xxxi.
(*) Polybe, I, xvn et xvm.
(*) Polybe, IX, xxvu. — Strabon, VI, n, 226.
(6) Voy. ce que disent Tite-Live (XXIX, xxvi) et Polybe (I, XLI, XLII,
XLVI.) — Floras, II, n.
(7) Voy. 1'ouvrage du due de Serra di Falco, Antichitd della Sicttia.
LITRE I, CHAP. IV. LE BASSIN DE LA MEDITERKANEE. 141
Cette description succincte du littoral de la Mediterranee,
deux ou trois cents ans avant notre ere, fait assez ressortir
1'etat de prosperite des differents peuples qui 1'habitaient.
Le souvenir d'une telle grandeur inspire un voeu bien naturel,
c'est que'desormais la jalousie des grandes puissances n'em-
peche plus 1'Orient de secouer la poussiere de vingt siecles et
de renaitre a la vie et a la civilisation !
CHAPITRE CINQUIEME.
GUERBES PUNIQUES, DE MACEDOINE ET D'ASIE.
(De 488 & 621.)
I. Rome, ayant etendu sa domination jusqu'a I'extr6mit6
meridionale de 1'Italie, se trouva en face d'une
Comparaison . . *•,•*•* -,-,•-,
entreEomeet puissance qui, par la force des choses, allait de-
Carthage.
venir sa rivale.
Carthage, situee sur la cote africaine la plus rapprochee
de la Sicile, n'en etait separee que par le canal de Malte, qui
partage en deux le grand bassin de la MMiterranee. Elle
avait, depuis plus de deux siecles, conclu, a differentes re-
prises, des traites avec Rome, et, imprevoyante de 1'avenir,
felicite le senat toutes les fois qu'il avait remporte de grands
avantages sur les ICtrusques ou les Samnites.
La superiorite de Carthage au commencement des guerres
puniques etait evidente ; la constitution des deux cites faisait
neanmoins prevoir laquelle en definitive devait 1'emporter.
Une aristocratic puissante regnait chez 1'une et chez 1'autre,
mais a Rome les nobles, sans cesse confondus avec le peuple,
donnaient 1'exemple du patriotisme et de toutes les vertus
civiques, tandis qu'& Carthage les premieres families, enri-
chies par le commerce, amollies par un luxe effrene, formaient
une caste egoiste et avide, distincte du reste des citoyens.
A Rome, 1'unique mobile etait la gloire, la principale occupa-
tion la guerre, le premier devoir le service militaire ; a Car-
thage, on sacrifiait tout & 1'interet, au commerce, et la defense
de la patrie etait, comme un fardeau insupportable, aban-
donn6e a des mercenaires. Aussi, apres une defaite, 1'armee,
LIVEE I, CHAP. V. GUEBRES PUNIQUES ET D'OEIENT. 143
a Carthage, se recomposait avec peine ; a Rome, elle se re-
fonnait aussitot, puisque le peuple etait soumis au recrute-
ment. Si la penurie du tresor obligeait de retarder la paye,
les soldats carthaginois se revoltaient et mettaient 1'lStat en
peril ; les Remains supportaient les privations et la misere
sans murmures, par le seul amour de la patrie.
La religion carthaginoise faisait de la divinite une puis-
sance jalouse et malfaisante, qu'il fallait apaiser par d'horri-
bles sacrifices ou honorer par des pratiques honteuses : de la
des mosurs depravees et cruelles ; a Rome, le bon sens ou
1'interet du gouvernement temperait la brutalite du paga-
nisme, et maintenait dans la religion des id6es de morale (').
Quelle difference encore dans la politique ! Rome avait
dompte par la force des armes, il est yrai, les peuples qui 1'en-
vironnaient ; mais elle s'etait pour ainsi dire fait pardonner
ses victoires en offrant aux vaincus une patrie plus grande et
une part dans les droits de la metropole. D'ailleurs, comrne
les habitants de la Peninsule etaient en general d'une meme
race, elle avait pu facilement se les assimiler. Carthage, au
contraire, etait demeuree Strangere au milieu des indigenes
d'Afrique, dont la separaient 1'origine, la langue et les mceurs.
Elle avait rendu sa domination odieuse a ses sujets et a ses
tributaires par 1'esprit mercantile et les habitudes de rapacit6
de tous ses agents : de la, des insurrections frequentes et des
repressions d'une cruaute inou'ie. La defiance envers ses
sujets I'avait engagee a laisser ouvertes toutes les villes de
son territoire, afin qu'aucune d'elles ne devint le point d'appui
d'une revolte. Aussi deux cents villes se livrerent-elles sans
resistance a Agathocle, des qu'il parut en Afrique. Rome,
au contraire, entourait de remparts ses colonies, et les mu-
(') Ainsi le Jupiter du Capitole, la Junon italique, dans leur culle officiel
du moins, etaient les protecteurs des mortels vertueux et punissaient lea
mechants, tandis que le Moloch et 1'Hercule pheniciens, adores a Carthage,
n'accordaient leurs faveurs qu'a ceux qui faisaient couler un sang innocent sur
leurs autels. (Diodore de Sicile, XX, xiv.) — Remarquer les figurines de
Moloch tenant un gril destin6 k des sacrifices humains. (Alb. della Marmora,
Antiquitea sardet, pL 23,- 61, t. II, 254.)
144: TEMPS ANTEBIEURS A CESAK.
rallies de Plaisance, de Spolete, de Casilinum, de Nola, con-
tribuerent a arreter Annibal.
La ville de Romulus etait alors dans toute la vigueur' de
la jeunesse, tandis que Carthage etait arrivee a ce degre de
corruption ou les £tats ne sont capables de supporter ni les
abus qui les enervent, ni le remede qui les regeneVerait.
A Rome done appartenait 1'avenir. D'un cote, tin peuple
de soldats, contenu par la discipline, la religion, la purete
des inceurs, anime de 1'amour de la patrie, entoure d'allies
devours; de 1'autre, un peuple de marchands avec des
mceurs dissolues, des mercenaires indociles et des sujets
mecontents.
II. Ces deux puissances, d'une ambition egale, mais d'un
esprit si oppose, ne pouvaient rester longtemps en presence
sans se disputer la domination du riche bassin de
puerre nunique la Mediterranee. La Sicile surtout devait exciter
leur convoitise. La possession de cette ile etait
alors partagee entre Hieron, tyran de Syracuse, les Carthagi-
nois et les Mamertins. Ces derniers, issus d'aventuriers
anciens mercenaires d'Agathocle, yenus d'ltalie en 490, et
e"tablis a Messine, se mirent a guerroyer contre les Syra-
cusains. Us solliciterent d'abord 1'assistance des Carthaginois
et leur livrerent 1'acropole de Messine pour prix de la protec-
tion qu'ils en obtinrent; bientot, d^goutes d'allies trop
exigeants, ils envoyerent demander des secours a Rome au
nom d'une commune nationalite, car la plupart se disaient
Italiotes, par consequent allies de la Republique ; quelques-
uns meme ^taient ou se pretendaient Remains (1).
Le senat hesitait : 1'opinion publique 1'emporta, et, malgre
le peu d'interet qu'inspiraient les Mamertins, la guerre fut
de'cidee. Un corps de troupes, envoye sans retard a Messine,
en chassa les Carthaginois. Peu apres, une armee consulaire
passait le d^troit, battait les Syracusains d'abord, puis les
Carthaginois, et s'etablissait militairement dans 1'ile. Tel fut
le commencement de la premiere guerre punique.
(') Polybe, I, TII, xi.
LIVEE I, CHAP. V. GUEKEES PUOTQUE8 ET D'OEIENT. 145
Diverses circonstances favoriserent les Remains. Les
Carthaginois s'etaient rendus odieux aux Grecs siciliens. Les
yilles encore independantes, comparant la discipline des
legions aux exces de tons genres qui avaient signale le pas-
sage des mercenaires d'Agathocle, de PyiThus et des gene-
raux carthaginois, accueillirent les consuls comme des libe-
rateurs. Hieron, maitre de Syracuse, premiere ville de la
Sicile, n'eut pas plutot eprouve la puissance des armes ro-
maines qu'il previt Tissue de la lutte et se declara pour le
plus fort. Son alliance, maintenue fidelement pendant cin-
quante ans, fut d'une grande utilite a la Republique (J). Avec
son appui, les Romains, au bout de la troisi6me annee de
guerre, s'etaient empares d'Agrigente et de la plupart des
villes de 1'interieur ; mais les flottes des Carthaginois res-
taient mattresses de la mer et des places du littoral.
Les Romains manquaient de marine militaire (*). Us pou-
vaient, sans doute, se procurer des batiments de transport,
ou, par leurs allies (socii navales), quelques triremes (3) ;
mais ils n'avaient pas de ces navires a cinq rangs de rames,
plus propres, par leur poids et leur vitesse, a enfoncer les
batiments ennemis. Une incomparable energie supplea en
peu de temps a 1'insuffisance de la flotte: cent vingt galeres
furent construites d'apres le modele d'une quinquereme car-
tl.aginoise echouee sur la cote d'ltalie ; et on exer9a a terre
des soldats au maniement des rames (4). Au bout de deux
(J) Polybe, I, xvi. — Zonare, VHI, 16 et suiv.
(2) Nous avons vu, page 77, que Rome, apres la prise d'Antium (Porto
(TA.nzo), avait deja une marine, mais elle n'avait pas de galeres a trois rangs
ou a cinq rangs de rames. Rien de plus vraisemblable alors que le r6cit de
Titc-Live, qui avance que les Romains prirent pour module une quinqu6r^me
carthaginoise naufrag6e sur leurs cotes. Malgre 1'dtat avanc6 de la science,
nous n'avons pu retrouver qu'imparfaitement la constraction des anciennes
galeres, et, encore aujourd'hui, le probleme ne serait completement r6solu que
si le hasard nous offrait un modele.
(a) Les Romains employment les triremes de Tarente, de Locres, d'E16e et
de Naples pour traverser le detroit de Messine. " L'usage des quinque'remea
6tait tout a fait inconnu en Italic." (Polybe, I, xx.)
(4) Polybe, I, xx, xxi.
10
146 TEMPS AKTEBIEURS A CESAB.
mois, les equipages s'embarquaient et les Carthaginois etaient
battus a Myles (494), et trois ans apres a Tyndaris (497).
Ces deux batailles navales enleverent a Carthage le prestige
de sa superiorite maritime.
Cependant la lutte se prolongeait sur terre sans resultat
decisif, lorsque les deux rivales resolurent chacune, par un
effort supreme, de demeurer maitresse de la mer. Carthage
equipa trois cent cinquante vaisseaux pontes, Rome trois cent
trente d'egale force. En 498, les deux flottes se rencontrerent
entre Heraclee Minoa et le cap d'Ecnome, et, dans un combat
memorable, ou 300,000 hommes (J) *s'entrechoquerent, la vic-
toire resta aux Romains. Le chemin de 1'Afrique etait
ouvert, et M. Atilius Regulus, inspire sans doute par 1'exem-
ple d'Agathocle, imagina d'y porter la guerre. Ses premiers
succes furent tels que Carthage, dans son effroi et pour evi-
ter le siege dont elle et-ait menacee, s'appretait a renoncer
& ses possessions en Sicile. Trop confiant dans la faiblesse
des resistances qu'il avait rencontrees, Regulus crut pouvoir
imposer a Carthage les conditions les plus dures ; le desespoir
rendit aux Africains toute leur energie, et Xanthippe, aven-
turier grec, bon general, mis a la tete des troupes, defit le
consul, dont il^aneantit presque entierement 1'armee.
Jamais les Romains ne se laissaient abattre par les revers ;
ils reporterent la guerre en Sicile et reprirent Panorme, siege
des forces earthaginoises. Pendant plusieurs annees, les
flottes des deux pays ravagerent, les unes les cotes d'Afrique,
les autres le littoral italien ; dans 1'interieur de la Sicile, les
Romains avaient 1'avantage ; sur les rivages de la mer, les
Carthaginois. Deux fois les flottes de la Republique furent
detruites par les tempe"tes ou par 1'ennemi, et ces desastres
engagerent a deux reprises le senat & suspendre toute expe-
dition maritime. La lutte se trouva concentree pendant six
ans dans un coin de la Sicile ; les Romains occupaient Pa-
(J) Chaque vaisseau portait 300 rameurs et 120 soldats, soit 420 hommes
par batiment, ce qui fait, pour la flotte carthaginoise, 147,000 hommes, et,
pour la flotte romaine, 138,600. (Polybe, I, xxv et xxvi.
LIVEE I, CHAP. V. GUERRES PTJNIQUES ET D'ORIENT. 14:7
norme, les Carthaginois Lilybee et Drepanum. Elle aurait pu
se prolonger indefiniment si le senat, malgre la penurie du
tresor, ne fut parvenu, au raoyen de dous volontaires, a
equiper encore une flotte de deux cents quinqueremes.
Lutatius, qui la commandait, dispersa les vaisseaux de 1'en-
nemi, pres des lies JEgates, et, maitre de la mer, mena9a
d'affamer les Carthaginois. Ceux-ci demanderent la paix au
moment meme oil un grand homme de guerre, Amilcar,
venait de rendre le prestige a leurs annes. C'est que, pen-
dant ces vingt-quatre annees, 1'enormite des depenses et des
sacrifices avait decourage Carthage, tandis qu'a Rome le
patriotisme, insensible aux pertes materielles, maintenait
1'energie comme aux premiers jours. Les Carthaginois, con-
traints de ceder tous leurs etablissements en Sicile, payerent
une indemnite de 2,200 talents ('). Des lors toute 1'ile, ex-
cepte le royaume de Hieron, devint tributaire, et, pour la
premiere foi&, Rome cut une province sujette.
Si, malgre ce succes definitif, il y eut des echecs momen-
tanes, on doit les attribuer en grande partie a 1'instabilit^
des plans de campagne variant annuellement avec les gene-
raux. Plusieurs consuls, cependant, ne manquerent ni d'ha-
bilete ni de perseverance, et le senat, toujours reconnais-
sant, recompensa dignement leurs services. Quelques-uns
obtinrent les honneurs du triomphe, entre autres, Duilius,
qui gagna la premiere bataille n a vale, et Lutatius, dont la
victoire decida de la paix. A Carthage, au contraire, les
meilleurs generaux etaient victimes de 1'envie et de 1'ingra-
titude. Xanthippe, vainqueur de Regulus, fut promptement
eloigne par la jalousie de la noblesse, qu'il avait sauvee (*),
et Amilcar, calomnie par une faction rivale, ne re9ut pas de
son gouvernement 1'appui necessaire ^ 1'execution de ses
grands desseins.
Pendant cette lutte de vingt-trois, ans, la guerre manqua
souvent d'une direction habile et suivie, mais les legions ne
perdirent rien de leur ancienne valeur, et on les vit m^me
(l) Pr^s de treize millions de francs. (Polybe, I, uai.)
(*) Polybe, I, xxxvi.
148 TEMPS ANTEKIEUKS A CESAR.
un jour en venir aux mains arec les auxiliaires, qui leur dis-
putaient le poste le plus p6rilleux ; on peut citer aussi 1'in-
trepidite du tribun Calpurnius Flamma, qui sauva les legions
enfermees par Amilcar dans un defile. II couvrit la retraite
avec trois cents homines, et, retrouve vivant sous un mon-
ceau de cadavres, re9ut du consul une couronne de feuillage,
modeste recompense, mais suffisante alors pour inspirer 1'he-
rolsme. Tous les sentiments nobles etaient exaltes au point
de rendre justice a un ennemi. Le consul L. Cornelius fit de
magnifiques obseques a Hannon, general carthaginois, mort
Taillamment en combattant contre lui (:).
Pendant la premiere guerre punique les Carthaginois me-
nacerent souvent les cotes de 1'Italie, sans jamais tenter un
debarquement serieux. Ils ne purent trouver d'allies parmi
les peuples recemment soumis : ni les Samnites, ni les Luca-
niens, qui s'etaient declares pour Pyrrhus, ni les villes grecques
du sud de la Peninsule, ne montrerent de dispositions a la re
volte. Les Gaulois cisalpins, naguere si remuants, et que
nous verrons bientot reprendre les armes, demeurerent immo-
biles. Les mouvements qui eclaterent sur la fin de la guerre
punique parmi les Salentins et les Falisques furent sans im-
portance et ne paraissent pas se rattacher a la grande lutte
entre Rome et Carthage. (").
Cette resistance a toute tentative d'insurrection prouve
que le gouvernement de la Republique etait equitable, et
qu'il avait donne satisfaction aux vaincus. Nulle plainte ne
se fit entendre, meme apres de grands desastres ; et cepen-
dant les calamites de la guerre pesaient cruellement sur les
laboureurs, sans cesse obliges de quitter leurs champs pour
combler les vides faits dans les legions. A 1'interieur le senat
avait pour lui un grand prestige, et a 1'exterieur il jouissait
alors d'une reputation de bonne foi qui lui assurait des
alliances sinceres.
La premiere guerre punique exer9a sur les mceurs une in-
fluence remarquable. Jusqu'alors les Remains n'avaient pas
(l) Valfcre Maxime, V, i, 2.
(a) Tite-Live, Epitome, XIX.
LIVKE I, CHAP. V. GT7EBKES PTJNIQUES ET D'ORIENT. 149
entretenu de rapports suivis avec les Grecs. La conque'te de
la Sicile rendit les relations nombreuses et actives, et bientot
se fit sentir ce que la civilisation hellenique renfermait a la
fois d'utile et de pernicieux.
Les idees religieuses des deux peuples £taient differentes,
bien que le paganisme remain cut de grands rapports avec le
paganisme de la Grece. Celle-ci avait des philosophes, des
sophistes, des libres penseurs. A Rome, rien de semblable ;
les croyances y etaient profondes, na'ives et sinceres ; d'ailleurs,
d5s une epoque tres-reculee, le gouvernement avait subor-
donne la religion a la politique, et s'etait applique a lui don-
ner une direction avantageuse a 1'Etat.
Les Grecs de Sicile introduisirent a Rome deux sectes de
philosophic dont les germes se developperent plus tard, et
qui avaient peut-e"tre plus de rapport avec les instincts des
inities qu'avec ceux des initiateurs. Le sto'icisme fortifia la
pratique des vertus civiques, mais sans modifier leur antique
rudesse ; V epicurisme, bien plus repandu, ne tarda 'pas a
precipiter la nation a la recherche des jouissances mate-
rielles. L'une et 1'autre secte, en inspirant le mepris de la
mort, donnerent une puissance terrible au peuple qui les
adopta.
La guerre avait e'puise les finances de Carthage. Les
ntercenaires, qu'elle ne pouvait payer, se revolterent a la fois
en Afrique et en Sardaigne. Us ne furent vaincus que par le
genie d'Amilcar. Dans cette lie, les exces des revoltes
avaient souleve les habitants, qui parvinrent a les chasser du
pays. Les Romains ne laisserent pas echapper cette occasion
d'intervenir, et, comme precedemment pour les Mamertins, le
senat, selon toute apparence, pretexta qu'il y avait des
Italiotes parmi les mercenaires de Sardaigne. L'ile fut prise,
et les vainqueurs imposerent une nouvelle contribution a
Carthage, qui avait capture quelques vaisseaux marchands
naviguant dans ces parages, abus scandaleux de la force,
que Polybe a hautement fletri ('). Reduits a 1'impuissance
(l) Polybe, HI, x, xxvn, xxvin.
150 TEMPS ANTEKIEUKS A .CESAB.
par la perte de leur marine, par la revolte de leur armee, les
Carthaginois subirent les conditions du plus fort. Ils etaient
sortis de Sicile sans y laisser de regrets ; il n'en fut pas de
meme en Sardaigne ; leur gouvernement et leur domination
y Etaient populaires, probablement a cause de la commu-
naut6 de religion et de 1'origine phenicienne de plusieurs
villes (1). Pendant longtemps encore, des rebellions perio-
diques temoignerent de 1'affection des Sardes pour leurs
anciens maitres. Vers la meme epoque, les Remains s'em-
parerent de la Corse, et, de 516 a 518, repouss5rent les
Ligures et les tribus gauloises avec lesquelles ils etaient en
paix depuis quarante-cinq ans.
ILL Tandis que la Republique protegeait ses frontieres du
nord centre les Gaulois et les Ligures, et qu'elle combattait
Guerre <miy- en Sardaigne et en Corse 1'influence de Carthage,
rie(52o). ejje entreprenait centre un petit peuple barbare
une autre expedition, moins difficile, il est vrai, mais qui
devait avoir d'immenses consequences. La guerre d'lllyrie,
en effet, allait ouvrir aux Romains le chemih de la Grece et
celui de 1'Asie, soumise aux successeurs d'Alexandre, et ou
dominait la civilisation grecque. Devenue une grande puis-
sance maritime, Rome avait desormais dans ses attributions
la police des mers. Les habitants des cotes orientales de
1'Adriatique, adonnes a la piraterie, desolaient le commerce.
Plusieurs fois ils avaient pousse leurs depredations jusqu'en
Messenie, et battu des escadres grecques envoyees pour
r^primer leurs ravages ("). Ces pirates appartenaient a la
nation illyrienne. Les Grecs les consideraient comme bar-
- bares, c'est-a-dire etrangers ula race hellenique; il est proba-
ble pourtant qu'ils avaient avec elle une certaine affinite.
Allies incommodes des rois de Macedoine, souvent ils pre-
naient les armes pour ou centre eux ; peuplades intrepides,
O Les Sardes devaient lew civilisation aux Pheniciens ; les Siciliens
avaient re?u la leur des Grecs. Cette difference explique 1'attachement des
premiere pour Carthage et la repulsion des autres pour la domination punique.
(') Polyle, H, IT, v, x.
LIVEE I, CHAP. V.— GUERBES PTJNIQUES ET D'oKIENT. 151
feroces, elles 6taient pretes & vendre leurs services et leur sang
a qui roulait les payer, fort semblables, en un mot, aux
Albanaisd'aujour-d'hui, qu'on pretend etre leurs descendants,
refoules dans les montagnes par les invasions des Slaves (').
Le roi des Hlyrieus etait un enfant, et sa mere, Teuta,
exerpait la regence. Ce fait seul revele des moeurs absolu-
ment etrangeres a la civilisation hellenique et romaine. Un
chef de Pharos (L'esina), nomme Demetrius, a la solde de
Teuta, occupait en fief 1'ile de Corcyre la Noire (aujourd'hui
Curzola) et remplissait les fonctions de premier ministre.
Les Remains n'eurent pas de peine a le gagner ; d'ailleurs les
Illyriens fournirent une cause legitime de guerre en assassinant
un ambassadeur de la Republique (J). Aussitot le senat en-
voya une armee ut une flotte pour les reduire (525). Deme-
trius livra son ile, qui servit de base d'operations pour s'em-
parer d'Apollonie, de Dyrrachium, de Nutria et d'une grande.
partie de la cote. Apres quelques mois de resistance, les
Illyriens se soumirent, s'engag6rent a renoncer a la piraterie,
cederent quelques ports, et consentirent a donner Demetrius,
1'allie des Romains, pour tuteur a leur roi (').
Cette expedition valut a la Republique une grande popu-
lar^ dans toute la Grece ; les Atheniens, et la ligue Acheenne
surtout, furent prodigues de remerciments, et commencerent
des lors a considerer les Romains comme des protecteurs con-
tre leurs daugereux voisins, les rois de Macedoine. Quant
aux Illyriens, la leyon qu'ils avaient re9ue ne suffit pas pour les
corriger de leurs habitudes de piraterie. Dix ans plus tard,
une autre expedition dut aller chatier les Istriens au fond de
1'Adriatique (4), et, bientot apres, la desobeissance de Deme-
trius aux ordres du senat ramena la guerre en Illyrie. II fut
force de se refugier aupres de Philippe de Macedoine, tan-
dis que le jeune roi devenait 1'allie ou le sujet de la Repu-
(') Hahn, Albanesische Studien.
(2) Florus, II, v. — Appien, Giierres d' Illyrie, vii.
O Polybe, II, xi et suiv.
(4) Tite-Live, Epitome, XX, an de Rome 533. — Orose, IV, xnr.
152 TEMPS ANTEBIEUB8 A CESAR.
blique (l). Pendant ce temps une nouvelle guerre attirait
1'attention des Komains.
IV. La pensee du senat etait evidemment d'etendre sa
domination vers le nord de 1'Italie, et de la preserver ainsi
invasion des ^es invasi°ns des Gaulois. En 522, sur la propo-
cisaipins (528). gitiOn du tribun Flaminius, les Senons avaient etc
expulses du Picenum, et leurs terres, declarees domaine pu-
blic, partagees entre les plebeiens. Cette mesure, presage,
pour les tribus gauloises voisines, du sort qui leur etait re-
serve, excita parmi elles une vive inquietude et elles se mirent
a preparer une formidable invasion. En 528, elles appele-
rent d'au dela des Alpes une masse de barbares de la race
belliqueuse des Gesates (2). L'effroi fut immense a Rome.
Le meme interet anima les peuples de 1'Italie, et la crainte
d'un danger egalement menayant pour tous commen9a a leur
inspirer le meme esprit ('). Us coururent aux armes ; on
mit sur pied une armee de 150,000 hommes d'infanterie, de
6,000 chevaux, et le recensement des hommes en etat de
porter les armes s'eleva a pres de 800,000. L'enumeration
des contingents de chaque pays fournit des renseignements
precieux sur la population generale de 1'Italie, qui parait,
a cette epoque, avoir ete, sans compter les esclaves, a peu
pres la meme qu'aujourd'hui (4), avec cette difference, cepen-
(J) Polybe, III, xvi et suiv.
(2) Peuple situe entre le Rhone et les Alpes. (Polybe, n, xxii, rsxiv.)
(3) " Ce n'etait pas Rome seule que les Italiens, effray^s de 1'invasion gau-
loise, croyaient alors defendre ; ils comprenaient qu'U s'agissait de leur propre
ealut." (Polybe, II, xxin.)
- (4) Void, d'apres Polybe (H, XXIT), Petat des forces d'ltalie:
Deux armees consulaires, chacune de deux legions, de 5,200 fantassins
et de 300 cavaliers 20,800 1,200
Troupes alli6es 30,000 2,000
Sabins et Etrusques 50,000 et plus de 4,000
Les Ombriens et Sarsinates, habi-
tants de 1'Apennin 20,000 "
Ce'nomans et Venetes 20,000 "
A Rome 20,000 1,500
LIVKE I, CHAP. V. GUEKKE8 PUNIQTJE8 ET D'OEIENT. 153
dant, que les homines valides e"taient alors dans une propor-
tion beaucoup plus grande ('). Ces documents donnent
aussi lieu de remarquer que les Samnites, remis depuis
quarante ans seulement des desastres de leurs luttes san-
glantes, pouvaient encore fournir 77,000 homines.
Les Gaulois pe"netrerent jusqu'au centre de la Toscane, et
defirent a Fiesole une armee romaine ; mais, intimides par
1'arrivee iinprevue du consul L. ^Emilius venant de Rimini,
ils se retiraient, lorsque, rencontrant 1'autre consul, Caius
Atilius, qui, de retour de Sardaigne, avait debarqu6 a Pise,
ils se trouverent pris entre deux armees et furent nm'antis.
Dans les annees suiv antes, les tribus gauloises, successive-
ment refoulees au dela du P6, essuyerent une nouvelle de-
faite aux bords de 1'Adda; la coalition des peuples cisalpins
fut dissoute, sans amener la soumission complete du pays.
Les colonies de Cremone et de Plaisance contribuerent
neanmoins a le contenir.
Pendant que le nord de 1'Italie semblait devoir absorber
1'attention des Remains, de graves evenements se passaient
en Espagne.
V. Carthage, humiliee, avait perdu 1'empire de la mer, la
Sicile et la Sardaigne. Rome, au contraire, s'etait affermie
Allies (de la reserve) 30,000 2,000
Latins 80,000 6,000
Samnites 70,000 7,000
lapygiens et Messapiens 50,000 16,000
Lucaniens 30,000 3,000
Marses, Marrucins, Frentaniens et
Vesting 20,000 4,000
En Sicile et a Tarente, deux legions
de 4,200 fantassins et 200 cava-
liers 1 8,400 400
Citoyens remains et campaniens 250,000 23,000
699,200 fantassins 69,100chevaux.
(') Voyez le memoire de Zumpt, Stand der Bevolkerung im Altcrthum.
Berlin, 1841.
154: TEMPS ANTEKIETJBS A CESAR.
par ses conquetes dans la Mediterranee, en Illyrie
Deuxi&ne r . _. , . m „ , ,
{merre punique et dans la Cisalpine. Tout a coup la scene
change : les dangers qui menasaient la ville
afHcaine disparaissent. Carthage se releve de son abaisse-
ment, et Rome, qui a pu compter naguere 800,000 hommes
en 6tat de porter les armes, tremblera bientot pour sa propre
existence. Un changement si imprevu s'opei-e par la simple
apparition dans les rangs de 1'armee carthaginoise d'un
homme de ge"nie, Annibal.
Son pere, Amilcar, chef de la puissante faction des Barca,
avait sauve Carthage en domptant 1'insurrection des mer-
cenaires. Charge ensuite de la guerre d'Espagne, il avait
vaincu les peuples les plus belliqueux de cette contree et
forme en silence une armee redoutable. Ayant reconnu de
bonne heure le merite d'un jeune homme nomine Asdrubal,
il se 1'etait attache avec 1'intention d'en faire son successeur.
En le prenant pour gendre, il lui avait confie 1'education
d' Annibal, sur lequel reposaient ses plus cheres esperances.
Amilcar ay ant ete tue en 526, Asdrubal 1'avait remplace a la
tete de I'arm6e.
Les progres des Carthaginois en Espagne et 1'etat de
leurs forces dans ce pays avaient alarme le senat, qui,
des 526, obligea le gouvernement de Carthage de souscrire
a un nouveau traite, interdisant a 1'armee punique de passer
PEbre et d'attaquer les peuples allies de la Republique (J).
Ce dernier article se rapportait aux Sagontins, qui avaient eu
deja quelques demeles avec les Carthaginois. Les Remains
affectaient de ne pas les considerer comme aborigines, et
s'autorisaient d'une le"gende qui faisait de ce peuple une
colonie d'Ardee, contemporaine de la guerre de Troie (2).
Par une semblable conduite, Rome se menageait des allies
en Espagne pour observer ses anciens adversaires, et cette
fois, comme a l'e"gard des Mamertins, elle montrait une sym-
pathie int6ressee en faveur d'une faible nation exposee a de
(l) Polybe, HI, xzx.
(a) Tite-Live, XXI, vu.
LIVKE I, CHAP. V. GTJEBBES PTTNIQUES ET D'oEIENT. 155
frequentes collisions avec les Carthaginois. Asdrubal" avait
re§u 1'ordre d'executer le nouveau traite ; mais il fut assassine
par un Gaulois en 534, et 1'armee, sans attendre les ordres de
Carthage, acclama pour son chef Annibal, alors age" de vingt-
neuf ans. En depit des factions rivales, ce choix fut main-
tenu, et peut-etre quelque hesitation de la part du conseil de
Carthage eut-elle amene la revolte des troupes. Le parti des
Barca I'emporta dans le gouvernenaent, et confirma le pouvoir
du jeune general. Adore des soldats, qui voyaient en lui
leur eleve, il exergait sur eux une autorite absolue et croyait
avec ces vieilles bandes pouvoir tout oser.
Les Sagontins etaient en guerre avec les Torboletes (*),
allies ou sujets de Carthage. Au mSpris du traite de 526,
Annibal vint assieger Sagonte et s'en empara apres un siege
de plusieurs mois. II pretendait qu'en attaquant ses propres
allies, les Sagontins avaient etc les agresseurs. Ceux-ci
s'etaient fiates d'implorer le secours de Rome. Le senat se
borna & expedier des commissaires, les uns aupres d' Annibal,
qui ne les ecouta pas, les autres & Carthage, ou ils n'arriverent
que lorsque dejil Sagonte avait cesse d'exister. Un butin im-
mense, envoye par le vainqueur, avait fait taire la faction
hostile aux Barca, et le peuple, comme les soldats, exalte par
le succes, ne respirait que la guerre. Les ambassadeurs ro-
mains, envoyes pour exiger des indemnites et meme deman-
der la tete d' Annibal, furent mal re9us et revinrent en decla-
rant les hostilites inevitables.
Rome s'y prepara avec sa fermete et son energie ordi-
naires. L'un des consuls eut ordre de passer en Sicile et de
1& en Afrique, 1'autre de diriger une arm£e par mer sur
PEspagne et d'en chasser les Carthaginois. Mais, sans
attendre 1'issue des negociations, Annibal etait en pleine
marche pour transporter la guerre en Italic. Tantot traitant
avec les peuplades celtiberiennes ou gauloises afin d'obtenir
un passage sur leur territoire, tantot les intimidant par ses
armes, il avait atteint les bords du Rhone, lorsque le consul
(') Appien, Guerres d'Espagne, x.
156 TEMPS ANTEBIEUKS A CE6AK.
charge de conquerir 1'Espagne, P. Cornelius Scipion, de
barque pres de 1'embouchure orienfale de ce fleuve, apprit
qu'Annibal etait dejii engage dans les Alpes. II laisse alors
son armee a son frere Cnseus, retourne promptement a
Pise, se met a la tete des troupes destinees a combattre les
Boiens, traverse le P6 avec elles, esperant par ce mouve-
ment rapide surprendre le general carthaginois au moment
oil, fatigue et affaibli, il deboucherait dans les plaines de
1'Italie.
Les deux armees se rencontrerent au bord du Tessin
(536). Scipion, battu et blesse, se replia sur la colonie de
Plaisance. , Rejoint aux environs de cette ville par son col-
legue Tib. Sempronius Longus, il offrit de nouveau, sur la
Trebia, la bataille aux Carthaginois. Une victoire eclatante
mit Aimibal en possession d'une grande partie de la Ligurie
et de la Gaule cisalpine, dont les peuplades belliqueuses
1'accueillirent avec enthousiasme et renforcerent son ar-
mee, reduite, apres le passage des monts, a moins de
30,000 homines. Flatte de 1'accueil des Gaulois, le general
carthaginois voulut gagner aussi les Italiotes, et, s'annon-
9ant comme le liberateur des peuples opprimes, il eut soin,
apres la victoire, de renvoyer libres tous les prisonniers
faits sur les allies. II esperait flue ces captifs delivres
deviendraient pour lui d'utiles emissaires. Au printemps
de 537, il entra en £trurie, traversa les marais du Val di
Chiana, et, attirant 1'armee romaine pres du lac de Trasi-
mene, dans des lieux defavorables, la detruisit presque tout
entiere. •
La terreur fut grande a Rome ; cependant le vainqueur,
apres avoir devaste l'£trurie, attaque en vain Spolete, tra-
versa 1'Apennin, se jeta dans POmbrie, le Piceuum, et de la
se dirigea, par le Samnium, vers les cotes de 1'Apuliel En
effet, arrive jusqu'au centre de 1'Italie, prive de toute com-
munication avec la mere patrie, sans les machines neces-
saires pour un siege, sans ligne de retraite assuree, ayant sur
ses derrieres 1'armee de Sempronius, que devait faire Anni-
bal ? Mettre les Apennins entre lui et Rome, se rapprocher
LIVKE I, CHAP. V. GUEKEES PDOTQUES ET D'oREENT. 157
des populations raieux disposers en sa faveur, enfin, par la
conquete des provinces meridionales, etablir une base
d'operations solide, en rapport direct avec Carthage. Malgre
la victoire de Trasim&ne, sa position etait critique, car,
excepte les Gaulois cisalpins, tous les peuples italiotes
demeuraient fideles a Rome, et aucun, jusqu'alors, n'etait
venu grossir son armee (J). Aussi Annibal resta-t-il plusieurs
mois entre Casilinum et Arpi, ou Fabius, par ses habiles
manoauvres, serait parvenu a affamer 1'armee carthaginoise,
si son commandement n'eut pas expire; d'ailleurs le parti
populaire, irrite d'un syst6me de temporisation qu'il accusait
de lachete, eleva au consulat, comme collogue d'^Emilius
Paulus, Varron, homme incapable. Force de se tenir en
Apulie, pour faire vivre ses troupes, Annibal, imprudemment
attaque, defit entierement, pres de Cannes, deux annees
consulaires composees de huit legions et d'un nombre egal
d'allies, s'elevant a 87,000 hommes (538) ("). Un des consuls
perit, 1'autre s'echappa, suivi seulement de quelques cavaliers.
40,000 Remains avaient etc tues ou pris, et Annibal envoya
a Carthage un boisseau d'anneaux d'or enleves aux chevaliers
restes sur le champ de bataille ('). Des lors une partie du
Samnium, de 1' Apulie, de la Lucanie et du Bruttium, se
declara pour les Carthaginois, tandis que les villes grecques
du midi de la Peninsule resterent favorables aux Remains (4).
(') Polybe, IH, xc. — " Les allies eHaient jusqu'alors rested fermes dans
leur attachement." (Tite-Live, XXH, LXI.) — " Cette fidelit6 qu'ils nous ont
gardee au milieu de nos revere." (Discours de Fabiut, Tite-Live, XXII,
xxxix.)
(") H y avait dans les troupes romaines de la cavalerie samnite. (Tite-Live,
XXVH, XLIII.)
(3) Tite-Live, XXTT, XLIX ; XXHI, xii. — "Dans la deuxieme guerre
punique 1'usage des anneaux etait deja devenu vulgaire; sans cela il eut ^t^
impossible a Annibal d'envoyer trois modius d'anneaux & Carthage." (Pline,
XXXIII, vi, 4.) — On lit dans Appien: "Les tribuns des soldats portent
1'anneau d'or, ceux qui sont au-dessous 1'ont de fer." ( Guterres puniques,
vm, CT.)
(4) " Les villes grecques, port6es a maintenir Palliance avec Rome." (Tite-
Live, XXIV, i.) — Meme dans le Bruttium, la petite ville de Petelie se defendit
158 TEMPS ANTEKIEUBS A CESAR.
Vers le meme temps, pour surcroft de malheur, L. Postumius,
envoye centre les Gaulois, fut battu, et son arm6e taillee en
pieces.
Les Romains so faisaient surtout admirer dans 1'adversite ;
ainsi le senat, par une politique habile, alia au-devant du
consul Varron et le remercia de ne pas avoir desespere de la
Re"publique ; mais il ne voulut plus employer les troupes qui
s'etaient retirees du combat, et les envoya en Sicile avec
defense de rentrer en Italic tant que 1'enncmi n'en aurait pas
ete chasse". On refusa de racheter les prisonniers au pouvoir
d'Annibal. La patrie, disait-on, n'avait pas besoin de cetix
qui s'etaient laisse prendre les armes a la main (J), ce qui
faisait repeter a Rome qu'on traitait bien difieremment
rhomme puissant et 1'humble citoyen (*).
L'idee de demander la paix ne se presenta ti personne.
Chacun rivalisa de sacrifices et de devouement. On leva de
nouvelles legions, on enrola 8,000 esclaves, qui furent
affranchis apres les premiers combats ('). Le tresor etant
vide, toutes les fortunes particulieres vinrent a son secours.
Les proprictaires des esclaves pris pour I'arme'e, les publi-
cains charges des approvisionnements, consentirent a n'etre
rembourses qu'a la fin de la guerre. Chacun, suivant ses
moyens, entretint u ses frais des affranchis pour servir sur les
ga!6res. A 1'exemple du senat, les veuves et les mineurs
porterent leur or et leur argent au tresor public. II fut de-
fendu de garder chez soi au dela d'une valeur determinee en
bijoux, vaisselle, numeraire d'argent ou de cuivre, et, par la
loi Oppia, on alia jusqu'a regler la toilette des fernmes (4).
^centre Annibal avec la plus grande energie ; les femmes se battirent comme
les homines. (Appien, VII, xxix.)
(') Eutrope, HI, vi.
(") Tite-Live, XXVI, i.
O Tite-Live, XXIV, XIT.
(4) " La loi Oppia, proposee par le tribun C. Oppius, sous le consulat de Q.
Fabius et de Tiberius Sempronius (539), au fort de la seconde guerre punique,
d6fendait aux femmes d'avoir pour leur usage plus d'une demi-once d'or, de
porter des habits de diverses couleurs, de se faire voiturer dans Borne, dans un
rajon de mille pas, sur un char attcl^ dc chevaux, except6 pour se rendre aux
LIVBE I, CHAP. V. GUEBEES PUNIQUES ET D'OBEEOT. 159
Enfin on limita a trente jours la duree du deuil porte dans les
families pour les parents morts devant 1'ennemi (').
Apres la victoire de Cannes, il aurait ete plus facile a
Annibal qu'apres Trasimene de marcher droit sur Rome ;
cependant, puisqu'un si grand capitaine ne crut pas possible
de le tenter, il n'est pas sans interet d'en rechercher les mo-
tifs : d'abord sa force principale etait dans la cavalerie
numide, qui cut ete inutile dans un si6ge (") ; ensuite il avait
generalement 1'inferiorite dans 1'attaque des places. Ainsi,
apres la Trebia, il'ne put se rendre maitre de Plaisance (3) ;
apres Trasimene, il echoua devant Spolete ; trois fois il se
dirigea vers Naples sans oser 1'attaquer ; plus tard il fut
oblige d'abandonner les sieges de Nola, de Cumes et de
Casilinum (4). Quoi done de plus naturel que son hesitation
a attaquer Rome, defendue par une population nombreuse,
habituee au metier des annes ?
La preuve la plus frappante du genie d'Annibal, c'est
d'etre reste seize ans en Italic, livre presque a ses seules
forces, reduit a ne recruter son annee que parmi ses nouveaux
allies et a subsister a leurs depens, mal seconde par le senat
de son pays, ayant toujours en face deux armies cousulaires,
enfin enferme dans la Peninsule par les flottes romaines, qui
en gardaient les cotes pour intercepter les renforts envoyes
de Carthage. Sa constante preoccupation fut done de se
sacrifices publics." Cette loi, n'6tant que temporaire, fut revoqu4e, malgre
1'opposiUon de P. Caton, en 559. (Tite-Live, XXXTV, i, vi.)
(') Valere Maxime, I, i, 15.
(2) " C' etait dans la cavalerie qu' Annibal mettait toutes ses esperances."
(Polybe, HI, ci.) — "La cavalerie seule d'Annibal causait les victoires de Car-
thage et les defaites de Rome." (Polybe, IX, m.)— "La perte de 500
Numides fut plus sensible a Annibal que tout autre echec, et depuis ce temps
il n'eut plus en cavalerie la superiorite qui jusque-la. lui avait donn6 tant d'avan
tage," (543.) (Tite-Live, XXVI, xxxvm.)
(3) " Annibal se Bouvenait d'avoir echoue devant Plaisance." (Tite-Live,
XXVII, xxxix.)
(4) Tite-Live, XXIH, xv et xvni. — Anuibal prit par famine les places de
Casilinum et de Nucerie ; quant a la citadelle de Tarente, elle resista cinq ans
et ne put etre forcee. (Tite-Live XXVH, xxv.)
160 TEMPS ANTEKIEUKS A CE8AB.
rendre maltre de quelques points importants du littoral pour
communiquer avec 1'Afrique. Apres Cannes, il occupe Capoue,
cherche a gagner la mer par Naples ('), Cumes, Pouzzoles ;
ne pouvant y parvenir, il s'empare d'Arpi et de Salapia, sur
la cote orientale, oil il espere rencontrer les ambassadeurs
du roi de Macedoine. It fait ensuite du Bruttium sa base
d' operation, et ses tentatives sont dirigees centre les places
maritimes, tantot centre Brindes et Tarente, tantot centre
Locres et Rhegium.
Toutes les defaites essuyees par les generaux de la Repu-
blique avaient eu pour cause d'abord la superiorite de la
cavalerie numide et I'inferiorite1 des soldats latins, leves a la
hate ('), opposes a de vieilles troupes aguerries ; ensuite
1'exces d'audace devant un capitaine habile, qui attirait
ses adversaires sur le terrain qu'ii avait choisi. Cependant
Annibal, considerablement affaibli par ses victoires, s'ecriait
apres Cannes, comme Pyrrhus apres Heraclee, qu'un autre
succes semblable amenerait sa ruine (3). Q. Fabius Maxi-
mus, rappele au pouvoir (539), continua un systeme de
guerre methodique, tandis que Marcellus, son collegue, plus
hardi (4), prit 1' offensive et arre'ta les progres de 1'ennemi en
1'obligeant de se renfermer dans un trapeze, forme au nord
par Capoue et Arpi, au sud par Rhegium et Tarente. En
543, toute la guerre s'etait concentree autour de deux places :
la citadelle de Tarente, bloquee par les Carthaginois, et Ca-
poue, assiegee par les deux consiils. Us s'etaient entoures de
lignes de contrevallatioa contre la place et de lignes de cir-
convallation contre les attaques du dehors. Annibal, ayant
echoue dans sa tentative de forcer ces dernieres, marcha sur
Rome, dans 1'espoir de faire lever le siege de Capoue et de
diviser les deux armees consulaires, pour les battre separe-
ment en rase campagne. Arrive sous les murs de la capitale
(]) " Annibal descend vers Naples, ayant a cceur de s'assurer rae place
maritime pour recevoir des secours d'Afnque." (Tite-Live, XXIII, xv.)
(») Polybe, HI, en.
(*) Appien, Guerres d1 Annibal, XXTI.
(4) Plutarque, Marcellus, xi et xxxin.
LIVKE I, CHAP. V. GUEREES PUNIQUES ET D'OKIENT. 161
et prevoyant trop de difficultes pour se rendre maitre d'une
si grande ville, il abandonna ses projets d' offensive, et recula
jusqu'aux environs de Rhegium. Son sejour se prolongea
plusieurs annees, avec des alternatives de revers et de succes,
dans le midi de 1'Italie, dont la population lui etait favorable ;
evitant les engagements, s'eloiguant peu de la mer, et ne de-
passant pas 1'extremite meridionale du Samnium.
En 547, une grande armee, partie d'Espagne et conduite
par un de ses freres, Asdrubal, avait traverse les Alpes et
s'avan9ait, pour le rejoindre, en longeant la cote de 1'Adria-
tique. Deux armees consulates etaient chargees de com-
battre les Carthaginois : 1'une, sous les ordres du consul M.
Livius Salinator, dans 1'Ombrie ; 1'autre, ayant a sa tete le
consul C. Claudius Neron, tenait en echec Annibal en Lu-
canie, et avait meme obtenu sur lui un avantage a Gru-
mentum. Annibal s'etait avance jusqu'a Canusium, lorsque
le consul Claudius Neron, instruit de la superiorite numerique
de 1'armee de secours, laisse son camp sous la garde de Q.
Cassius, son lieutenant, dissimule son depart, vient operer sa
jonction avec son collegue, et defait, pres du Metaure, Asdru-
bal, qui y perit avec toute son armee ('). Des lors, Annibal
prevoit le sort de Carthage ; il abandonne 1'Apulie, la Lu-
canie meme, et se retire dans le seul pays demeure fidele, le
Bruttium ; il y reste enferme encore cinq annees, attendant
toujours des renforts ('), et ne quitte 1'Italie que lorsque sa
patrie, menacee par les legions romaines, deja sur le sol afri-
cain, le rappelle pour la defendre.
La marine des deux nations joua dans cette guerre un
role important. Les Remains mirent tout en osuvre pour
rester maitres de la mer ; leurs flottes, placees a Ostie, a
Brindes et a Lilybee, exer9aient sans cesse la surveillance
la plus active sur les cotes de 1'Italie ; elles firent meme des
excursions dans le voisinage de Carthage et jusqu'en Grece (*).
(') Tite-Live, XXYH, xiix.
(3) Appien, Guerres d'Annibal, LIT.
(8) En 636, Rome avait sur mer 220 quinqueremes et 20 petits vaisseaux
(Tite-Live, XXI, XTII), avec lesquela elle protegeait d'une maniere efficace lea
11
162 TEMPS ANTERIEUKS A CESAR.
La difficulte des communications directes engagea les Car-
thaginois a faire passer leurs troupes par 1'Espagne et les
Alpes, oil leurs armees se recrutaient en route, plutot que
de les diriger sur les cotes meridionales de 1'Italie. Annibal
ne reput que de faibles renforts (') ; Tite-Live mentionne
deux envois settlement, le premier de 4,000 Numides et
40 elephants, et le second, amene par Bomilcar, sur la cote
du golfe ionien, pres de Locres (2). Tous les autres convois
paraissent avoir ete interceptes, et 1'un des plus considera-
bles, charge d'approvisionnements et de troupes, fut detruit
sur les cotes de Sicile (').
cotes de la Sicile et de 1'Italie. (Tite-Live, XXI, XLIX, LI.) En 537, Scipion,
avec 35 vaisseaux, detruit une flotte carthaginoise aux embouchures de 1'Ebre
(Tite-Live, XXII, xix), et le consul Servilius Geminus debarque en Afrique
avec 120 bailments, afin d'empecher Carthage d'envoyer des renforts a Anni-
bal. (Tite-Live, XXII, xxxi.) En 538, la flotte de Sicile est renforcee de 25
navires. (Tite-Live, XXII, xxxvn.) En 539, Valerius Lsevinus avait 25 vais-
seaux pour proteger la cote de 1'Adriatique, et Fulvius, un meme nombre pour
eurveiller la cote d'Ostie (Tite-Live, XXIII, xxxn) ; puis la flotte de 1'Adria-
tique, portee a 55 voiles, re9oit la mission de contenir la Macedoine. (Tite-
Live, XXIII, xxxvm.) La meme ann4e, la flotte de Sicile, sous Titus Ota-
cilius, defait les Carthaginois. (Tite-Live, XXIII, XLI.) En 540, Rome a 150
vaisseaux (Tite-Live, XXIV, xi) ; cette annee et la suivante, la flotte romaine
d6fend Apollonie, attaquee par le roi de Macedoine, et debarque des troupes
qui ravagent le territoire d'Utique. L'eflectif de 1'armee navale parait n'avoir
pas varie jusqu'en 543, epoque a laquelle la Grece necessitait encore la presence
de 50 batiments remains, et la Sicile, de 100. (Tite-Live, XXVI, i.) En 544,
20 vaisseaux stationnaient dans les eaux de Rhegium pour assurer les arrivages
de vivres entre la Sicile et la garnison de Tarente. (Tite-Live, XXVI, xxxix.)
En 545, 30 voiles sont detachees de la flotte de Sicile pour croiser devant cette
ville. (Tite-Live, XXVII, vn.) En 546, Carthage prdparait un annement
formidable de 200 voiles (Tite-Live, XXVII, XXH); Rome lui oppose 280
navires: 30 defendent la cote d'Espagne, 50 gardent la Sardaigne, 50 les
bouches du Tibre, 50 la Macedoine, 100 stationnent en Sicile, prets a ope>er
une descente en Afrique, et la flotte carthaginoise est battue devant Clupeo.
(Tite-Live, XXVH, xxix.) Enfin, en 547, une seconde victoire de Valerius
Lasvinus rend la mer compl^tement libre. (Tite-Live, XXVIII, rv.)
(') " Les Carthaginois, uniquement prdoccupes de semauitenir en Espagne,
n'envoyaient a Annibal aucun secours, comme s'il n'avait eu que des succes
en Italic." (Tite-Live, XXVIII, xu.)
(5) Tite-Live, XXTII, xm et XLI.
O Appicn, Ouerrcs d' Annibal, LIT.
LIVRE I, CHAP. V. GUEKKES PUNIQUES ET D'OBIENT. 163
H faut admirer la Constance des Remains centre des enne-
mis qui les mena9aient a la fois de tous cotes. En m6me
temps ils contenaient les Gaulois cisalpins et les 32trusques,
combattaient le roi de Macedoine, allie d'Annibal, soute-
naient en Espagrie une guerre acharnee et reprimaient en
Sicile les attaques des Syracusains, qui, apres la mort de
Hieron, s'etaient declares contre la Republique. II fallut
trois ans pour reduire Syracuse, defendue par Archimede.
Rome maintint sur pied, tarit que dura la seconde guerre
punique, de seize a vingt-trois legions (J), recrutees seulement
dans la ville et le Latium (*) ; or ces vingt-trois legions repr6-
sentaient un efiectif d'environ 100,000 hommes, chiffre qui ne
paraitra pas exagere si on le compare au recensement de 534,
s'elevant a 270,213 hommes et ne comprenant que les per-
sonnes en etat de porter les armes. (Voyez p. 225.)
La treizieme annee de la guerre, les chances tournerent
en faveur de la Republique. P. Cornelius Scipion, fils du
consul battu a la Trebia, venait de chasser les Carthaginois
de 1'Espagne. Le peuple, devinant son genie, lui avait con-
fere, six ans auparavant, les pouvoirs de proconsul, malgre
ses vingt-quatre ans. De retour a Rome, Scipion, nornme
consul (549), passa en Sicile, de la en Afrique, oil, apres une
campagne de deux ans, il defit Annibal dans les plaines de
Zama, et contraignit la rivale de Rome a demander la paix
(552). Le senat accorda au vainqueur le plus grand honneur
qu'une republique puisse conferer a un de ses citoyens : elle
s'en remit a lui pour dieter les conditions aux vaincus. Car-
thage fut reduite a livrer ses vaisseaux, ses elephants, a payer
10,000 talents (58 millions de francs) ; enfin, a prendre 1'en-
gagement honteux de ne x>lus faire la guerre sans 1'autorisa-
tion de Rome.
(') En 540, Rome cut sur pied dix-huit 16gions ; en 641, vingt 16gions ; en
642 et 543, vingt-trois legions ; en 544 et 646, vingt et une ; en 647, vingt-
trois ; en 551, vingt ; en 652, seize ; en 553, quatorze ; en 554, le nombre est
reduit & six. (Tite-Live, XXIV, XI-XLIV ; XXV, in ; XXVI, i, xxvin ; XXVII,
xxii, xxxvi ; XXX, n, xxvn, XLI ; XXXI, Tin.)
(•) " Les Remains ne prenaient leur infanterie et leur cavalerie que dans
Rome ou dans de Latium." (rite-Live, XXII, xxxvii.)
164 TEMPS ANTEKIEUES A C^SAR.
VI. La seconde guerre punique avait amene la soumission
de Carthage et de 1'Espagne, mais c'etait au prix de penibles
sacrifices. Pendant cette lutte de seize annees, un
grand nombre de citoyens des plus distingues
avaient peri ; a Cannes settlement deux mille sept
cents chevaliers, deux questeurs, vingt et un tribuns des sol-
dats et beaucoup d'anciens consuls, preteurs et e'diles, furent
tues ; et tant de senateurs avaient succombe, qu'on fut oblige
d'en nommer cent soixante et dix-sept nouveaux, pris panni
ceux qui avaient occupe des magistratures ('). Mais de si dures
epreuves avaient retrempe le caractere national (J). LaRepu-
blique sentait ses forces et sa prosperite se developper ; elle
jouissait de ses victoires avec un juste orgueil, sans eprouver
encore 1'enivrement d'une trop grande fortune, et de nouveaux
liens s'etaient formes entre les differents peuples de 1'Italie.
La guerre contre une invasion etrangere, en effet, a toujours cet
immense avantage de faire cesser les divisions interieures
en reunissant les citoyens contre 1'ennemi commun. La plu-
part des allies donnerent des preuves non equivoques de leur
devouement. La Republique dut son salut, apres la defaite
de Cannes (3), au concours de dix-huit colonies, qui fournirent
des hommes et de 1'argent. La crainte d'Annibal avait
heureusement affermi la Concorde a Rome comme en Italic :
plus de querelles entre les deux ordres (4), plus de scission
entre les gouvernants et les gouvernes. Tantot le senat
(') Tite-Live, XXm, xxm.
(2) Q. Metellus disait " que 1'invasion d'Annibal avait reveille la vertc du
peuple remain deja plong4 dans le sommeil." (Valfere Maxime, VH, n, 3.)
(3) Le s^nat demanda a trente colonies des hommes et de 1' argent. Dix-huit
donnerent 1'un et 1'autre ayec empressement, ce furent : Signia, Norba, Saticu-
lum, Brindes, Fregelles, Lucerie, Venusia, Adria, Firmium, Rimini, Ponsa,
Psestum, Cosa, Ben^vent, Isernia, Spolete, Plaisance et Cremone. — Les douze
colonies qui refuserent de dormer des secours, pretendant qu'elles n'avaient
plus ni hommes ni argent, furent: Ne*p6t6, Sutrium, Ardee, Cales, Albe,
Cars^oles, Sora, Suessa, Setia, Circeium, Narni, Interamna. (Tite-Live,
XXVII, ix.)
(4) "Les querelles et la lutte des deux partis eurent pour terme la seconde
guerre punique." (Salluste, Fragments, I, vn.'i
LIVKE I, CHAP. V. GUEEKE8 PUNIQUES ET D'OKIENT. 165
renvoie au peuple les plus graves questions, tantot celui-ci,
plein de confiance dans le senat, se soumet d'arance a sa
decision (').
C'est surtout pendant la lutte contre Annibal qu'apparu-
rent les inconvenients de la dualite et du renouvellement
annuel des pouvoirs consulaires (') ; mais cette cause inces-
sante de faiblesse, comme on 1'a vu plus haut, etait compensee
par le patriotisme. En voici un exemple frappant : Fabius
etant prodictateur, Minucius, chef de la cavalerie, fut, chose
insolite, investi des memes pouvoirs. Ce dernier, entraine
par son ardeur, compromit 1'armee, qui fut sauvee par Fa-
bius. II reconnut alors ses torts, se rangea de bonne grace
sous les ordres de son collegue, retablissant ainsi par sa
seule volonte 1'unite de commandement (3). Quant au chan-
gement incessant des chefs militaires, la force des choses
obligea de deroger & cette coutume. Les deux Scipion
resterent sept annees a la tete de Tarmee d'Espagne;
Scipion 1'Africain leur succeda pendant un laps de temps
presque aussi long. Le senat et le peuple avaient decide"
que, durant la guerre d'ltalie, on pourrait proroger les
pouvoirs des proconsuls ou des preteurs, et renommer les
mernes consuls autant de fois qu'on le jugerait a propos (*).
Et plus tard, dans la campagne contre Philippe, les tribuns
signalaient en ces termes le desavantage* de mutations si
frequentes : " Depuis quatre annees deja que durait la guerre
" de Macedoine, Sulpicius avait passe la plus grande partie
" de son consulat & chercher Philippe et son armee ; Vilh'us
" avait joint 1'ennemi, mais avait et6 rappele avant d'avoir
(') " Quatre tribus s'en remettent au s6nat pour accorder le droit de suf-
frage a Formies, Fundi et Arpinum ; mais on leur rdpond qu'au peuple seul
appartient le droit de suffrage." (Tite-Live, XXXVIII, xxxvi.)
(*) " Le changement annuel des generaux fut desastreux pour les Remains.
Us rappelaient tous ceux qui avaient 1'experience de la guerre, comme si on ne
les avait pas envoye's pour se battre, mais pour s'exercer." (Zonare, Annalet,
Vm, 16.)
(') Tite-Live, XXH, xxix.
(4) Tite-Live, XXVII, v, vn.
166 TEMPS ANTEEIEUKS A CE8AK.
" Iivr6 bataille ; Quinctius, retenu la plus grande partie de
"1'annee a Rome par des soins religieux, avait pousse la
" guerre avec assez de vigueur pour la terminer entierement
" s'il eut pu arriver it sa destination avant que la saison fut
" si avance"e. A peine dans ses quartiers d'hiver, il se dispo-
" sait a recommencer la campagne au printemps, de maniere
" a la finir heureusement, pourvu qu'un successeur ne vint pas
" lui arracher la victoire (1)." Ces raisons prevalurent, et le
consul fut proroge1 dans son commandement.
Ainsi les guerres continuelles tendaient a introduire la
stabilite des pouvoirs militaires et la permanence des armees.
Les memes legions avaient passe dix ans en Espagne, d'autres
presque aussi longtemps en Sicile ; et quoique, a 1'expiration
de leur service, on renvoyat les anciens soldats, les legions
restaient toujours sous les armes. De la vint la necessite de
donner des terres aux soldats qui avaient fini leur temps ; et,
en 552, on assigna aux veterans de Scipion, pour chaque
annee de service en Afrique et en Espagne, deux arpents des
terres confisquees sur les Samnites et les Apuliens (a).
Ce fut la premiere fois que Rome prit des troupes etran-
geres a sa solde, tantot des Celtiberes, tantdt des Cretois
envoyes par Hieron de Syracuse (*), enfin des mercenaires, et
un corps de Gaulois mecontents qui avaient abandonne
1'armee carthaginoise (4).
Beaucoup d'habitants des villes alliees etaient attires a
Rome (6), oil, malgre les sacrifices imposes par la guerre, le
commerce et le luxe prenaient plus d' extension. Les depou-
illes que Marcellus rapporta de la Sicile, et surtout de Syra-
cuse, avaient developpe le gout des arts, et ce consul se van-
tait d'avoii-, le premier, fait apprecier et admirer a ses compa-
triotes les chefs-d'oeuvre de la Grece ('). Les jeux du cii-que,
(>) Tite-Live, XXXII, xxvni.
(*) Tite-Live, XXXI, ir, XLIX.
(') Tite-Live, XXIV, XLIX. — Polybe, m, LXXV.
(4) Zonare, Annales, V1H, 16.
(6) Tite-Live, XXXIX, m.
(") Plutarque, Marcettus, xxvni.
LIVEE I, CHAP. V. QUEBKES PUNIQUES ET D'OKIENT. 167
des le milieu du vie siecle, commen9aient a etre da vantage en
faveur. Junius et Decius Brutus avaient, en 490, fait com-
battre pour la premiere fois des gladiateurs, dont le nombre
fut porte bientot jusqu'a vingt-deux paires ('). Vers cette
epoque aussi (559), eurent lieu des representations theatrales
donnees par les ediles (*). L'esprit de speculation avait gagne
les liautes classes, comme 1'indique la defense faite aux sena-
teurs (loi Claudia, 536) d'entretenir sur mer des batiments
d'un tonnage de plus de trois cents amphores ; les chevaliers,
composant la classe qui payait le plus d'impots, s'etaient
accrus en nombre avec la richesse publique, et tendaient a se
diviser en deux categories, les uns servant dans la cavalerie et
possedant le cheval de l'3£tat (equus publicus) ($), les autres
se livrant au commerce et aux operations financieres. Depuis
longtemps les chevaliers etaient employes a des missions
civiles (*) et souvent appeles a de hautes magistratures ; aussi
Persee les appelait-il avec raison " la pepiniere du senat et la
" jeune noblesse d'ou sortaient les consuls et les generaux (im-
"peratores)(')." Pendant les guerres puniques, ils avaient ren-
du de grands services en faisant des avances considerables pour
appro visionner les armees ("), et si quelques-uns, comme en-
trepreneurs de transports, s'etaient enrichis aux depens de
l'£tat, le senat Eesitait a punir les malversations, dans la
crainte d'indisposer cette classe deja puissante (T). La richesse
territoriale etait en partie dans la main des grands proprie-
taires ; cela ressort de plusieurs faits et, entre autres, de
1'hospitalite donnee par une dame de 1'Apulie a 10,000 soldats
romains, debris de la bataille de Cannes, qu'elle entretint a
ses frais sur ses terres (8).
(') Tite-Live, XXHI, xxx.
(2) Tite-Live, XXXIV, LIV.
(3) " Et equites romanos, milites et negotiatores." (Salluste, Jugurtha,
^XY.)
(4) "En 342, un senateur et deux cheTaliera furent charge's, pendant une
disette, de 1'approvisionnement de Rome." (Tite-Live, IV, m.)
(s) Seminarium senates. (Tite-Live, XIH, LXI.)
(') Tite-Live, XXTTT, XLII. — Valere Maxime, V, n, 8.
(7) Tite-Live, XXI, LXIII ; XXV, m.
(") Valere Maxime, IV, vm, 2.
168 TEMPS ANTERIEirRS A CESAK.
Le respect pour les hautes classes avait repu quelques
atteintes, comme on peut s'en convaincre par 1'adoption
d'une mesure peu importante en apparence. Depuis la chute
de la royaute, on n'avait etabli, dans les jeux publics, aucune
distinction entre les spectateurs. La deference pour 1'autorite
rendait toute classification superflue, et "jamais un plebeien,
"dit Valere Maxime (J), n'aurait ose se placer devant un
" senateur." Mais, vers 560, une loi intervint pour assigner
aux membres du senat des places reservees. II est neces-
saire, pour le bon ordre d'une societe, de rendre les lois
plus severes a mesure que le sentiment de la hierarchic
sociale s'affaiblit.
Les circonstances avaient amene d'autres changements.
Le tribunat, sans etre aboli, etait devenu un auxiliaire de
1'aristocratie. Les tribuns ne representaient plus exclusive-
ment 1'ordre des plebeiens ; ils avaient leur entree au senat,
faisaient partie du gouvernement et employaient leur auto-
rite dans 1'interet de la justice et de la patrie ("). Les trois
especes de cornices existaient toujours (3), mais quelques
modifications y avaient etc introduites. L'assemblee des
curies ne consistait plus que dans de vaines formalites (4).
(J) Valere Maxime, IV, v, 1.
(2) Us n'avaient pas de voix deliberative, parce que, d'apres le droit public
remain, aucun magistral en fonctions ne pouvait voter. (Voyez Mommsen, I,
187.)
(3) " Maintenant vous avez encore les cornices par centuries et les cornices
par tribus. Quant aux cornices par curies, ils ne sont notes que pour les aus-
pices." (Ciceron, lie discours sur la loi agraire, ix.)
(4) L'ancien mode de division par curies avait perdu toute signification et
cesse" d'etre en usage. (Ovide, Pastes, II, vers 531.) Aussi Ciceron dit-il a
leur sujet : " Des cornices, que ne se tiennent que pour la forme, a cause des
auspices, et qui, figure's par les trente licteurs, ne sont qu'une representation
de ce qui se faisait autrefois. Ad speciem atque usurpationem vetustatis"
(Discours sur la loi agraire, H, xn.) Dans les derniers temps de la Repu-
blique, les curies n'avaient plus, en fait d' election des magistrats, que 1'inaugu-
ratlon des flamines, du roi des sacrifices (rex sacrificulus), et vraisemblable-
ment le choix du grand curion (curio maximus). (Tite-Live, XXVII, vin. —
Denys d'Halicarnasse, V, i. — Aulu-GeUe, XV, xxvn. — Tite-Live, XXVII,
Ti, 36.
LIVEE I, CHAP. V. GUEBEE8 PHNIQUE8 ET D'OEIENT. 169
Leurs attributions, restreintes de jour en jour, se reduisaient
a conferer V imperium, et a decider les questions concernant
les auspices et la religion. Les cornices par centuries, qui
des 1'origine etaient la reunion du peuple arme votant au
Champ de Mars et noramant ses chefs militaires, gardaient
les memes privileges ; seulement la centurie etait devenue
une subdivision de la tribu. Tous les citoyens inscrits dans
ehacune des trente-cinq tribus etaient r£partis en cinq classes,
toujours suivant leur fortune; chaque classe se divisait en
deux centuries, 1'une de jeunes gens (juniores), 1'autre
d'hommes plus ages (seniorvs).
Quant aux cornices par tribus, ou chacun votait sans dis-
tinction de rang ni de fortune, leur competence legislative
n'avait cesse de s'accroitre a mesure que celle des cornices par
centuries diminuait.
Ainsi les institutions romaines, tout en paraissant rester
les memes, se transformaient insensiblement. Les assem-
blees politiques, les lois des Douze Tables, les classes eta-
blies par Servius Tullius, 1'annualite des fonctions, le ser-
vice militaire, le tribunat, 1'edilite, tout semblait subsister
comme par le passe, et, en realite, tout avait change par
la force des choses ; neanmoins, c'etait un avantage des
rtKEurs romaines que cette apparence d'immobilite au milieu
d'une societ6 en progres. Observateurs religieux de la tra-
dition et des anciennes coutumes, les Romains ne paraissaient
pas detruire ce qu'ils rempla9aient ; ils appliquaient les an-
ciennes formes aux nouveaux principes, et introduisaient ainsi
des innovations sans secousse et sans affaiblir le prestige des
institutions consacr6es par le temps.
VII. Pendant la seconde guerre punique, Philippe HI, roi
de Macedoine, avait attaque les etablissements remains en
Ulyrie, envahi plusieurs provinces de la Grece et
fait alliance avec Annibal. Oblige de contenir ces Maccdoine
dangereuses agressions, le s6nat, de 540 a 548, en-
tretint sur les cotes de 1'fipire et de la Maccdoine des forces
imposantes ; uni 5- la ligue ^tolienne et a Attale I", roi de
170 TEMPS AOTEKIEURS A CESAK.
Pergame, il avait contraint Philippe a la paix. Mais, en 553,
apres la victoire de Zama, ce prince ayant attaque de nouveau
les villes libres de Grece et d'Asie alliees de Rome, la guerre
lui fut declaree. Le senat ne pouvait oublier qu'a cette der-
niere bataille se trouvait un contingent macedonien dans les
troupes carthaginoises, et qu'il restait encore en Grece un
grand nombre de citoyens romains vendus comme esclaves
apres la bataille de Cannes (*). Ainsi, de chaque guerre
naissait une guerre nouvelle, et tout succes entrainait fata-
lement la Republique a en poursuivre d'autres. Maintenant
la mer Adriatique allait etre fraachie, d'abord pour abaisser
la puissance macedonienne, ensuite pour appeler a la liberte
ces villes celebres, berceau de la civilisation. Les destinees
de la Grece ne pouvaient e~tre indifferentes aux Romains,
qui lui avaient emprunte ses lois, ses sciences, sa litterature
et ses arts.
Sulpicius, charge1 de combattre Philippe, debarqua sur
les cotes d'3£pire et penetra en Macedoine, oil il remporta
une suite de succes, tandis qu'un de ses lieutenants, envoye
en Grece avec la flotte, fit lever le siege d'Athenes. Pendant
deux ans la guerre languit, mais la flotte romaine, reunie
a celle d'Attale et des Rhodiens, resta maitresse de la mer
(555). T. Quinctius Flamininus, eleve jeune encore au con-
sulat, justifia par son intelligence et son energie la confiance
de ses concitoyens. II detacha de 1'alliance du roi de Mace-
doine les Acheens et les I^eotiens, et, avec 1'aide des £to-
liens, gagna en Thessalie la bataille de Cynoscephales (557),
ou la legion 1'emporta sur la celebre phalange de Philippe II
et d'Alexandre le Grand. Philippe III, force a la paix, subit
~des conditions onereuses, dont les premieres etaient 1'obli-
gation de retirer ses garnisons des villes de la Grece et de
1'Asie, et la defense de faire la guerre sans la permission du
s6nat.
Le recit de Tite-Live ou se trouve rappele le decret qui
(]) "L'Achai'e seule en avait douze cents pour ea part." (Tite-Live,
xxxrv, L.)
LIVKE I, CHAP. V. — GUEKKES PUNIQUES ET D'OEIENT. 171
proclame la Iibert6 de la Grece merite d'etre rapporte. On y
verra quel prix le senat attachait alors a 1'influence morale et
a cette vraie popularite que donne la gloire d'avoir affranchi
un peuple.
" L'epoque de la celebration des jeux Isthmiques attirait
" ordinairement une grande foule de spectateurs, soit a cause
" du gout naturel aux Grecs pour toute sorte de jeux, soit a
" cause de la situation de Corinthe, assise sur deux mers qui
" offrent aux curieux un acces facile. Mais, en cette circon-
" stance, un concours immense s'y etait porte de toutes parts,
" dans 1'attente du sort futur de la Grece en general et de
" chaque peuple en particulier ; c'etait 1'unique objet des
" reflexions et des entretiens. Les Remains prennent place,
" et le heraut, suivant 1'usage, s'avance au milieu de 1'arene,
" d'ou Ton annonce les jeux par une formule solennelle. La
" trompette sonne, le silence se fait, et le heraut prononce
" ces paroles : Le, senat romain, et T. Quinctius, imperator,
" vainqueurs de Philippe et des Macedoniens, retablissent dans
" lajouissance de la liberte, de leurs lois et de leurs immunit'es,
" les Corinthiens, les Phoceens, les Locriens, Vile d'Eubee, les
" Magnates, les Thessaliens, les Perrhebes et les Acheens de la
" Phthiotide. C'etait le nom de toutes les nations qui
" avaient ete sous la domination de Philippe. A cette procla-
" mation, 1'assemblee pensa succomber sous 1'exces de sa joie.
" Personne ne croyait avoir bien entendu. Les Grecs se regar-
" dent les uns les autres, comme s'ils etaient encore dans les
" illusions d'un songe agreable que le reveil va dissiper ; et,
" se defiant du temoignage de leurs oreilles, ils demandaient
" a leurs voisins s'ils ne s'abusaient point. Le heraut est rap-
"pele, chacun brulant, non-seulement d' entendre, mais de
"voir le messager d'une si heureuse nouvelle ; il fait une
" seconde lecture du decret. Alors, ne pouvant plus douter
" de leur bonheur, ils poussent des cris de joie et donnent a
"leur liberateur des applaudissements si vifs et teltement
" repetes, qu'il etait aise de voir que, de tous les biens, la
" liberte est celui qui a le plus de charme pour la multitude.
" Les jeux furent ensuite Celebris, mais a la hate, sans attirer
172 TEMPS ANTEBIEUB8 A CESAR.
"ni les regards, ni 1'attention des spectateurs. Un seul
" interet absorbait leur ame entiere et leur otait le sentiment
" de tons les autres plaisirs.
" Les jeux finis, on se precipite vers le general remain :
"chacun s'empresse de 1'aborder, de lui prendre la main,
"de lui jeter des couronnes de fleurs et de rubans, et la
" foule fut si grande qu'il pensa etre etoufle. Mais il n'avait
*" encore que trente-trois ans, et la vigueur de 1'age, jointe
" a 1'ivresse d'une gloire si eclatante, lui donna la force de
"resister a une pareille 6prouve. La joie des peuples ne se
" borna pas a 1'enthousiasme du moment : 1'impression s'en
" prolongea longtemps encore dans la pensee et dans la con-
" versation. " II etait done, disait-on, une nation sur la terre
" qui, a ses frais, au prix des fatigues et des perils, faisait
" la guerre pour la liberte de peuples meme eloignes de ses
" frontieres et de son continent ; elle traversait les mers afin
" que dans le monde entier il n'existat pas une seule domi-
" nation injuste, et que le droit, 1'equite, la loi, fussent par-
" tout les plus puissants. II avait suffi de la voix d'un heraut
" pour affranchir toutes les villes de la Grece et de 1'Asie.
" La seule idee d'un pareil dessein supposait une grandeur
" d'ame peu commune ; mais, pour 1'executer," il avait fallu
"autant de courage que de bonheur (I)."
II y avait cependant une ombre au tableau. Tout le Pelo-
ponnese n'etait pas affranchi, et Flamininus, apres avoir
enleve a Nabis, roi de Sparte, plusieurs de ses possessions,
avait conclu la paix avec lui sans continuer le siege de
Lacedemone, dont il redoutait la longueur. II craignait aussi
-1'arrivee d'un ennemi plus dangereux, Antiochus III, deja
parvenu en Thrace, et qui mena9ait de passer en Grece
avec des forces considerables. Par cela meme, les Grecs
allies, uniquement preoccupes de leurs interets, reprochaient
au consul romain d'avoir trop tot conclu la paix avec Phi-
lippe, que, selon eux, il aurait pu aneantir (s). Mais Flami-
(') Tite-Live, XXXTTI, xxxn.
(s) " Lea allies s'ecriaient qu'U falkit continuer la guerre et extenniner le
LIVRE I, CHAP. V. GUERKES PUNIQUES ET D'oREENT. 173
ninus repondait qu'il n'avait pas mission de detroner Philippe,
et que 1'existence du royaume de Macedoine etait necessaire
comme barriere centre les barbares de la Thrace, de I'lllyrie
et de la Gaule ('). Cependant, accompagnees jusqu'a leurs
vaisseaux par les acclamations du peuple, les troupes romaines
evacuerent les villes rendues a la liberte (560), et Flamininus
vint triompher a Rome, apportant avec lui ce glorieux pro-
tectorat de la Grece, si longtemps un objet d'envie pour les
successeurs d'Alexandre.
VHI. La politique du senat avait consiste a faire de la
Macedoine un rempart contre les Thraces, et de la Grece
elle-meme un rempart contre la Macedoine. Mais
, . , , . . Guerre contre
si les Romams avaient affranchi la ligue Acheenne, Amiochns
ils n'entendaient pas creer une puissance ou une
confederation redoutable. Alors, comme autrefois, les
Atheniens, les Spartiates, les Beotiens, les £toliens, puis
les Acheens, s'effor9aient chacun de constituer une ligue
hellenique a son avantage ; et chacun, aspirant a dominer les
autres, se tournait alternativement vers ceux dont il esperait
dans le moment 1'appui le plus efficace. Dans la presqu'ile
hellenique proprement dite, les £toliens, au territoire desquels
le senat avait promis de joindre la Phocide et la Locride,
convoitaient les villes de Thessalie que les Remains leur refu-
saient opiniatrement.
Ainsi, quoique remis en possession de leur independance,
ni les ^toliens, ni les Acheens, ni les Spartiates n'etaient
satisfaits ; ils revaient tous des agrandissements. Les £to-
liens, plus impatients, formerent, en 562, trois tentatives a
la ^fois contre la Thessalie, 1'ile d'Eubee et le Peloponnese.
N'ayant reussi qu'a se ^saisir de Demetriade, ils appe-
tyran, sans quoi la libert^ de la Grbce serait toujours en danger. Ne pas
prendre les armes edt ete plus avantageux que de les poser sans avoir atteint
le but. Le consul repondait : Si le siege de Lacedemone arretait longtemps
1'armec, quelles autres troupes Rome pourrait-elle opposer ^ un monarque (An-
tiochus) si puissant et si redoutable ? " (Tite-Live, XXXIV, ixxm.)
(0 Tite-Live, XXXHI, xn.
1Y4 TEKPS ANTEKIEUKS A CESAR.
lerent Antiochus HI en Grece afin de le placer & la t6te
de rh6gemonie qu'ils cherchaient vainement a obtenir des
Remains.
La meilleure partie de I'immense heritage laisse par Alex-
andre le Grand etait echue a ce prince. Deja, depuis
plusieurs annees, Flamininus lui avait fait declarer qu'il etait
de 1'honneur de la Republique de ne point abandonner la
Grece, dont le peuple romain s'etait hautement proclame le
liberateur, et qu'apres 1' avoir soustraite au joug de Philippe
le senat voulait maintenant affranchir de la domination
d' Antiochus toutes les villes d'Asie d'origine hellenique (*).
Annibal, refugie aupres du -roi de Syrie, 1'encourageait a la
resistance en 1'engageant a porter, comme il 1'avait fait lui-
meme, la lutte en Italic. La guerre fut done declaree par
les Remains. Soutenir 1'independance de la Grece centre un
prince asiatique, c' etait a la fois executer les traites et prendre
la defense de la civilisation centre la barbaric. Ainsi, en
proclamant les idees les plus genereuses, la Republique justi-
fiait son ambition.
Les services rendus par Rome e"taient deja oublies (a).
Aussi Antiochus trouva-t-il en Grece de nombreux allies,
secrets ou declares. II organisa une confederation redou-
table, dans laquelle entrerent les £toliens, les Athamanes, les
£leens, les Beotiens, debarqua a Chalcis, conquit 1'Eubee et
la Thessalie. Les Remains lui opposerent le roi de Mace-
doine et les Acheens. Battu aux Thermopyles, en 563, par
le consul Acilius Glabrion, aide de Philippe, le roi de Syrie
se retira en Asie, et les ^toliens, livres a eux-m^mes, deman-
derent la paix, qui leur fut accordee en 563.
Ce n'etait pas assez d'avoir contraint Antiochus d'aban-
donner la Grece, L. Scipion, ay^ant pour lieutenant son
frere, vainqueur de Carthage, alia, en 564, le chercher
jusque dans sea £tats. Philippe favorisa le passage de
(') Tite-Live, XXXIV, LVIII.
(*) " D'autres peuples de la GrJsce avaient, dans cette guerre, montr6 un
oubli non moins coupable des bienfaits du peuple romain." ^Tite-Live,
XXXVI, xxn.)
LIVKE I, CHAP. V. GTJEKRES PUNIQUES ET D'OBIENT. 175
I'arme'e romaine, qui traversa la Mace"doine, la Thrace,
1'Hellespont, sans difficulte. Les victoires remportees sur
mer a Myonnese, sur terre a Magnesie, terminerent- la cam-
pagne et suffirent pour obliger Antiochus a ceder toutes ses
provinces en de§a du mont Taurus, et a payer 15,000 talents,
un tiers de plus que la contribution impose'e a Carthage
apres la seconde guerre punique. Le senat, loin de reduire
alors 1'Asie en province, n'exigea que des conditions justes
et moderees ('). Toutes les villes grecques de cette contree
furent declarees libres, seulement les Remains occuperent
quelques points importants et enrichirent les allies aux depens
de la §yrie. Le roi de Pergame et la flotte des Rhodiens
avaient seconde les armees romaines. Eumene H, successeur
d'Attale Ier, vit agrandir ses 3£tats : Rhodes obtint la Lycie
et la Carie. Ariarathe, roi de Cappadoce, qui avait aide
Antiochus, paya 200 talents (*).
IX. La prompte soumission de 1'Orient etait un fait heu-
reux pour la Republique, car pres d'elle des ennemis, toujours
fremissants, pouvaient, d'un moment a 1'autre,
. ., ' Guerre dans
soutenus ou pousses par leurs freres de 1 autre la cisalpine
cote des Alpes, 1'attaquer au centre meme de son
empire.
En effet, depuis Annibal, la guerre s' etait perpetue"e dans
la Cisalpine, dont les tribus belliqueuses, quoique souvent
battues, recommen9aient sans cesse des insurrections. La
conclusion des affaires de Macedoine permit au s6nat d'agir
avec plus de vigueur, et, en 558, les defaites des Ligures,
des Bo'iens, des Insubres et des Cenomans vinrent arr^ter
1'ardeur de ces peuples barbares. Les Ligures et les Bo'iens
cependant continuerent encore la lutte ; mais la sanglante
bataille de 561, livree pres de Modene, et, en dernier lieu,
les ravages exerces par L. Flamininus, frere du vainqueur
de Cynoscephales, et Scipion Nasica, durant les annexes sui-
(') Tite-Live, XXXVH, XLV.
(*) Appien, Guerres tf Annibal, xtn.
176 TEMPS ANTERIEUES A CESAB.
vantes, contraignirent les Bo'iens a traiter. Forces de ceder
la moitie de leur territoire, en 564, ils se retirerent du cote
du Danube, et, trois annees apres, la Gaule cisalpine etait
reduite en province romaine.
Quant aux Ligures, ils soutinrent jusqu'a la fin du siecle
une guerre acharnee. Leur resistance fut telle, que Rome
dut en venir a des mesures d'une excessive rigueur, et,
en 574, plus de 47,000 Ligures furent transported dans une
partie du Samnium presque sans habitants depuis la lutte
contre Annibal. En 581 on distribuait a d'autres Ligures des
terres au dela du P6 ('). Tous les ans les frontieres recu-
laient vers le nord, et des routes militaires (2), la fondation
de colonies importantes, assuraient la marche des annees (s) ;
(') Tite-Live, XL, XXXYIII ; XLII, xxn.
(s) Routes d'Arezzo a Bologne, de Plaisance & Rimini (Tite-Live, XXXIX,
n), et de Bologne a Aquilee.
(3) COLONIES EOMAINES. — 488-608.
JSsuLUM (507), ou JSsium selon Mommsen. Jesi, en Ombrie, sur la riviere
JSsis.
ALSIUM (507). Colonie maritime, ^trurie. ( Via Aurelia.) Palo, pres
de Porto.
FKEGEN^: (509). Colonie maritime, tftrurie. (Via Aurelia.) Torre
Maccarese.
FTRGI (avant 536). Colonie maritime, ^trurie. (Via Aurelia.) Santa
Severa.
CASTRUM (555). Pagus pres de Scylacium. Bruttium. Pres de Squillace.
Reunie en 631 a la colonie Minervia.
PITTEOLI (560). Colonie maritime. Campanie. Pozzuoli. 'Prefecture.
VULTURNUM (560). Colonie maritime. Campanie. Castellamare ou
Castel di Volturno. Prefecture.
LITESINUM (560). Colonie maritime. Campanie. Tor di Patria, pres
du Lago di Patria. Prefecture.
SALERNUM (560). Colonie maritime. Campanie. Salerno. DScrete'e
trois ans auparavant.
BUXENTCM (560). Colonie maritime. Lucanie. Policastro.
SIPONTUM (560). Colonie maritime. Apulie. Santa Maria di Siponto
Recolonisee.
^MPSA (Temesa) (560). Colonie maritime. Bruttium. Peut-etre prea
de Torre del Piano del Casale.
CROTON (560). Colonie maritime. Bruttium. Cotrone.
LIVBE I, CHAP. V. GUERKES PTJNIQUES ET D'OEIEIIT. 177
systeme interrompu pendant la seconde guerre punique, mais
repris ensuite et applique" surtout dans le midi de 1'Italie et
dans la Cisalpine.
Tout en achevant la soumission de cette derniere pro-
vince, Rome avait mis fin a d'autres guerres moins impor-
tantes. En 577 elle reduisait les Istriens, en 579 les Sardes
et les Corses, enfin, de 569 a 573, elle etendait ses conquetes
en Espagne, oil elle rencontrait les monies ennemis qu'avait
eus Carthage.
X. II y avait vingt-six ans que la paix se maintenait aveo
Philippe, roi de Macedoine, que les JStoliens avaient ete
vaincus, les peuples de 1' Asie domptes et la plus Gnen.e contre
grande partie de ceux de la Grece rendus a la Pers6e ^583>-
liberte. Profitant du concours donne aux Remains contre
POTENTIA (570). Colonie maritime. Picenum. Porto di Portenza ou di
Ricanati.
PISACRUM (570). Colonie maritime. Ombrie gauloise. ( Via Flaminia.)
Pesaro.
PARMA (571). Gaule cispadane. ( Via Emilia.) Parma. Prefecture.
MUTINA (571). Gaule cispadane. (Via ^Emilia.) Modena. Prefec-
ture.
SATURNIA (671). ^trarie (centre). Saturnia.
GRAVISC.E (573). Colonie maritime, ^trurie (sud).« ( Via Aurelia.) San
Clementina ou le Saline ?
LUNA (577). tftrurie (nord). ( Via Aurelia.} Luni, pres de Sarzana.
AUXIMUM (597). Colonie maritime. Picenum. Osimo.
COLONIES LATINES.— 488-603.
FIRMUM (490). Picenum. ( Via Valeria.) Fermo.
^ESERNIA (491). Samnium. Isernia.
BRUNDISIUM (510). Calabre iapygienne. ( Via Egnatia.') JBrindisi.
SPOLETIUM (513). Ombrie. (Via Flaminia.) Spoleto.
CREMONA (536). Gaule transpadane. Cremona. Renforcee en 560.
PLACENTIA (536). Gaule cispadane. ( Via ^Emilia.) Piacema.
COPIA (territoire de Thurium) (561). Lucanie.
VIBO ou VIBONA YALENTIA, appelee aussi HIPPO. Bruttium (565 ou peut-
etre 515). JBibona. Monte-Leone.
BONONIA (565). Gaule cispadane. ( Via ^Emilia.) Bologna.
AQUILEIA (573). Gaule transpadane. Aquileia.
CAKTEIA (573). Espagne. Detroit de Gibraltar.
12
178 TEMPS ANTEEIEUKS A CESAB.
Antiochus, la ligue Acheenne s'etait agrandie, et Philopoemen
y avait fait entrer Sparte, la Messenie et Tile de Zacynthe ;
mais ces contrees, impatientes de la domination acheenne,
avaient bientot cherche a s'en affranchir. Ainsi se realisait
la prddiction de Philippe, qui, apres la bataille de Cynosce-
phales, declarait aux envoyes thessaliens que les Remains se
repentiraient bientot d'avoir donne la liberte a des peuples
incapables d'en jouir, et dont les dissensions et les jalousies
entretiendraient sans cesse une agitation dangereuse (').
En effet, Sparte et Messene s'etaient insurgees et avaient
reclame 1'appui de Rome. Philopoemen, apres avoir cruelle-
ment puni la premiere de ces villes, succomba dans sa lutte
avec la seconde. L'anarchie et la guerre civile dechiraient
la Thessalie et l'£tolie.
Pendant que la Republique etait occupee a retablir le
calme dans ces contrees, un nouvel adversaire vint impru-
demment s'attirer son courroux. Oh dirait qu'en suscitant a
Rome un si grand nombre d'ennemis, la fortune se plaisait &
les ltd livrer 1'un apres 1'autre. La vieille legende d'Horace
tuant successivernent les trois Curiaces etait un enseignement
que le senat semblait n' avoir jamais oublie.
Persee, heritier de la couronne et des rancunes de son
pere, avait profite de la paix pour augmenter son armee et
ses ressources, se creer des allies et soulever contre Rome
les rois et les peuples de POrient. Outre la population belli-
queuse de son pays, il disposait de peuples barbares tels
que les Ulyriens, les Thraces et les Bastarnes, habitant non
loin du Danube. Malgre le traite qui interdisait a la Mace-
doine de faire la guerre sans 1'aveu du senat, Persee s'etait
agrandi silencieusement du cote de la Thrace, il avait place
des garnisons dans les villes maritimes d^Enos et de Maro-
nee, excite a la guerre les Dardaniens ('), soumis les Dolopes,
et s'etait avance jusqu'a Delphes ('). H faisait des efforts
pour entrainer les Acheens dans son alliance, et s'etait
(') Tite-Ltve, XXXIX, XXTI.
(») Tite-Live, XLJ, six.
(') Tite-Live, XLI, xxn.
LIVRE I, CHAP. V. GUERRES PUNIQUES ET D'ORIENT. 179
habilement attir6 la bienveillance des Grecs. Eumene n,
roi de Pergame, qui redoutait comme son pere, Attale I*r,
les empietements de la Macedoine, denonja a Rome 1'infrac-
tion aux anciens traites. La crainte que lui inspirait un
prince puissant, et la reconnaissance qu'il devait a la Repu-
blique pour 1'agrandissement de ses £tats apres la guerre
d'Asie, 1'obligeaient a cultiver 1'amitie du peuple romain.
En 582, il vint a Rome, et, re9u avec honneur par le senat,
il n'oublia rien pour 1'animer contre Persee, qu'il accusa de
projets ambitieux et hostiles a la Republique. Cette denon-
ciation attira a Eumene de violentes inimities. En retournant
dans ses £tats, il fut assailli par des assassins et grievement
blesse. Des soupyons se porterent, non sans vraisemblance,
sur le monarque macedonien ; ils suffirent a la Republique
pour declarer la guerre a un prince dont la puissance com-
men9ait a lui faire ombrage.
Audacieux dans ses projets, Persee se montrait pusilla-
nime lorsqu'il fallait agir. Apres avoir d'abord rejete avec
hauteur les reclamations des Remains, il attendit en Thes-
salie leur armee, qui, mal commandee, mal organisee, fut
battue par ses lieutenants et rejetee dans des gorges ou elle
aurait pu etre facilement detruite. II offrit alors la paix a
P. Licinius Crassus ; mais, malgre son echec, le consul
repondit, avec toute la fermete du caractere romain, que la
paix "n'etait possible que si Persee abandonnait sa personne
et son royaume a la discretion du senat (J). Frappe de tant
d'assurance, le roi rappela ses troupes et laissa 1'ennemi
operer tranquillement sa retraite. Cependant 1'incapacite
des generaux romains, leurs violences et 1'indiscipline des
soldats avaient aliene les Grecs, qui devaient naturellement
preferer un prince de leur race a un capitaine etranger ; ils
ne voyaient pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction
les Macedoniens 1'emporter sur les Romains. A leurs yeux,
c'etait la- civilisation hellenique qui abattait la presomption
des barbares de 1' Occident.
(J) Tite-Live, XLII, LXIL
180 TEMPS ANTEKIETTBS A CESAR.
Les campagnes de 584 et 585 ne furent pas plus hen-
reuses pour les armes de la Republique. Un consul cut 1'idee
temeraire d'envahir la Macedoine par les gorges de Calli-
peuce, ou son armee eut ete exterminee si le roi avait eu le
courage de s'y defendre. A Papproche des legions il prit la
fuite, et les Remains se tirerent sans perte d'une position
perilleuse (1). Enfin le peuple, sentant la necessite d' avoir
a la t6te de 1'armee un homme eminent, nomma consul
Paul-E'mile, qui dans la Cisalpine avait donne des preuves
de ses talents militaires. Deja la plupart des Gallo-Grecs
traitaient avec Persee. Les Illyriens, les peuples du Danube
offraient de le seconder. Les Rhodiens et le roi de Pergame
lui-meme, persuades que la fortune allait se declarer pour
le roi de Macedoine, lui faisaient des propositions d'al-
liance ; il les marchanda avec la plus inexplicable legerete.
Cependant 1'armee romaine, habilement conduite, s'avan-
9ait a grandes journees. Une seule rencontre termina la
guerre, et la bataille de Pydna, en 586, prouva une fois de
plus la superiorite de la legion romaine sur la phalange.
Celle-ci pourtant ne succomba pas sans gloire, et, bien
qu'abandonnes par leur roi, qui prit la fuite, les hoplites
macedoniens se firent tuer a leur poste.
Instruits de la defaite, Eumene et les Rhodiens s'empres-
eerent, par la promptitude de leur repentir, de faire oublier
qu'ils avaient doute de la fortune de Rome (j). Dans le meme
temps, L. Anicius soumit 1'Illyrie et s'empara de la per-
sonne de Gentius. La Macedoine fut partagee en quatre
Etats declares tibres, c'est-a-dire administres par des magis-
trats de leur choix, mais sous le protectorat de la Republique.
Par la loi imposee a ces nouvelles provinces, tout raariage,
tout echange de proprietes immobilieres furent interdits entre
les citoyens de differents £tats (") et les impots reduits de
moitie. La Republique appliquait, comme on le voit, le sys-
(') Tite-Live, XLI, v.
(•) Tite-Live, XLV, xxi et suiv.
(') Tite-Live, XLV, xxix.
LIVBE I, CHAP. V. — GTTEBBES PUNIQUES ET D'OEIENT. 181
teme mis en pratique pour dissoudre, en 416, la confederation
latine, et, plus tard, en 449, celle des Herniques. On divisa
aussi I'lllyrie en trois parties. Les villes qui s'etaient rendues
les premieres furent exemptees de tout tribut et les contribu-
tions des autres reduites de moitie1 (').
II n'est pas sans inter^t de rappeler comment Tite-Live
apprecie les institutions que re9urent la Macedoine et I'llly-
rie a cette epoque : " II fut arrete, dit-il, que la liberte serait
" donnee aux Macedoniens et aux Illyriens, afin de prouver a
" tout 1'univers qu'en portant au loin leurs armes, le but des
" Romains etait de delivrer les peuples asservis, non d'asservir
" les peuples libres ; de garantir a ces derniers leur indepen-
" dance, aux nations soumises a des rois, un gouvernement
" plus doux et plus juste, et de les convaincre que dans les
" guerres qui s'eleveraient entre la Republique et leurs sou-
" verains, le resultat serait la liberte pour les peuples, Rome
" se reservant settlement 1'honneur de la victoire (*)."
La Grece et surtout 1'^pire, saccagees par Paul-£mile,
subirent la peine de leur defection. Quant a la ligue
Acheenne, dont la fidelite avait paru chancelante, pres de
mille des principaux citoyens, coupables ou suspects d'avoir
favorise les Macedoniens, furent envoyes & Rome comme
otages (').
XI. En portant ses armes victorieuses sur presque tout le
littoral de la Mediterranee, la Republique avait jusqu'alors
obei a des necessites legitimes et a de genereuses
inspirations. Le soin de sa grandeur future, de <ie ia poiitique
son existence meme, lui faisait une loi de disputer
1' empire de la mer a Carthage: de la les guerres dont la
(!) Tite-Live, XLV, XZTI.
(») Tite-Live, XLV, XTIII. — "Les lois donnees am Macedoniens par
Paul-Emile furent si sagement con9ues qu'elles semblaient avoir e*te* faites non
pour des ennemis vaincus, mais pour des allies dont il cut voulu r^compenser
les services, et que, dans une longue suite d'ann6es, 1'usage, seul reformateur
des lois, n'y fit rien reconnaitre de defectueux." (Tite-Live, XLV, xxxii.)
(s) Polybe, XXX, x; XXXV, vi.
182 TEMPS ANTEEIEIJKS A CESAE.
Sicile, la Sardaigne, 1'Espagne, 1'Italie et 1'Afrique devinrent
tour & tour le theatre. Ce fut aussi un devoir pour elle de
combattre les peuples Tbelliqueux de la Cisalpine, puisqu'il
s'agissait de la surete de ses frontieres. Quant aux expedi-
tions de Macedoine et d'Asie, Rome y avait etc" entrainee par
la conduite des rois etrangers violant les traites, tramant de
coupables complots et attaquant ses allies.
Yaincre etait done pour elle une obligation, sous peine
de voir s'ecrouler 1'edifice e"leve au prix de tant de sacri-
fices ; et, ce qui est remarquable, elle s'etait montree, apres
la victoire, magnifique envers ses allies, clemente a 1'egard
des yaincus, moderee dans ses pretentious. Laissant aux
rois tout 1'eclat du trone, aux nations leurs lois et leurs
libertes, elle n'avait encore reduit en provinces romaines
qu'une partie de 1'Espagne, la Sicile, la Sardaigne et la
Gaule cisalpine. En Sicile, elle conserva pendant cinquante
ans 1'alliance la plus intime avec Hieron, tyran de Syracuse.
Le constant appui de ce prince avait du prouver au senat
combien les alliances sures etaient preferables a une domi-
nation directe. En Espagne, elle agrandit le territoire de
tous les chefs qui consentirent a devenir ses allies. Apres la
bataille de Cynoscephales, comme apres celle de Magnesie,
elle maintint sur leurs trones Philippe et Antiochus, et
n'imposa & ce dernier que les conditions oflertes avant la
victoire. Si, apres la bataille de Pydna, elle renversa Per-
see, c'est qu'il avait ouvertement viole ses engagements;
mais elle donna a la Macedoine des lois e"quitables. La jus-
tice reglait alors sa conduite, meme a 1'egard de sa rivale
la, plus ancienne ; car, lorsque Masinissa, dans ses demeles
avec Carthage, demanda 1'appui du senat, on se borna a
lui repondre que, meme en sa faveur, requite ne serait pas
sacrifice (').
(J) Tite-Live, XLII, xxiv. — On voit, par le passage suivant de Tite-Live,
que Masinissa redoutait, dans ses inteV&ts, I'^quit6 du senat: "Si Pers^e avait
1'avantage et si Carthage etait privee de la protection romaine, rien n'empe-
cherait plus Masinissa de conquerir 1'Afrique entiere." (Tite-Live, XLII,
XXIX.)
LIYEE I, CHAP. V. GTTEBRES PUNIQTJES ET D'OBIENT. 183
En £gypte, sa protection affermit la oouronne sur la tete
de Ptotcmee Philometor et de sa sceur Cleopatre ('). Enfin,
quand tous les rois vinrent, apres la vietoire de Pydna,
offrir leurs felicitations au peuple remain et implorer sa
protection, le senat regla toutes leurs demandes avec une
extreme justice. Eumene, devenu suspect, envoya a Rome
son frere Attale, qui, voulant profiter des sentiments favo-
rables qu'il avait inspires, eut la pensee de solliciter pour
lui une partie du royaume de Pergame. On 1'engagea & y
renoncer. Le senat rendit a Cotys, roi de Thrace, son fils
sans exiger de rangon, en lui faisant dire que le peuple
romain ne trafiquait pas de ses bienfaits (a). Enfin, dans les
contestations elevees entre Prusias, roi de Bithynie, et les
Gallo-Grecs, il declara que la justice seule dicterait sa de-
cision (3).
Comment done tant de grandeur dans les vues, tant de
magnanimite dans le succes, tant de prudence dans la con-
duite, semblent-elles se dementir a dater de la periode de
vingt-deux ans qui separe la guerre contre Persee de la
troisieme guerre punique ? C'est qu'une fortune excessive
eblouit les nations comme les rois. Lorsque les Remains en
vinrent & penser que rien ne leur resisterait plus, parce que
rien j usque-la ne leur avait resiste, ils se crurent tout per-
mis. Ils ne firent plus la guerre pour proteger leurs allies,
defendre leurs frontieres ou briser les coalitions, mais pour
ecraser les faibles et exploiter les nations a leur profit. II
faut reconnaitre aussi que la mobilite des peuples, fideles
en apparence, mais tramant toujours quelque defection, les
dispositions haineuses des rois, cachant leurs ressentiments
sous les dehors de la bassesse, concouraient & rendre la
Republique plus soup9onneuse, plus exigeante, et la por-
taient a compter desormais plutot sur des sujets que sur
des allies. Vainement le senat cherchait & suivre les grandes
(') Tite-Live, XLV, xm.
(*) Tite-Live, XLV, XLII.
(3) Tite-Live, XLV, SLIT.
184 TEMPS ANTEKIEUBS A CESAR.
traditions du passe", il n'etait plus assez fort pour contenir
les ambitions individuelles ; et les mthnes institutions qui
faisaient jadis eclore les vertus ne protegeaient desormais
que les vices de Rome agrandie. Les generaux osaient ne
plus obeir : ainsi le consul Cn. Manlius attaque les Gallo-
Grecs en Asie sans 1'ordre du senat (') ; A. Manlius prend sur
lui de faire une expedition en Istrie (a) ; le consul C. Cassius
abandonne la Cisalpine, sa province, et tente, de son chef,
de penetrer en Macedoine par I'lllyrie (3) ; le.preteur Furius,
de sa propre autorite, desarme une population de la Gaule
cisalpine, les Cenomans, en paix avec Rome (4) ; Popilius
Laenas attaque les Statyellates sans motifs et vend dix mille
d'entre eux ; d'autres enfin oppriment les peuples d'Es-
pagne (B). Tous ces faits, sans doute, encourent le blame du
senat; les consuls et les preteurs sont desavoues, accuses
meme ; les desobeissances n'en restent pas moins impunies et
les accusations sans resultats. En 599, il est vrai, L. Lentu-
lus, consul de 1'annee precedente, subit une condamnation
comme concussionnaire ; mais cela ne 1'emp^cha pas d'etre
appele de nouveau aux premiers honneurs (6).
Tant qu'il ne s'etait agi que de former des hommes des-
tines & un role modeste sur un theatre restreint, rien de plus
favorable que 1' election annuelle des consuls et des preteurs,
systeme qui, au bout d'un certain laps de temps, faisait parti-
ciper aux premieres fonctions un grand nombre des princi-
paux citoyens de la noblesse patricienne et plebeienne. Des
pouvoirs ainsi exerces sous les yeux de leurs concitoyens,
plutot par honneur que par interet, leur imposaient le devoir
d$ s'en rendre dignes ; mais lorsque, conduisant leurs legions
(') Tite-Live, XXXVHI, XLT.
(Q) Tite-Live, XLI, vn.
(3) Tite-Live, XLIII, r.
(4) Tite-Live, XXXIX, in.
(6) " On disait ge"neralement que les patrons des provinces espagnoles eux-
m6mes s'opposaient & ce que Ton poursuivit des persofanages nobles et puis-
sants." (Tite-Live, XLIII, n.)
(«) Valere Maxime, VI, ix, 10.
LIVBE I, CHAP. V. GUERKES PUNIQUES ET D'ORTENT. 185
dans les contrees les plus reculees, les g6n6raux, loin de tout
controle, et investis d'un pouvoir absolu, s'enrichirent des de-
pouilles des vaincus, on ne rechercha les dignites que pour
faire fortune pendant leur courte duree. La reelection fre-
quente des magistrats, en multipliant les candidatures, multi-
plia les ambitieux, qui ne reculerent devant aucun moyen de
parvenir. Aussi Montesquieu observe-t-il avec raison que
" de bonnes lois, qui ont fait qu'une petite republique devient
" grande, lui deviennent a charge lorsqu'elle s'est agrandie,
" parce qu'elles etaient telles que leur effet naturel etait de
" faire un grand peuple, et non de le gouverner (1)."
Le remede a ce debordement de passions dereglees eut e'te',
d'une part, de moderer 1'ardeur des conquetes ; de 1'autre, de
diminuer le nombre des aspirants au pouvoir en lui donnant
plus de duree. Mais alors le peuple seul, guide par son in-
stinct, sentait le besoin de remedier au vice de 1'institution,
en conservant 1'autorite a ceux qui avaient sa confiance.
C'est ainsi qu'il voulait nommer Scipion 1'Africain dictateur
perpetuel (5), tandis que les pretendus reformateurs, comme
Porcius Caton, asservis aux vieilles coutumes, et dans un
esprit de rigorisme outre, faisaient rendre des lois pour inter-
dire au meine bora me d'aspirer deux fois au consulat, et pour
reculer I'age auquel il etait permis de pretendre a cette haute
magistrature.
Toutes ces mesures allaient centre le but qu'on se propo-
sait. En maintenant les elections annuelles, on laissait la
carriere libre aux convoitises vulgaires ; en excluant la jeu-
nesse des hautes fonctions, on comprimait 1'essor de ces na-
tures d'elite qui se revelent de bonne heure, et dont 1'eleva-
tion exceptionnelle avait si souvent sauve Rome des plus
grands desastres. N'avait-on pas vu, par exemple, en 406,
Marcus Valerius Corvus, porte au consulat a I'age de vingt-
trois ans, gagner sur les Samnites la bataille du mont Gau-
rus ; Scipion 1'Africain, nomme proconsul a \ingt-quatre ans,
(') Montesquieu, Grandeur et decadence des Remains, IX, 66.
(°) " Scipion reprimande le peuple, qui voulait le nommer consul et dicta
teur perpetuel." (Tite-Live, XXXVIII, LTI.)
186 TEMPS ANTEKIEURS A CESAR.
conquerir 1'Espagne et abaisser Carthage ; le consul Quinctiua
Flamininus remporter a trente ans, sur Philippe, la victoire
de Cynoscephales ? Enfin, bientot Scipion ISmilien, qui doit
detruire Carthage, sera nomine consul avant Page fixe par la
loi me'me de Caton.
Sans doute Caton le censeur, probe et incorruptible, avait
la louable intention d'arreter la decadence des mo3urs ; mais,
au lieu de s'en prendre a la cause, il s'en prenait a 1'effet ;
au lieu de fortifier le pouvoir, il tendait a 1'affaiblir ; au lieu
de laisser aux nations une certaine independance, il pous-
sait le se"nat a les reduire toutes sous sa domination ; au lieu
d'adopter avec un discernement eclaire ce qui venait de la
Grece, il condamnait indistinctement tout ce qui etait d'ori-
gine etrangere ('). II y avait dans 1'austerite de Caton plus
d'ostentation que de vertu reelle. Ainsi, pendant sa censure,
il chassa Manilius du senat pour avoir, en plein jour, donne
un baiser a sa propre femme devant sa fille ; il se plaisait a
regler la toilette et le luxe des dames romaines ; et, par un
desinteressement exagere, il vendait son cheval en quittant
1'Espagne, aim d'epargner a la Republique les frais de trans-
port (').
Mais le senat comptait des hommes moins absolus, plus
sages appreciateurs des besoins de 1'epoque : Us desiraient
reprimer les abus, faire prevaloir une politique de modera-
tion, mettre un frein a 1'esprit de conquete et accepter de la
Grece ce qu'elle avait de bon: Scipion Nasica et Scipion
35milien figuraient parmi les plus importants (s). L'un ne
repoussait pas tout ce qui devait adoucir les moeurs et aug-
menter les connaissances humaines ; 1'autre cultivait les
muses nouvelles et passait meme pour avoir aide Terence.
On ne pouvait arreter le penchant irresistible du peuple
vers tout ce qui eleve 1'ame et ennoblit 1'existence. La Grece
(') Caton, sachant le grec, se servit d'interpretes pour parler aux Ath£
nicns. — (Plutarque, Caton le censeur, xvm.) C'6tait en effet une vieille habi-
tude des Remains de ne parler aux Grangers que latin. (Valere Maxime, II,
n, 2.)
(a) Plutarque, Caton le censeur, vm et xxv.
(") Tite-Live, Epitome, XLVHI. —Valere Maxime, IV, i, 10.
LIVKE I, CHAP. V. GUEKBES PUOTQUES ET D'OEIENT. 187
avait apporte en Italie sa litterature, ses arts, sa science,
son eloquence ; et lorsqu'en 597 vinrent a Rome trois philo-
sophes celebres, 1'academicien Carneade, le sto'icien Diogene
et le peripateticien Critolails, ambassadeurs d'Athenes, ils
produisirent une immense sensation. La jeunesse accourut
en foule pour les voir et les entendre ; le senat lui-meme
approuvait cet hommage rendu a des homines dont le talent
devait polir, par la culture des lettres, des esprits encore
grossiers ('). Caton seul, inexorable, pretendait que ces arts
ne tarderaient pas a corrompre la jeunesse romaine et a mi
faire perdre le gout des annes ; et il fit congedier ces phi-
losophes.
Envoye en Afrique comme arbitre pour apaiser la lutte
entre Masinissa et Carthage, il ne fit que 1'envenimer. Ja-
loux de voir encore cette ancienne rivale grande et prospere,
il ne cessa de prononcer contre elle 1'arret de mort devenu
celebre : Delenda est Carthago. Scipion Nasica, au con-
traire, s'opposait a la" destruction de Carthage, qu'il jugeait
trop faible pour nuire, mais encore assez forte pour entretenir
une crainte salutaire, propre a empecher le peuple de se jeter
dans tous les exces, suite inevitable de 1'agrandissement
demesure des empires (2). Malheureusement 1'opinion de
Caton triompha.
II faut, comme le dit un de nos premiers ecrivains, " que
"laverite soit chose bien divine, puisque 1'erreur des hon-
" netes gens est aussi fatale a 1'humanite que le vice, qui est
" 1'erreur des mechants."
Caton, en poursuivant de ses accusations les principaux
citoyens, et entre autres Scipion 1'Africain, apprenait aux
Romains a douter de la vertu ('). En exagerant ses attaques
et en passionnant ses jugements, il faisait soup9onner sa jus-
tice (4). En incriminant des vices dont lui-meme n'etait pas
(') Plutarque, Caton le censeur, xxxiv. — Aulu-Gelle, VI, XIT.
(5) Titc-Live, Epitome, XLIX.
(') " Caton aboyait sans cesse contre la grandeur de Scipion." (Tite-Live,
xxxvin, LIT.)
(4) " P. Caton avait un esprit aigre, la langue acerbe et sans meaure." (Tite-
Livej XXXTX, XL.)
188 TEMPS ANTERIEUK8 A CESAR.
exempt, il 6tait toute force morale a, ses remontrances (J).
Quand il flagellait le peuple comme accusateur et comme
juge, sans chercher a le relever par 1' education et par les
lois, il ressemblait, dit un erudit allemand, a ce roi de Perse
qui faisait battre la mer de verges pour conjurer les tern-
petes ("). Son influence, impuissante a arreter le mouvement
d'une civilisation se substituant a une autre, ne laissa pas de
produire un effet funeste sur la politique de cette epoque (').
Le senat, renon9ant a la moderation et a la justice, dont
tous ses actes avaient ete empreints jusque-la, les rempla9a
par une conduite astucieuse, arrogante, et par un systeme
d'extermination.
Vers le commencement du vne siecle tout disparait de-
vant la puissance romaine. L'independance des peuples, les
royaumes et les republiques cessent d'exister. Carthage est
detruite, la Grece rend ses armes, la Macedoine perd sa
liberte, celle de 1'Espagne perit dans Numance, et peu de
temps apres Pergame subit le meme sort.
XII. Malgre son abaissement, Carthage, objet eternel de
haine et de defiance, subsistait encore. On lui reprochait sa
connivence avec les Macedoniens, toujours im-
pnerre ptmiqne patients du joug, et on lui imputait la resistance
des peuplades celtiberiennes. En 603, la lutte
s'etait engagee de nouveau entre Masinissa et les Carthagi-
nois. Comme, d'apres les traites, ces derniers ne pouvaient
pas faire la guerre sans autorisation, le senat delibera sur le
parti a prendre. Caton la voulait immediatement. Scipion
Nasica, au contraire, obtint 1' envoi d'une nouvelle ambassade,
qui parvint a persuader a Masinissa d'evacuer le territoire en
(') "D dSclamait centre les usuriers, et lui-meme pretait i un haut interet
1'argent qu'il retirait de ses terres ; il blamait le marche des jeunes esclaves, et
lui-meme se livrait a ce trafic sous un nom emprunte." (Plutarque, Caton le
centeur, xxxin.)
(z) Dramann, Oeschichte Rom's, V, p. 148. '
(*) " Le dernier acte de sa vie politique fut de faire decider la mine de Car-
thage." (Plutarque, Caton le censeur,
LIVBE I, CHAP. V. GUEEKE8 PUNJQUES ET D'OEIENT. 189
litige ; le se'nat carthaginois consentait, de son cote, & s'en
remettre a la sagesse des ambassadeurs, lorsque la populace
de Carthage, excitee par ces homines qui, dans les temps de
trouble, speculent sur les passions de la foule, s'insurge,
insulte les envoyes remains et expulse les principaux
citoyens ('). Insurrection fatale, car dans les moments de
crise exterieure tout mouvement populaire perd les litats ("),
comme en presence de 1'etranger foulant le sol de la patrie
tout changement politique est funeste. Cependant le senat
remain crut devoir temporiser, a cause de la guerre
d'Espagne, oti Scipion Smitten servait alors en qualite de
tribun. Charge d'aller en Afrique (603) demander & Masi-
nissa des elephants destines a la guerre contre les Celtiberes,
il fut temoin d'une defaite sanglante de 1'armee carthaginoise.
Cet e" venement decida 1'intervention romaine : le senat n'etait
pas, en effet, dans 1'intention de laisser seul maitre de 1' Afrique
le roi numide, dont les possessions s'etendaient deja de 1'Ocean
a Cyrene (').
En vain Carthage fit expliquer sa conduite a Rome par
des ambassadeurs, ils n'obtinrent aucuiie satisfaction. TJtique
se donna aux Romains (604), et les deux consuls, L. Marcius
Censorinus et Manilius Nepos, y arriverent & la tete de 80,000
hommes, en 605. Carthage demande la paix ; on lui impose
la condition de rendre toutes ses armes ; elle les livre avec
2,000 machines de guerre. Mais bientot les exigences aug-
mentent, on ordonne aux habitants d'abandonner .leur ville
et de se retirer a dix milles dans les terres. Exasperes de
tant de rigueurs, les Carthaginois retrouvent leur energie ;
ils fabriquent de nouvelles armes, soulevent les populations,
lancent dans la campagne Asdrubal, qui a bientot reuni 70,000
hommes dans son camp de Nepheris, et fait douter les consuls
du succes de leur entreprise (*).
(a) Tite-Live, Epitome, XLVIH.
(2) A Carthage, la multitude gouvemait ; a Borne, la puissance du s4nat
6tait entiere. (Polybe, VI, LI.)
(s) Tite-Live, L, xvr.
(4) Appien, Guerres puniqves, xcm et suiv.
190 TEMPS ANTERIEUB8 A CESAK.
L'arraee romaine rencontra une resistance a laquelle elle
etait loin de s'attendre. Compromise par Manilius, elle est
eauvee par le tribun Scipion £milien, sur lequel alors PC
portent tons les regards. De retour a Rome, il fut, en 607,
elu consul a trente-six ans et charge de la direction de la
guerre, qui prit desormais une nouvelle face. Bientot Car-
thage est enfermee dans des ouvrages d'un travail prodigieux;
sur la terre ferme, des retranchements entourent la place
et protegent les assiegeants ; dans la mer, une digue colos-
sale intercepte toutes les communications, et livre la ville
a la famine; mais les Carthaginois construisent dans leur
port interieur une seconde flotte et creusent une nouvelle
communication avec la mer. Scipion va pendant 1'hiver
forcer le camp de Nepheris, et au retour du printemps
s'empare de la premiere enceinte ; enfin, apres un siege qui
durait depuis trois annees et des efforts heroliques de part
et d'autre, la ville et sa citadelle Byrsa sont emportees et
detruites de fond en comble. Asdrubal se rendit avec cin-
quante mille habitants, reste d'une immense population ;
mais sur un pan de- mur, debris de 1'incendie, on vit la
femme du dernier chef carthaginois, paree de ses plus
beaux vetements, maudire son mari, qui n'avait pas su
mourir; puis, apres avoir egorge ses deux enfants, se pre-
cipiter dans les flammes. Triste image d'une nation qui
acheve elle-m^me sa ruine, mais qui ne succombe pas sans
gloire.
Lorsque le vaisseau charge de depouilles magnifiques et
orne de lauriers entra dans le Tibre, porteur de la grande
nouvelle, tous les citoyens se pr6cipiterent dans les rues en
s'embrassant et se felicitant d'une si heureuse victoire. Alors
Beulement Rome se sentit libre de toute crainte et maitresse
du monde. Neanmoins la destruction de Carthage fut un
crime que Caius Gracchus, Jules Ce"sar et Auguste cher
cherent a reparer.
Xin. La m^me annee vit disparaitre I'autonomie grecque.
Depuis la guerre de Persee, la preponderance romaine avait
LIVKE I, CHAP. V. GUERKES PUNIQUES ET D'oKIENT. 191
maintenu 1'ordre dans 1'Acha'ie; mais le retour sanction en
des otages, en 603, co'incidant avec les troubles
de Macedoine, les haines des partis s'etaient re-
veillees. Bientot les dissensions eclaterent entre Pergame-
la ligue Acheenne et les villes du Peloponnese qu'elle con-
voitait et dont elle n'hesitait pas a punir les resistances par
la destruction et le pillage.
Sparte ne tarda pas a s'insurger et le Peloponnese a 6tre
en feu. Les Remains firent de vains efforts pour arre"ter
cette commotion generale. Les envoy6s du senat porterent
a Corinthe un decret qui detachait de la ligue Sparte, Argos
et Orchomene d'Arcadie. A cette nouvelle, les Ache'ens
massacrent les Lacedemoniens presents a Corinthe et acca-
blent d' outrages les commissaires remains ('). Avant de seVir,
le senat resolut de faire un appel a la conciliation : les paroles
de nouveaux envoyes ne furenfr point ecoutees.
La ligue Acheenne, unie a 1'Eubee et a la Beotie, osa
alors declarer la guerre a Rome, qu'elle savait engagee eii
Espagne et en Afrique. Bient&t la ligue fut vaincue a Scar-
phee, en Locride, par Metellus, et a Leucop^tra, pres de
Corinthe, par Mummius. Les villes de la ligue Acheenne
furent traitees avec rigueur; Corinthe fut saccagee, et la
Grece, sous le nom d'Acha'ie, demeura soumise aux Remains
(608) (').
Mummius, cependant, montra apres la victoire, de 1'aveu
meine de Polybe ('), autant de moderation que de desinte-
ressement. II maintint debout les statues de Philopcemen, ne
garda rien pour lui des trophies pris en Grece, et resta pauvre
a ce point que le senat dota sa fille aux depens du tresor
public.
Vers le meme temps, la severite du s6nat n'avait pas non
plus epargne la Macedoine. Pendant la derniere guerre
punique, un aventurier grec, Andriscus, se donnant pour
fils de Persee, avait souleve le pays avec une armee de
(') Justin, XXXIV, i. — Tite-Live, Epitome, LL— Polybe, I, n, ni.
(a) Pausanias, Vn, XTI. — Justin, XXXIV, n.
(«) Polybe, XL, xi.
192 TEMPS ANTEEIEUKS A CESAB.
Thraces. Chasse" de Thessalie par Scipion Nasica, il y ren-
tra, tua le preteur Juventius Thalna, et fit alliance avec les
Carthaginois. Battu par Metellus, il fut envoye a Rome
charge de chaines. Quelques annees plus tard, un second
imposteur ayant aussi tente de s'emparer de la succession de
Persee, le senat reduisit la Macedoine en province romaine
(612). II en fut de meme de 1'Illyrie apres la soumission des
Ardyens (618). Jamais on n'avait vu autant de triomphes.
Scipion £milien avait triomphe de 1'Afrique, Metellus de la
Macedoine, Mummius de I'Achale, Fulvius Flaccus de I'll-
lyrie.
Delivre desormais de ses embarras a 1'est et au midi, le
se'nat porta son attention sur 1'Espagne. Ce pays n'etait
jamais completement soumis ; ses forces a peine reparees, il
reprenait les armes. Apres la pacification amenee successi-
vement par Scipion 1'Africain et Sempronius Gracchus, de
nouvelles insurrections avaient eclate; les Lusitaniens, c6-
dant aux instigations de Carthage, s'etaient revokes en 601,
et avaient remporte des avantages sur Mummius et sur son
successeur Galba (603). Mais ce dernier, par une trahison
indigne, massacra trente mille prisonniers. Accuse pour ce
fait a Rome par Caton, il avait ete acquitte. Plus tard un
autre consul montra non moins de perfidie : Licinius Lucul-
lus, etant entre dans la ville de Cauca, qui s'etait rendue, tua
vingt mille de ses habitants et vendit le reste (:).
Tant de cruaute excita 1'indignation des peuples du midi
de 1'Espagne, et, comme toujours, le sentiment national fit
surgir un heros. Viriathe, echapp6 au massacre des Lusi-
taniens, et de patre devenu general, commen9a une guerre de
partisans, et, pendant cinq ann6es, vainqueur des generaux
remains, finit par soulever les Celtiberes. Tandis que ceux-ci
occupaient Metellus le Macedqnique, Fabius, reste seul en
presence de Viriathe, fut enferme dans un defile et contraint
a 'la paix. Le meurtre de Viriathe ne laissa plus douteuse
Tissue de la guerre. Cette mort dtait trop avantageuse aux
(') Appien, Guerres tfEspagne, LII.
LIVKE I, CHAP. V. GUEKRES PUNIQUES ET D'OBIENT. 193
Remains pour qu'on ne 1'imputat pas a Caepion, successeur de
son frere Fabius. Mais, lorsque les meurtriers vinrent lui
demander le salaire de leur crime, il leur repondit que jamais
les Remains n'avaient approuve le massacre d'un general par
ses soldats ('). Cependant les Lusitaniens se soumirent, et
les legions penetrerent jusqu'a 1'Ocean.
La guerre, terminee a 1'ouest, se concentra autour de
Numance (*), oft, pendant cinq annees, plusieurs consuls
furent defaits. Lorsqu'en 616 Mancinus, cerne de tous cotes
par 1'ennemi, fut reduit, pour sauver son armee, a une
capitulation honteuse, semblable a celle des Fourches Cau-
dines, le senat refusa de ratifier le traite et livra le consul
charge de fers. Le meme sort £tait reserve a Tiberius Grac-
chus, son questeur, qui s'etait rendu garant du traite ; mais il
dut a la faveur du peuple de rester a Rome. Les Numantins
resistcrent encore fort longtemps avec une rare energie.
II fallut que le vainqueur de Carthage vint lui-m^me diriger
le siege, qui exigea d'immenses travaux, et cependant la ville
ne fut prise que par famine (621). L'Espagne etait abattue,
mais son esprit d'independance survecut encore pendant un
grand nombre d'annees.
Quoique la chute du royaume de Pergame soit posterieure
aux evenements que nous venons de rappeler, nous en par-
lerons ici, parce qu'elle est la suite du systeme d'asservisse-
ment de tous les peuples. Attale III, monstre de cruaute et
de folie, avait legne en mourant son royaume au peuple
romain, qui envoya des troupes en prendre possession ; mais
un fils naturel d'Eumene, Aristonicus, souleva les habitants
et defit le consul Licinius Crassus, bientot venge par un de
ses successeurs. Aristonicus fut pris, et le royaume, pacific,
passa, avec le nom d'Asie, sous la domination romaine (625).
XIV. Plus la Republique etendait son empire, plus le
(l) Eutrope, IV, TII.
(a) La ville de Garray, en Espagne, situ6e h une lieue de Boria, sur le Duero,
e?t batie sur 1'emplacement meme de 1'ancienne Numantia (Minano, Dicciona-
rio geogrdfico de Espana.)
13
194 TEMPS ANTEKIETJKS A CE8AK.
nombre des hautes fonctioas augmentait et plus les fonc-
tions elles-memes prenaient d'importance. Les
consuls, les proconsuls et les preteurs gouvernaient
non-seulement les pays etrangers, mais meme 1'Italie. En
effet, Appien nous apprend que dans certaines contrees de
la Peninsule les proconsuls exe^aient leur autorite (1).
Les provinces romaines etaient au nombre de neuf : 1° la
Gaule cisalpine ; 2° 1'Espagne ulterieure ; 3° 1'Espagne cite-
rieure ; 4° la Sardaigne et la Corse ; 5° la Sicile ; 6° 1'Afrique
septentrionale ; 7° 1'Illyrie ; 8° la Macedoine et 1'Achaie ;
9° 1'Asie. Le peuple nommait done, tous les ans, deux con-
suls et sept preteurs pour aller gouverner ces lointaines con-
trees ; mais generalement il n'etait permis de pretendre a
ces hautes magistratures qu'apres avoir e'te questeur ou
6dile. Or 1'edilite exigeait une grande fortune, car, pour
plaire au peuple, les ediles etaient obliges a d'immenses d6-
penses en fetes et en travaux publics. Les riches seuls pou-
vaient aspirer a cette premiere dignite ; par consequent il
n'y avait guere que les membres de 1'aristocratie qui eussent
la chance d'arriver a la position 61evee ou, pendant une ou
deux annees, ils decidaient en maitres absolus de la destinee
des plus vastes royaumes. Aussi la noblesse s'effo^ait-elle
de fermer 1'aoces de ces f'onctions a des hommes nouveaux.
De 535 a 621, en quatre-vingt-six ans, neuf families seule-
ment obtinrent quatre-vingt-trois consulats. Plus tard douze
membres de la famille Metellus parvinrent, en moins de douze
ans, a differentes dignites (630-642) (3). Nabis, tyran de
Sparte, avait done raison lorsque, s'adressant au consul
Quinctius Flamininus, il lui disait : " Chez vous, c'est 1'esti-
" mation du revenu qui. determine les enrolements de la
" cavalerie et de 1'infanterie. La puissance est pour un petit
'c nombre; la dependance est le partage de la multitude.
" Notre legislateur (Lycurgue), au contraire, n'a pas voulu
" mettre tout le pouvoir dans les mains de quelques citoyens,
(') Appien, Guerres civttes, V, IT, 38.
(*) Velleius Paterculus, II, XL
LIVEE I, CHAP. V. GUEBBES PTJNIQUE8 ET D'OKIENT. 195
" dont la reunion forme ce que vous appelez le Senat, ni
" donner a un ou deux ordres une preeminence legale (')."
II est curieux de voir un tyran de la Grece donner a un
Romain des leyons de democratic. C'est qu'en effet, malgr6
les changements introduits dans les cornices, et dont il est
souvent difficile d'expliquer le sens, la noblesse conservaif
sa preponderance, et 1'on persistait a ne s'adresser au peuple
qu'apres avoir pris 1'avis du senat ("). Le gouvernement ro-
main, toujours aristocratique, devenait plus oppresseur a
mesure que 1'^tat s'agrandissait, et il perdait en influence
ce que le peuple d'ltalie gagnait en intelligence et en legi-
times aspirations vers un meilleur avenir.
D'ailleurs, depuis le commencement de la Republique, il
y avait eu dans son sein deux partis opposes cherchant, 1'un
a etendre les droits du peuple, 1'autre a les restreindre.
Quand le premier arrivait au pouvoir, on rappelait toutes les
lois liberates du passe ; quand c'etait le second, ces lois
etaient eludees. Ainsi nous voyons tantot la loi Valeria, qui
consacre 1'appel au peuple, trois fois remise en vigueur;
tantot la loi interdisant la reelection des consuls avant un
intervalle de dix ans, promulguee par Genucius en 412^'),
et aussitot abandonnee, renouvelee en 603, et plus tard
reprise par Sylla ; tantot les lois qui rejetaient les aflranchis
dans les tribus urbaines, pour annuler leur vote, e"tre rap-
pelees a trois epoques differentes (4) ; tanlot les mesures
centre la brigue, centre les concussions, contre 1'usure,
remises sans cesse en vigueur ; tantot enfin le droit d'eleo-
tion aux fonctions sacerdotales tour a tour refuse ou attribue
au peuple (6). Par les lois Porcia, de 557 et de 559, il etait
(') Tite-Live, XXXIV, xxxi.
(•) Tite-Live, XLV, xxi.
(') Tite-Live, VH, XLII.
(4) En 555, en 585, en 639. (Tite-Live, XLV, XT.) — Aurelius Victor,
Hommes illiistres, LXII.
(B) Le tribun Licinius Crassus proposa, en 609, de transferer au peuple
I'dlection des pontifes, nommes jusqu'alors par le college sacerdotal. Cette
proposition ne passa qu'en 650, par la loiDomitia, et elle fiat de nouveau abolie
par Sylla.
196 TEMPS ANTEBrEUES A CESAR,
defendu de frapper de verges ou de mettre a mort un citoyen
remain avant que le peuple cut prononce sur son sort. Et
cependant Scipion £milien, afin d'eluder la loi, faisait battre
les auxiliaires avec des batons et ses soldats avec des ceps
de vigne (I). Au commencement du vne siecle, on admit le
principe du suffrage secret dans toutes les elections : en 615,
pour les elections des magistrats; en 617, pour les decisions
du peuple dans les condamnations judiciaires ; en 623, pour
les votes sur les propositions de lois. Enfin, par 1'institution
des tribunaux permanents (qucestiones perpetuce) etablis a
dater de 605, on avait cherche a porter un remede aux
dilapidations des provinces ; mais ces institutions, successi-
vement adoptees et delaissees, ne pouvaient guerir les maux
de la societe. Les males vertus d'une aristocratic intelligente
avaient jusqu'alors maintenu la Republique dans un etat de
Concorde et de grandeur ; ses vices allaient bientot 1'ebranler
jusque dans ses fondements.
Nous venons de signaler les principaux evenements d'une
periode de cent trente-trois ans, pendant laquelle Rome
deploya une energie qu'aucune nation n'a jamais egalee. De
tous les cotes, et presque en meme temps, elle a franchi ses
limites naturelles. Au nord, elle a dompte les Gaulois cisal-
pins et depasse les Alpes ; a 1'ouest et au midi, elle a conquis
les grandes lies de la Me'diterrane'e et la majeure partie de
1'Espagne. Carthage, sa puissante rivale, a cesse d'exister.
A 1'est, les cotes de 1'Adriatique sont colonisees ; les Illy-
riens, les Istriens, les Dalmates sont soumis ; le royaume de
Mac^doine est devenu une province tributaire ; les legions
ont penetre jusqu'au Danube ("). Au dela, il n'existe plus que
des terres inconnues, patrie de barbares, encore trop faibles
pour donner de 1'inquietude. La Grece continentale, ses lies,
1'Asie Mineure, jusqu'au mont Taurus, tout ce pays, ber-
ceau de la civilisation, est entre dans 1'empire romain. Le
reste de 1'Asie re9oit ses lois ou obeit a son influence, Le
(J) Tite-Live, Epitome, LVH
(a) Expedition centre les Scordisques, en C19.
LIVEE I, CHAP. V. GUEKEES PUNIQUES ET D'ORIENT. 197
plus puissant des royaumes qui ont fait partie de 1'heritage
d' Alexandra, 1'^gypte, est sous sa tutelle. Les Juifs im-
plorent son alliance. La Mediterranee est devenue un lac
remain. La R6publique cherche en vain autour d'elle un
adversaire digne de ses armes. Mais si au dehors aucun
danger serieux ne semble plus la menacer, au dedans il
existe de grands intere'ts non satisfaits et des peuples me-
contents.
CHAPITRE SIXIEME.
LE8 GKACQUES, MAEIUS ET SYLLA.
(621-6Y6.)
I. Le temps du desinteressement et des sto'iques vertus
etait passe ; il avait dure pres de quatre cents ans, et, pen-
£tat de la E6- c^ant cette periode, 1'antagonisme cree par la di-
pubiiqne. vergcnce des opinions et des interets n' avait ja-
mais amene de conflits sanglants. Le patriotisme de 1'aristo-
cratie, le bon sens du peuple avaient su eviter cette fatale ex-
tremite ; mais, a dater des premieres annees du vn* siecle, les
choses changerent de face, et on ne vit, a chaque proposition
de reforme, a chaque convoitise du pouvoir, que seditions,
guerres civiles, massacres, proscriptions.
" La Republique, dit Salluste, dut sa grandeur a la sage
"politique d'un petit nombre de bons citoyens (*)," et 1'on
peut ajouter que sa decadence commen9ale jour ou leurs suc-
cesseurs cesserent d'etre dignes de leurs devanciers. En effet,
la plupart de ceux qui, depuis les Gracques, jouerent un
grand role furent si egoistes et si cruels qu'il est difficile de
distinguer, au milieu de leurs exces, quel etait le representant
de la meilleure cause.
Tant que Carthage exista, semblable a un homme qui
s'observe en presence d'un concurrent dangereux, Rome se
montra jalouse de maintenir la puret6 et la sagesse de ses
anciens principes ; mais, Carthage abattue, la Grece subju-
guee, les rois d'Asie vaincus, on vit la Republique, delivree
(') SaUuste, Fragm. I, TIII.
LIVKE I,. CHAP. VI. — LE8 GEACQUES, MAEIU8 ET SYLLA. 199
desonnais de tout frein salutaire, s'abandonner aux exces
d'une puissance sans limites (').
Salluste fait le tableau suivant de 1'etat de la societe" :
" Lorsque, affranchis de la crainte de Carthage, les Remains
" eurent le loisir de se livrer a leurs dissensions, alors s'ele-
" verent de toutes parts des troubles, des seditions, et enfin
" des guerres civiles. Un petit nombre d'hommes puissants,
" dont la plupart des citoyens recherchaient bassement la
" faveur, exercerent un veritable despotisme sous le nom irn-
" posant tantot du senat, tantot du peuple. Le titre de bon
" et de mauvais citoyen ne fut plus le prix de ce qu'on faisait
" pour ou centre la patrie, car tous etaient egalement corrom-
" pus ; mais plus on etait riche et en etat de faire impune-
"ment le mal, pourvu qu'on defendit 1'ordre present des
" choses, plus on passait pour homme de bien. Des ce
" moment, les antiques mo3urs ne se corrompirent plus par
" degres comme autrefois ; mais la depravation se repandit
" avec la rapidite d'un torrent, et la jeunesse fut tellement
" infectee du poison du luxe et de 1'avarice, qu'on vit une
" generation de gens dont il fut juste de dire qu'ils ne pou-
" vaient avoir de patrimoine ni souffrir que d'autres en
" eussent (*)."
L'agrandissement de 1'Empire, le contact frequent avec
les etrangers, 1'introduction de nouveaux principes philoso-
phiques et religieux, les immenses richesses apportees en
Italic par la guerre et le commerce, tout avait concouru a
alterer profondement le caractere national. II s' etait fait un
^change de populations, d'idees et de coutumes. D'un cote,
les Romains, soldats, negociants ou publicains, en se r6pan-
dant en foule dans toutes les parties du monde (*), avaient
(') "La corruption s'etait surtout accrue, parce que, la Macedoine de-
truite, 1' empire du monde semblait d^sormais assure a Rome." (Polybe, XI,
XXXII.)
(a) Salluste, Fragm. I, x.
(") Les Romains s'expatriaient a tel point que, lorsque Mithridate com-
men9a la guerre, il fit massacrer en un jour tous les citoyens lomains repandus
dans ses £tats ; 150,000, suivant Plutarque (Syllo, XLTIII); 80,000, selon
200 TEMPS ANTEBIEURS A CESAK.
senti leur cupidite s'accroitre au milieu du faste et des delices
de I'Orient ; de 1'autre, les etrangers, et surtout les Grecs, en
affluant en Italic, y avaient apporte, avec leurs arts perfec-
tionnes, le mepris des anciennes institutions. Les Bomains
avaient subi une influence comparable a celle qu'exerca, sur
les Fran9ais des xve et xvi" siecles, 1'Italie, alors, il est vrai,
superieure en intelligence, mais moralement pervertie. La
seduction du vice est irresistible lorsqu'il se presente sous les
formes de 1'elegance, de 1'esprit et du savoir. Comme a
toutes les epoques de transition, les liens moraux s'etaient
relaches, le gout du luxe et 1'amour effrene de 1' argent avaient
gagne toutes les classes.
Deux faits caracteristiques, eloignes de cent soixante-neuf
ans 1'un de 1'autre, attestent la difference des mo3urs aux deux
epoques. Cineas, envoy 6 par Pyrrhus a Rome, avec de riches
presents, pour obtenir la paix, ne trouve personne a corrom-
pre (474). Frappe de la majeste et du patriotisme des se-
nateurs, il compare le senat a une assemblee de rois. Jugurtha,
au contraire, venant a Rome (643) plaider sa cause, y epuise
promptement ses ressources a acheter toutes les consciences,
et, plein de mepris pour cette grande cite, il s'ecrie en par-
tant : " Ville venale, et qui perirait bientot si elle trouvait un
" acheteur (l) ! "
C'est que la societe se trouvait placee, par de notables
changements, dans des conditions nouvelles : ainsi on avait
vu la populace des villes augmenter, le peuple des campagnes
diminuer, 1'agriculture se modifier profondement, les grandes
proprietes absorber les petites, le nombre des proletaires et
des affranchis s'accroitre, enfin les esclaves remplacer le
travail libre. Le service militaire n'etait plus considere par
la noblesse comme le premier honneur et le premier devoir.
La religion, cette base fondamentale de la Republique, avait
perdu de son prestige. Enfin les allies e"taient fatigues de
Mcmnon (dans la Bibliolhtgue de Photius, codex CCXXIV, xxxi) et scion
Valere Maxime (IX, n, 8). La petite ville de Cirta, en Afrique, ne put etre
deTendue centre Jugurtha que par des Italiotes. (Salluste, Jugurtha, xxvi.)
(') Salluste,
LTVBE I, CHAP. VI. — LES GKACQUES, MAEIUB ET STLLA. 201
concourir a la grandeur de 1'Erapire sans participer aux droits
des citoyens remains ('). II y avait, ainsi qu'on 1'a vu, deux
peuples bien distincts : le peuple des allies et des sujets, et le
peuple de Rome. Les allies e"taient toujours dans un e"tat
d'inferiorite ; leurs contingents, plus considerables que ceux
de la metropolfc, recevaient une solde moitie moins forte,
etaient sounds a des chatiments corporels dont on exemptait
les soldats des legions. Dans les triomphes meme, leurs
cohortes, humiliees, suivaient, au dernier rang et en silence,
le char du vainqueur. II etait done naturel que, penetres du
sentiment de leur dignite et des services rendus, ils aspiras-
sent a etre traites en egaux. Le peuple remain proprement
dit, occupant un territoire restreint, depuis Care jusqu'a
Cumes, conservait tout 1'orgueil des privilegies. II etait
compose d'environ trois a quatre cent mille citoyens ("),
divises en trente-cinq tribus, dont quatre seulement appar-
tenaient a la ville, et les autres a la campagne. Dans ces
dernieres, on avait inscrit, il est vrai, les habitants des colo-
nies et de plusieurs villes d'ltalie, mais la grande majorite des
Italiotes etait privee de droits politiques, et aux portes
monies de Rome restaient encore des cites desheritees, telles
que Tibur, Preneste, Signia, Norba (').
Les plus riches citoyens, en se partageant le domaine
public, compose des deux tiers environ de la totalite du
territoire conquis, avaient fini par le concentrer dans leurs
mains presque tout entier, soit en traitant avec les petits
proprietaires, soit en les expulsant par la force ; et cet en-
vahissement avait eu lieu meme hors des frontieres de
1'Italie (4). Plus tard, quand la Republique, maitresse du
') " Et Rome refusait d'admettre au nombre de ses citoyens des homines
par lesquels elle avait acquis cette grandeur dont elle etait fiere jusqu'a me-
priser les peuples du meme sang et d'une meme origine." (Velleius Pater-
culus, II, xv.)
(2) Voyez la liste des recensements dans la note 2 de la page 224.
(3) Mommsen, Geschichle Rom's, I, p. 785.
(4) Les terres enlevees a la ville de Leontium 6taient d'une dtendue de
trente mille jugera. Elles furent, en 542, afferm^es par les censeurs ; mais au
202 TEMPS ANTEKIEUKS A CE8AE.
bassin de la Me"diterrane"e, re9ut, soit a titre de contribu-
tion, soit par ^change, une immense quantite de cereales
des pays les plus fertiles, la culture du ble fut negligee en
Italic, et les champs se convertirent en paturages et en
pares somptueux. D'ailleurs, les prairies, qui exigent moins
de bras, devaient e'tre preferees par les grands proprie-
taires. Non-seulement les vastes domaines, latifundia, ap-
partenaient a un petit nombre, mais les chevaliers avaient*
accapare tous les elements de richesse du pays. Beaucoup
s'etaient retires des rangs de la cavalerie pour devenir des
fermiers ge"neraux (publicains), des banquiers et presque
les seuls commer9ants. Constitues, sur toute la surface de
1'Empire, en compagnies financieres, ils exploitaient les pro-
vinces, et formerent une veritable aristocratic d'argent, dont
1'importance augmentait sans cesse, et qui, dans les luttes po-
litiques, faisait pencher la balance du cote ou elle portait son
influence.
Ainsi, non-seulement la richesse du pays etait dans les
mains de la noblesse patricienne et plebeienne, mais encore
les hommes libres diminuaient sans cesse dans les campagnes.
Si 1'on en croit Plutarque ('), il n'y avait plus en £trurie,
en 620, que des etrangers pour laboureurs et pour patres,
et partout les esclaves s'etaient multiplies dans une telle
proportion que, seulement en Sicile, 200,000 prirent part a
la revolte de 619 (2). En 650, le roi de Bithynie se declarait
incapable de fournir un contingent militaire, tous les jeunes
gens adultes de son royaume ayant ete enleves comme es-
claves par des percepteurs romains (*). Dans le grand marche
de D61os, 10,000 esclaves furent vendus et embarques en un
jour pour 1'Italie (4).
bout de quelque temps il ne restait qu'un seul citoyen du pays sur les quatre-
vingt-quatre fermiers qui s'y etaient instal 6 5 : tous les autres appartenaient :\
la noblesse romaine. (Mommsen, II, 75. — Ci< 6ron, Quatrieme discours cotitre
Verres, XLVI et suiv.)
(]) Plutarque, Tiberius Gracchus, ix.
(a) Diodore de Sicile, Fragments, X.XXIV, in.
(3) Diodore de Sicile, Fragments, XXXVI, p. 147, ed. Schweig' amser.
(4) Strabon, XIV, T, 570.
LIVRE I," CHAP. VI. LES GBACQUES, MABIUS ET 6TLLA. 203
Le nombre excessif des esclaves etait done un danger
pour la societe et une cause de faiblesse pour 1'^tat (l) ;
meme inconvenient a 1'egard des affranchis. Citoyens depuis
Servius Tullius, mais sans droit de suffrage ; libres par le
fait, mais restant generalement attaches a leurs anciens
maitres ; medecins, artistes, grammairiens, ils ne pouvaient,
ni eux ni leurs fils, devenir senateurs ou faire partie du
college des pontifes, ou epouser une femme libre, ou servir
dans les legions, si ce n'est en cas d'extreme danger. Tantot
admis dans la communaute romaine, tantot repousses, veri-
tables mulatres des temps anciens, ils participaient de deux
natures et portaient toujours le stigmate de leur origine (*).
Relegues dans les tribus urbaines, ils avaient, avec les prole-
taires, augmente cette population de Rome pour laquelle le
vainqueur de Carthage et de N"umance montrait souvent un
veritable dedain : " Silence ! s'ecriait-il un jour, vous que
" 1'Italie ne reconnait pas pour ses enfants ; " et, comme les
murmures s'elevaient encore, " Ceux que j'ai fait conduire ici
" enchaines ne m'effrayeront point parce qu'aujourd'hui on a
(') " Nos ancfetres redouterent toujours 1'esprit de Tesclavage, alora meme
que, n6 dans le champ ou sous le toit de son maitre, 1'esclave apprenait & le
clierir en recevant le jour. Mais depuis que nous comptons les notres par na-
tions, dont cbacune a ses moeurs et ses dieux, ou meme n'a pas de dieux, non,
ce vil et confus assemblage ne sera jamais contenu que par la crainte." (Tacite,
Annales, XIV, XLIT.)
(a) En 442, le censeur Appius Claudius Caecus fait inscrire les afifranchis
dans toutes les tribus et permet h, leurs fils 1'entree au senat. (Diodore de
Sicile, XX, XXXTI.) — En 450, le censeur Q. Fabius Rullianus (Maximus) les
renferme dans les quatre tribus urbaines (Tite-Live, IX, XLVI); vers 530,
d'autres censeurs leur ouvrent encore une fois toutes les tribus ; en 534, les
censeurs L. JEmilius Papus et C. Flaminius retablissent 1'ordre de 460 (Tite-
Live, Epitome, XX) ; une exception est faite pour ceux qui ont un fils ag6 de
plus de cinq ans, ou qui possedent des terrains d'une valeur de plus de 30,000
sesterces (XLV, xv) ; en 585, le censeur Tiberius Sempronius Gracchus les ex-
pulse des tribus rustiques, ou ils s'6taient introduits de nouveau, et les reunit
dans une seule tribu urbaine, l'Esquilme. (Tite-Live, XLV, xv. — Cic^ron,
De rOrateur, I, ix, 38.) — (639.) "La loi 6milienne permet aux affranchis
de voter dans les quatre tribus urbaines." (Aurelius Victor, Hommes illuttres,
LXXII.)
204 TEMPS ANTEKIEUKS A CESAK.
" brise leurs fers (1)." Lorsque le peuple de la ville se re-
unissait au Forum sans le concours des tribus rurales, plus
independantes, il etait accessible a toutes les seductions, et
aux plus puissantes d'entre elles, 1'argent des candidats et les
distributions de ble a prix reduit. II subissait aussi 1'influ-
ence de la foule privee de droits politiques, lorsque celle-ci,
encombrant la place publique, comme dans les hustings
anglais, cherchait, par ses cris et ses gestes, a agir sur 1' esprit
des citoyens.
D'un autre cote, fieres des exploits de leurs ance'tres, les
premieres families, en possession du sol et du pouvoir, vou-
laient conserver ce double avantage sans etre tenues de s'en
rendre dignes ; elles semblaient dedaigner cette education se-
vere qui les avait rendues capables de remplir tous les em-
plois (2), de sorte qu'on pourrait dire qu'il existait alors a
Rome une aristocratic sans noblesse et une democratic sans
peuple.
II y avait done des injustices a redresser, des exigences a
satisfaire, des abus a reprimer ; car ni les lois somptuaires, ni
celles contre la brigue, ni les mesures centre les affranchis
ne pouvaient guerir les maux de la ssociete. II fallait, comme
du temps de Licinius Stolon (378), recourir a des moyens
energiques ; donner plus de stabilite au pouvoir, conferer le
droit de cite aux peuples de 1'Italie, diminuer le nombre des
esclaves, reviser les titres de propriete, distribuer au peuple
les terres illegalement acquises, et rendre ainsi une nouvelle
existence a la classe agricole.
Tous les hommes eminents voyaient le nial et cherchaient
le remede. Caius Laelius, entre autres, ami de Scipion Emi-
lien, et probablement a son instigation, cut la pensee de pro-
poser des reformes salutaires ; mais la crainte de susciter des
troubles 1'arreta (3).
(') Valere Maxime, VI, n, 3. — Velleius Paterculus, H, IT.
(*) " Je connais des Remains qui ont attendu leur Elevation au consulat
pour commencer a lire 1'histoire de nos peres et les preceptes des Grecs sur
1'art militaire." (Discours de Marius, Salluste, Juyurtha, LXXXV.)
(*) Plutarque, Tib. Gracchus, vm.
LIVEE I, CHAP. VI. EES GEACQUES, MAEIU8 ET SYLLA. 205
II. Seul Tiberius Sempronius Gracchus osa prendre une
courageuse initiative. Illustre par sa naissance, remarquable
par ses avantages physiques et son eloquence (J), T^^g
il e"tait fils de Gracchus, deux fois consul, et de ««cchM (621).
Cornelie, fille de Scipion 1'Africain (*). A 1'age de dix-huit
ans, Tiberius avait assiste, sous les ordres de son beau-frere,
Scipion 3£milien, a la ruine de Carthage, et etait monte le
premier a 1'assaut (*). Questeur du consul Mancinus en
Espagne, il avait contribue an traite de Numance. Anime
de 1'amour du bien (4) , loin de se laisser eblouir par les splen-
deurs du moment, il prevoyait les dangers de 1'avenir et vou-
lait les conjurer lorsqu'il en etait encore temps. Au moment
de son elevation au tribunat, en 621, il reprit, avec 1'^ppro-
bation des hommes et des philosophes les plus considered, le
projet qu'avait eu Scipion ICmilien (') de distribuer aux
pauvres le domaine public ('). Le peuple lui-meme de-
mandait cette mesure a grands cris, et tous les jours les murs
de Rome etaient converts d'inscriptions pour la reclamer (").
Tiberius, dans une harangue au peuple, signala avec
eloquence tous les germes destructeurs de la puissance ro-
maine, et tra9a le tableau de la deplorable position des ci-
toyens repandus sur le territoire de 1'Italie, sans asile ou
reposer leur corps affaibli par la guerre, apres avoir verse
leur sang pour la patrie. II cita des exemples revoltants de
(J) " Tiberius Gracchus genere, forma, eloquentia facile princeps." (Florus,
m, XIT.)
(2) Velleius Paterculus, H, n. — Seneque le Philosophe, De la Consolation,
d Harcia, XTI.
(3) Plutarque, Parattele entre Agis et Tiberiits Gracchus, IT.
(4) " Pur et droit dans ses vues." (Velleius Paterculus, II, n.) — " Amm6
de la plus noble ambition." (Appien, Ghierres civiles, I, i, 9.)
(5) Plutarque, Tib. Gracchus, ix.
(°) " Ce fut a 1'instigation du rheteur Diophane et du pbilosophe Blossins,
et il prit conseil des citoyens de Rome les plus distinguds par leur reputation
et leurs vertus, entre autres Crassus, le grand pontife, Mucius Scaevola, celebre
jurisconsulte, alors consul, et Appius Claudius, son beau-pere." (Plutarque,
Tib. Gracchus, ix.)
(7) Plutarque, Tib. Gracchus, ix.
206 TEMPS ANTEKIEUKS A CESAR.
Parbitraire de certains magistrals, qui avaient fait mourir des
homines innocents sous les plus futiles pretextes (').
II parla ensuite avec mepris des esclaves, de cette classe
remuante, peu sure, envahissant les campagnes, inutile pour
le recrutement des armees, dangereuse pour la socie'te,
comme le prouvait la derniere insurrection de Sicile. Enfin
il proposa une loi qui n'etait que la reproduction de celle de
Licinius Stolon, tombee en desuetude. Elle avait pour but
de retirer a la noblesse une partie des terres du domaine,
dont elle s'etait injustement emparee. Tout proprietaire ne
conserverait que cinq cents jugera et deux cent cinquante
pour chacun de ses fils. Ces terres leur appartiendraient a
perpetuite; la partie confisquee serait divisee en lots de
trente jugera et affermee hereditairement, soit aux citoyens
remains, soit aux auxiliaires italiotes, a raison d'une faible
redevance pour le tresor, mais avec la defense expresse de
les aliener. Les proprietaires devaient etre indemnises de la
partie de leurs proprietes qu'ils perdraient. Ce projet, que
tous les anciens auteurs trouvent juste et modere, souleva une
tempete parmi les grands. Le senat le repoussa, et, lorsque
le peuple allait 1'adopter, le tribun Octavius Ca3cina, gagne
par les citoyens riches (3), y opposa un veto inflexible.
Arre*te tout a coup dans ses desseins, Tiberius prit la resolu-
tion hardie et contraireaux lois de faire deposer le tribun par
un vote des tribus. Celles-ci ayant prononce la revocation,
la loi fut promulguee, et Ton nomma trois triumvirs pour son
execution : c'etaient Tiberius, son frere Caius et son beau-
pere Appius Claudius. Sur une autre proposition, il fit
decider que 1'argent Iaiss6 par le roi de Pergame au peuple
(') Aulu-Gelle rend compte de deux passages du discours de C. Gracchus,
qu'il faut plutot, scion nous, attribuer a Tib. Sempronius Gracchus. Dans 1'un
il signale le fait d'un jeune noble qui fait assassiner un paysan parce qu'il lui
avait adresse" une plaisanterie en le voyant passer en litiere ; dans 1'autre il
raconte 1'histoire d'un consul qui fait frapper de verges 1'homme le plus con-
sid6rable de la ville de Teanum, parce que la femme du consul, voulant se
baigner, avait trouv6 les bains de la ville malpropres. (Aulu-Gelle, X, in.)
(a) Appien, Guerres civi/es, I, i, 12.
LIVEE I, CHAP. VI. LE8 GKACQUES, MAEITJ8 ET 8YLLA. 207
remain servirait aux frais d'etablissement de ceux qui rece-
vraient des terres (').
La loi agraire n'avait passe qu'a la faveur des votes des
tribus de la campagne (a). Neanmoins, le parti populaire,
dans son enthousiasme, reconduisit Tiberius en triomphe, •
1'appelant non-seulement le bienfaiteur d'une cite, mais le
pere de tous les peuples de 1'Italie.
Les possesseurs des grands domaines', frappes dans
leurs plus chers interests, etaient loin de partager cette
exaltation : non contents d'avoir tente d'enlever les urnes
lors du vote de la loi, ils avaient voulu faire assassiner
Tiberius ('). En effet, comme le dit Machiavel : " Les homines
" font plus d'estime de la richesse que des honneurs monies,
" et 1'opiniatrete de 1' aristocratic romaine a defendre ses
" biens contraignit le peuple a recourir aux voies ex-
tremes Q."
Les principaux opposants, grands proprietaires, tels que
le tribun Octavius et Scipion Nasica, attaquaient par tous les
moyens 1'auteur de la loi qui les depouillait, et un jour le
senateur Pompeius alia jusqu'a dire que le roi de Pergamo
avait envoye a Tiberius une robe de pourpre et le diademe,
signes de la future royaute du tribun (5). Celui-ci, pour s'en
defendre, eut recours $, des propositions inspirees plutot par
le desir d'une vaine popularite que par 1'inter^t general. La
lutte s'envenimait chaque jour, et ses amis 1'engageaient a se
faire renommer tribun, afin que 1'inviolabilite de sa charge
lui devint un refuge contre les attaques de ses ennemis. Le •
peuple fut done convoque ; mais le plus solide appui de Tibe-
rius lui fit defaut: les habitants de la campagne, retenus par
la moisson, ne repondirent pas a 1'appel (').
Tiberius ne voulait qu'une reforme, et, a son insu, il avait
(') Plutarque, Tib. Gracchus, XTI.
(2) Appien, Guerres civiles, I, r, 13.
(3) Plutarque, Tib. Gracchus, xn.
(4) Machiavel, Discours sur Tite-IAve, I, xxxTii.
(*) Plutarque, Tib. Gracchus, rvi.
(*) Appien, Guerres civiles, I, n, 14.
208 TEMPS ANTEKEEUBS A CESAE.
commenc^ une revolution. Or, pour 1'accomplir, il ne reu-
nissait pas les qualites necessaires. Melange singulier de
douceur et d'audace, il dechafnait la tempete et n'osait pas
lancer la foudre. Entoure de ses adherents, il marcha aux
cornices avec plus de resignation que d'assurance. Les tri-
bus, reunies au Capitole, commen9aient a donner leurs votes,
lorsque le senateur Fulvius Flaccus vint avertir Tiberius que,
dans 1'assemblee du senat, les riches, entoures de leurs
esclaves, avaient resolu sa perte. Cette nouvelle produisit
une vive agitation autour du tribun, et les plus eloignes de-
mandant le cause du tumulte, Tiberius porta la main a sa
tete pour donner a comprendre le danger qui le mena9ait (*).
Alors ses ennemis coururent au senat, et, interpretant contre
lui le geste qu'ils avaient remarque, le denoncerent comme
aspirant a la royaute. Le senat, precede du souverain pontife,
Scipion ISTasica, se rendit au Capitole. La troupe de Tiberius
fut dispersee, et lui-meme trouva la mort, avec trois cents des
siens, pres de la porte de 1'enceinte sacree. Tous ses parti-
sans furent recherches et subirent le meme sort, entre autres
le rheteur Diophane.
L'homme avait succombe, mais la cause restait debout, et
1'opinion publique foryait le senat a ne plus s'opposer a 1'exe-
cution de la loi agraire, a remplaceu Tiberius, commissaire
pour le partage des terres, par Publius Crassus, allie des
Gracques; le peuple compatissait au sort de la victime et
maudissait les bourreaux. Scipion Nasica ne jouit pas de son
• triomphe : pour le • soustraire au ressentiment general, on
1'envoya en Asie, oil il mourut miserablement.
L'execution de la loi rencontrait neanmoins bien des ob-
stacles. Les limites de Yager publicus n'avaient jamais ete
bien definies ; peu de titres subsistaient, et ceux qu'on pou-
vait produire etaient souvent inintelligibles. La valeur de
ces biens avait, d'ailleurs, prodigieusement change. II fallait
indemniser ceux qui avaient defriche des terres incultes ou
fait des ameliorations. La plupart des lots renfermaient des
(') Plutarque, Tib. Gracchus, XTI, xxu.
LIVBE I, CHAP. VI. LE8 GBACQUE8, MARIUS ET SYLLA. 209
edifices religieux et des sepultures. Dans les idees antiques,
c'etait un sacrilege de leur donner une autre destination. Les
possesseurs de Yager pu bliciis, soutenus par le senat etl'ordre
equestre, exploitaient habilement toutes ces difficultes. Les
Italiotes ne montraient pas moins d'ardeur a protester centre
le partage des terres, sachant bien qu'il ne leur serait pas
aussi favorable qu'aux Remains.
Les luttes precedentes avaient excite les passions, et
chaque parti, suivant 1'occasion, pre"sentait les lois les plus
opposees. Tantot, sur la motion du tribun Junius Pennus, il
s'agit d'expulser tous les etrangers de Rome (628), afin
d'oter des auxiliaires au parti du peuple ; tantot, sur celle
de M. Fulvius, le droit de cite est reclame en faveur des
Italiotes (629). Cette reclamation amene* des troubles : elle
est rejetee, et le senat, pour eloigner Fulvius, 1'envoie contre
les Salluviens, qui mena9aient Marseille. Mais deja les allies
eux-mernes, impatients de voir leurs droits sans cesse me-
connus, tentaient de les revendiquer par la force, et la colonie
latine de Fregelles se revoke la premiere : elle est bientot
detruite de fond en comble par le preteur M. Opimius (629).
La rigueur de cette repression etait de nature a intimider les
autres villes, mais il est des questions qu'il faut resoudre et
qu'on ne supprime pas. La cause vaincue il y a dix ans va
trouver dans le frere de Tiberius Gracchus un nouveau
champion.
HI. Caius Gracchus, en effet, gardait dans son coeur,
comme un depot sacre, les idees de son frere et le desir de
le venger. Apres avoir fait douze campagnes, caius Gracchus
il revint a Rome pour briguer le tribunat. A son ^681^
arrivee, les grands tremblerent, et, afin de combattre son
ascendant, 1'accuserent d'avoir pris part a 1'insurrection de
Fregelles ; mais son nom lui attirait de nombreuses sympathies.
Le jour de son election, une foule considerable de citoyens
arriva a Rome de tous les points de 1'Italie, et 1'amuence fut
telle que le Champ-de-Mars ne put les contenir, et que plusieurs
14
210 TEMPS ANTEBIEURS A CESAK.
meme donnerent leurs voix de dessus les toits (1). Rev6tu de
la puissance tribunitienne, Gracchus en fit usage pour sou-
mettre a la sanction du peuple plusieurs lois : les unes diri-
gees uniquement contre les ennemis de son frere (*) ; les
autres d'une grande portee politique et qu'il est necessaire
de signaler.
D'abord 1'importance des tribuns s'accrut par la faculte"
d'etre indefiniment reelus ("), ce qui tendait a donner un ca-
ractere de permanence a des* fonctions deja si preponde-
rantes. Ensuite la loi frumentaria, tour a tour mise en pra-
tique et abandonnee (4), vint lui gagner des adherents en
accordant, sans distinction, a tous les citoyens pauvres, la
distribution mensuelle d'une certaine quantite de ble, et, a
cet effet, on construisit de vastes greniers publics (6). La di-
minution du temps de service des soldats ('), la defense de
les enroler avant dix-sept ans, et le payement par le tresor
des frais de leur habillement, pris autrefois sur leur solde,
lui gagnerent la faveur de I'annee. L'etablissement de nou-
veaux peages (portoria) augmenta les ressources de l'£tat ;
de nouvelles colonies (r) furent fondees, non-seulement en
(J) Plutarque, C. Gracchus, \.
(") Elles interdisaient aux magistrals d6pos6s par le peuple 1'exercice de
toute fonction et autoriaiucnt la mise en accusation, du magistral auteur du
bannissement illegal d'un citoyen. La premiere atteiguait ouvertement Octa-
vius, que Tiberius avait fait deposer ; la seconde, Popilius, qui, dans sa preture,
avait banni les amis de Tiberius. (Plutarque, C. Gracchus, vm.)
(3) Appien, Guerres civiles, I, in, 21.
(4) " En 556, les 6diles curules Fulvius Nobilior et Flaminius distribuerent
au peuple un million de modiw de bid de Sicile, a deux as le boisseau." (Tite-
-Live, XXXIH, XLII.)
(B) Appien, Guerres drifts, I, HI, 21. — Cice>on, Tusculanes, HI, xx.
(') Plutarque, C. Gracchus, vn. Conformdment ^ ce que dit Polybe, le
temps de service 6tait fixe1 a dix ans, car on lit dans Plutarque : " Caius Grac-
chus dit aux censeurs qu'oblig6 seulement par les lois Jl dix campagnes, il en a
fait d\>uze." (Plutarque, C. Gracchus, IT.)
(T) Y« P^EIODE. — COLONIES KOMAIXE3.
DERTONA (630). En Ligurie, actuellement Tortona.
FABRATERIA (630). Chez les Volsques. (Laiium Majus.) Act. Falva-
terra. Colonie des Gracques.
LIVEE I, CHAP. VI. - LES GRACQUE8, MABIU8 ET STTLLA 211
Italic, mais dans les possessions hors de la Peninsule (l). La
loi agraire, qui se rattachait a 1'etablissement de ces colonies,
fut confirmee, dans le but, probablement, de rendre aux com-
missaires charges de son execution leurs pouvoirs juridiques,
tombes en desuetude (5). De longues et larges voies, partant
de Rome, mirent la metropole en communication facile avec
les diverses contrees de 1'Italie (s).
Jusque-la, la designation des provinces avait'eu lieu apres
les elections consulaires, ce qui permettait au senat de dis-
tribuer les grands commandements a peu pres suiyant sa
convenance ; pour dejouer les calculs de 1'ambition et de la
SEXTI.E (631). Aix (Bouches-du-Rh6ne). Cite"e a tort comme
colonie, n'etait qu'un castdlum.
MINERVIA (Scylacium) (632). En Calabre, act. Squillace. Colonie des
Gracques.
NEPTCNIA (Tarentum) (632). En Calabre, act. Tarento. Colonie des
Gracques. .
CAKTHAGO (Junonia). EnAfHque. Colonie des Gracques, ne rec,ut qu'un
commencement d'execution.
NARBO MARTIUS (636). Dans la Gaule narbonnaise, act Narbonne.
Fondee sous 1'influence des Gracques.
EPOREDIA (654). Dans la Gaule transpadane, act. Ivrea.
Dans cette periode, Rome cesse de fonder des colonies latines. Les pays
allies et les villes du nom latin commenc^ient a recunner le droit de cite ; 1'as-
similation de 1'Italie, sous le rapport de la langue et des moeurs, est, d'ailleurs,
si avanc/ie, qu'il est superflu, sinon dangereux, de fonder de nouvelles cit^s
latines.
On appelle colonies des Gracques celles qui furent 6tablies essentiellement
pour venir en aide aux citoyens pauvres, et non plus, comme auparavant, dans
un but strategique.
Carthage et Narbonne sont les deux premieres colonies fondees en dehors
de 1'Italie, contrairement a la regie suivie jusqu'alors. Le seul exemple qu'on
pourrait mentionner appartiendrait ii la periode pr6c6dente, c'est celui (Fltalica,
fondle, en Espagne, par Scipion en 548, pour ceux de ses veterans qui vou-
laient rcster dans le pays. On leur accorda le droit de cite, mais non point le
titre de colonie. Les habitants ft Aquas Sextice devaient se trouver a peu pres
dans la meme situation.
(2) Velleius Paterculus, n, vi, XT. — Plutarque, (7. Gracchus, vn, Tin.
(a) Appien, Guerres civile*, I, in, 19 et suiT.
(*) Plutarque, C. Gracchus, ix. — Appien, Guerres civile*, I, in, 23.
212 TEMPS ANTERIETJR8 A CESAR.
cupidite, il fut regie que le senat assignerait, avant 1'elec-
tion des consuls, les provinces qu'ils devaient administrer (').
Pour relever le titre de citoyen remain, on remit en vigueur
les dispositions de la loi Porcia, et il fut interdit non-seule-
ment de prononcer la peine capitale (2) contre un citoyen re-
main, hors le cas de haute trahison (perduellio), mais encore
de 1'appliquer sans la ratification du peuple. C'etait rappeler
la loi de provocation, dont le principe avait 6te inscrit dans
les lois des Douze Tables.
C. Gracchus tenta encore davantage pour 1'egalite. II
proposa de conferer le droit de cite aux allies jouissant du
droit latin, et d'etendre meme ce ben6fice a tous les habi-
tants de 1'Italie (3). II voulait que, dans les cornices, toutes
les classes fussent admises- indistinctement a tirer au sort
la centurie dite Prcerogativa, c'est-a-dire celle qui devait
voter la premiere (4) ; elle avait, en effet, une grande in-
fluence, parce que la voix des premiers votants etait regar-
dee comme un presage divin ; mais ces propositions furent
repoussees. Jaloux de diminuer la puissance du senat, il
resolut de lui opposer les chevaliers, dont il rehaussa 1'im-
portance par de nouvelles attributions. II fit rendre une loi
qui autorisait le censeur a aflermer, en Asie, les terres enle-
vees aux habitants .des villes conquises (6). Les chevaliers
alors prirent a ferme les redevanccs et les dimes de ces
pays, dont le sol appartenait de droit au peuple remain (6) ;
(') Salluste, Juguriha, xxvu. — Ciceron, Discours sur les provinces consu-
laires, n, xv. — Discours pour Balbus; XXTII.
(*) Ciceron, Discours pour Rabirius, IV.
1 (8) Plutarque, C. Gracchus, vn, xn. — D'aprfcs Velleius Paterculus (H,
vi), " il aurait voulu 6tendre ce droit a tous les peuples d'ltalie jusqu'aux
Alpes."
(4) Pseudo-Salluste, P'lettred Cesar, TII. — Tite-Live, XXVI, xxn.
(6) " Aut censoria locatio constituta est, ut Asias, lege Sempronia." (Cice-
ron, Troisieme discours contre Verres, VI. — Voyez, sur cette question, Momm-
sen, Inscripliones lalincc antiquissimce, p. 100, 101.)
(8) En province, le domaine du sol est au peuple remain ; le proprie'taire
est reput6 n'en avoir que la possession ou I'usufruit. (Gaius, Institutes, II,
TII.)
LIVKE I, CHAP. VI. LE8 GEACQUE8, MAKITJ8 ET 8YLLA. 213
les, anciens proprietaires furent reduits a la condition de
simples usufruitiers. Ensuite Caius donna aux chevaliers
une part dans les pouvoirs judiciaires, exerces exclusivement
par le senat, dont la venalite avait excite le mepris public (l).
Trois cents chevaliers furent adjoints a trois cents senateurs,
et la connaissance de tous les proces se trouva devolue ainsi a
six cents juges (*). Ces mesures lui attirerent la bienveil-
lance d'un ordre qui, hostile j usque-la au parti populaire,
avait contribue a faire echouer les projets de Tiberius
Gracchus.
Le succes du tribun fut immense ; sa popularite devint
telle, que le peuple lui laissa le droit de designer lui-m^me
les trois cents chevaliers parmi lesquels se choisiraient les
juges, et sa simple recommandation suffit pour faire nommer
consul Fannius, un de ses partisans. Desirant enfin montrer
son esprit de justice envers les provinces, il renvoya en
Espagne le ble arbitrairement enleve aux habitants par le
propreteur Fabius. Les tribuns avaient done, jl cette epoque,
une veritable omnipotence ; ils etaient charges des grands
travaux, disposaient des revenus publics, dictaient, pour ainsi
dire, la nomination des consuls, controlaient les actes des
gouverneurs des provinces, preposaient les lois et les faisaient
executer.
L'ensemble de ces mesures, favorables a un grand nombre
d'interets, calma pour quelque temps 1'ardeur de 1' opposition
et la reduisit au silence. Le senat me'ine se reconcilia en
apparence avec Caius Gracchus ; mais au fond la haine exis-
tait toujours, et on suscita contre lui un autre tribun, Livius
Drusus, avec mission de proposer des mesures destinees a
rendre au senat 1'affection du peuple. C. Gracchus avait
voulu admettre les allies jouissant du droit latin au droit de
(') On reprochait aux senateurs des examples recents de prevarication
donn6s par Cornelius Cotta, par Salinator et Manius Aquilius, le vainqueur de
1'Asie.
(2) Toutefois I1 Epitome de Tite-Live (LX) parle de 600 chevaliers au lieu
de 300. (Voyez Pline, Hisloire naturette, XXXIH, vn.— Appien, Querre*
civiles, I, in, 22.— Plutarque, 0. Gracchus, vn.)
214 TEMPS ANTERIEUKS A CE8AE.
cite ; Drusus fit declarer que, comme les citoyens remains,
ils ne seraient plus battus de verges. D'apres la loi des
Gracques, les terres distribuees aux citoyens pauvres etaient
grevees d'une redevance au profit du tresor public ; Drusus
les en affrancb.it (1). Pour faire concurrence a la loi agraire,
il obtint la creation de douze colonies de trois mille citoyens
chacune. Enfin on crut necessaire d'eloigner Caius Graccbus
lui-me'me, en le chargeant de conduire a Cartbage, pour en
relever les ruines, la colonie de six mille individus pris dans
toutes les parties de 1'Italie (2), et dont il avait obtenu 1'eta-
blissement.
Pendant son absence les cboses cbangerent de face. Si,
d'un cote, les propositions de Drusus avaient satisfait une
partie du peuple, de 1'autre, Fulvius, ami de Caius, esprit
exalte, en compromettait la cause par des exagerations dan-
gereuses. Opimius, ennemi acharne des Gracques, se presen-
tait pour le consulat. Instruit de ces diverses menees, Caius
revint precipitamment a Rome briguer un troisieme tribunat.
II ecboua, tandis qu'Opimius, nomme consul, en vue de com-
battre un parti si redoutable aux grands, faisait renvoyer de
la ville tous les citoyens qui n'etaient pas Remains, et, sous
un pretexte religieux, tentait d'obtenir la revocation du
decret relatif a la colonie de Carthage. Le jour de la delibe-
ration arrive, deux partis occuperent de bonne heure le
Capitole.
Le senat, vu la gravite des circonstances et dans 1'interet
de la surete publique, investit le consul de pouvoirs extraor-
dinaires, declarant qu'il fallait exterminer les tyrans, quali-
fication perfide, toujours employee centre les defenseurs du
peuple, et, aim de 1'emporter plus surement, il eut recours
a des troupes etrangeres. Le consul Opimius, a la tete d'un
corps d'arcbers cretois, mit facilement en deroute un ras-
semblement tumultueux. Caius prit la fuite, et, se voyant
poursuivi, se donna la mort. Fulvius subit le meme sort. La
(J) Plutarque, C. Grracchw, xn.
(5) Appien, Guerres civiles, I, in, 24.
LIVKE I, CHAP. VL LE8 GKACQUES, MAKITJ8 ET 8YLLA. 215
tete du tribun fut portee en triomphe. Trois mille homines
furent jetes en prison et Strangles. Les lois agraires et
1' emancipation de 1'Italie cesserent, pendant quelque temps,
d'importuner le senat.
Tel fut le sort des Gracques, de deux homines qui avaient
a coeur de reformer les lois de leur pays, et qui succomberent,
victimes d'interets ego'istes et de prejuges encore trop puis-"
sants. Us perirent, dit Appien ('), parce qu'ils employment
la violence a 1'execution d'une excellente mesure (a). En ef-
fet, dans un IStat ou les formes legales avaient 6te respectees
depuis quatre cents ans, il fallait ou les observer fidelement
ou avoir une arm.ee a ses ordres.
Cependant 1'oeuvre des Gracques n'etait pas morte avec
enx. Plusieurs de leurs lois subsisterent encore longtemps.
La loi agraire fut executee en partie, puisque plus tard les
grands racheterent les portions de terrain qui leur avaient
ete enlevees ('), et les effets n'en furent detruits qu'au bout
de quinze annees. Implique dans les actes de corruption
imputes a Jugurtha, dont il sera bientot question, le consul
Opimius eut le meme sort que Scipion Nasica et une fin
aussi malheureuse. II est curieux de voir deux hommes,
chacun vainqueur d'une sedition, terminer leur vie sur la
terre etrangere, en butte a la haine et au m6pris de leurs
concitoyeus. La raison en est cependant naturelle ; ils com*
battirent par les armes des idees que les armes ne pouvaient
pas aneantir. Lorsque, au milieu de la prosperite generale,
surgissent des utopies dangereuses, sans racines dans le
pays, le plus simple emploi de la force les fait disparaitre ;
mais, au contraire, lorsqu'une societe", profondement tra-
vaillee par des besoins reels et imperieux, exige des re-
formes, le succes de la repression la plus violente n'est que
(J) Appien, Guerres civiles, I, n, 17.
(2) " Je ne suis pas de ces consuls qui pensent qu'on ne peut sans crime
louer dans les Gracques des magistrals dont les conseils, la sagesse, les lois,
ont porte une reforme salutaire dans beaucoup de parties de 1'administration."
(Ciceron, Second discours sur la loi agraire, V.)
(*) Appien, Guerres civilfs, I, in, 27.
216 TEMPS AOTEBIETIRS A CESAE.
momentane : les idees comprimees reparaissent sans cesse,
et, comme 1'hydre de la fable, pour une te~te abattue, cent
autres renaissent.
IV. Une oligarchic orgueilleuse avait triomphe a Rome
du parti populaire ; aura-t-elle au moins 1'energie de relever,
Guerre de ju- & 1'exterieur, 1'honneur du nom romain ? II n'en
gurtha (C37). gera pas ajugj . jes evenements dont 1'Afrique va
devenir le theatre montreront la bassesse de ces homines qui
voulaient gouverner le monde en repudiant les vertus de leurs
ancetres.
Jugurtha, fils de Micipsa, roi de Numidie, et d'une con-
cubine, s'etait distingue dans les legions romaines au siege
de Numance. Comptant sur la faveur dont il jouissait a
Rome, il avait resolu de s'emparer de 1'heritage de Micipsa,
au prejudice des deux enfants legitimes, Hiempsal et Adher-
bal. Le premier fut egorge par ses ordres, et, malgre cet
attentat, Jugurtha etait pai-venu a corrompre les commis-
saires remains charges de diviser le royaume entre lui et
Adherbal, et a s'en faire adjuger la meilleure partie. Mais
bientot, maitre de tout le pays par la force des armes, il
avait fait perir Adherbal. Le senat envoya contre Jugurtha
le consul Bestia Calpurnius, qui, bientot achete comme
1'avaient ete les commissaires, conclut une paix honteuse.
Tant d'infamies ne pouvaient rester dans 1'ombre. Le consul,
a son retour, fut attaque par C. Memmius, qui, en foryant
Jugurtha a venir s'expliquer a Rome, saisit 1'occasion de
rappeler les griefs du peuple et la conduite scandaleuse des
nobles par les paroles suivantes :
" Apres 1'assassinat de Tiberius Gracchus, qui, selon les
" nobles, aspirait a la royaute, le peuple romain se vit en
" butte & leurs rigoureuses poursuites. De meme, apres le
" meurtre de Caius Gracchus et de Marcus Fulvius, combien
" de gens de votre ordre n'a-t-on pas fait mourir en prison ?
" A 1'une et 1'autre epoque, ce ne fut pas la loi, mais leur
" caprice seul qui mit fin aux massacres. Au surplus, j'y
" consens : rendre au peuple ses droits, c'est aspirer d la
LHTRE I, CHAP. VI. — LES GKACQUES, MABIUS ET SYLLA. 217
" royautb, et il faut regarder comme legitime toute ven-
" geance obtenue par le sang des citoyens .... Dans ces der-
" nieres annees, vous gemissiez en secret de voir le tresor
" public dilapide, les rois et des peuples libres tributaires
" de quelques nobles, de ceux-la qui seuls sont en possession
" des dignites eclatantes et des grandes richesses. Cependant
"c'etait trop peu pour eux de pouvoir impunement com-
" mettre de tels attentats : ils ont fini par livrer aux ennemis
" de 1'Etat vos lois, la d ignite de votre empire et tout ce
" qu'il y a de sacre aux yeux des dieux et des hommes
" Mais que sont-ils done, ceux qui ont envahi la Republique ?
" Des scelerats couverts de sang, devores d'une mons-
" trueuse cupidite, les plus criminels et en me'me temps
" les plus orgueilleux de tous les hommes. Pour eux, la
" bonne foi, 1'honneur, la religion, la vertu, sont, comme
" le vice, des objets de trafic. Les uns ont fait perir des
" tribuns du peuple ; les autres vous ont intente d'injustes
" procedures ; la plupart ont verse votre sang, et ces exces
" sont leur sauvegarde : plus ils ont ete loin dans le cours
" de leurs attentats, et plus ils se voient en surete
" Eh ! pourriez-vous compter sur une reconciliation sin-
" cere avec eux ! Ils veulent detainer, vous voulez £tre
" libres ; ils veulent opprimer, vous r6sistez a 1'oppression ;
" enfiu ils traitent vos allies en ennemis, vos ennemis en
" allies (')."
II rappela ensuite tous les crimes de Jugurtha. Celui-ci se
leva pour se justifier ; mais le tribnn C. Babius, avec lequel
il s'etait entendu, ordonna au roi de garder le silence. Le
Numide allait recueillir le fruit de tant de corruptions accu-
mulees, lorsque, ayant fait assassiner a, Rome un pretendant
dangereux, Massiva, petit-fils de Masinissa, il devint 1'objet
de la reprobation publique, et fut force de retourner en
Afrique. La guerre alors recommence ; le consul Albinus la
laisse trainer en longue'ur. Rappele a Rome pour tenir les
cornices, il confie le commandement a son frere le propreteur
(!) Salluste, Jugurtha, XXZL
218 ' TEMPS ANTERIEUKS A CESAR.
Aulus, dont 1'armee, bientot pervertie par Jugurtha, se
laisse envelopper et se trouve reduite a une capitulation
deshonorante. L'indignation a Rome est & son comble. Sur
la proposition d'un tribun, s'ouvre une enqueue centre tous
les complices presumes des mefaits de Jugurtha : ils furent
punis, et, comme il arrive souvent dans de telles circon-
stances, la vengeance du peuple depassa les bornes de la
justice. Enfin, apres de vifs debats, on choisit un homme
honorable, Metellus, appartenant a la faction des grands,
et on le chargea de la guerre d'Afrique. L'opinion publique,
en for9ant le senat de punir la corruption, 1'avait emporte
sur les mauvaises passions, et " c'etait la premiere fois, dit
" Salluste, que le peuple mit un frein it 1'orgueil tyrannique
« de la noblesse (')."
Y. Les Gracques s'etaient faits, pour ainsi dire, les cham-
pions civils de la cause populaire ; Marius en devint le soldat
farouche. Ne d'une famille obscure, eleve dans les
camps, parvenu par son courage aux grades eleves,
il avait la rudesse et 1'ambition de la classe qui se sent
opprimee. Grand capitaine, mais homme de parti, naturelle-
ment porte au bien efc a la justice, il devint, vers la fin de
sa vie, par amour du pouvoir, cruel et inexorable (").
Apres s'etre distingue au siege de Numance, il fut nomm6
tribun du peuple, et montra dans cette charge une grande
impartialite (*). C'etait le premier echelon de sa fortune.
Devenu lieutenant de Metellus dans la guerre contre Jugur-
tha, il chercha a supplanter son general, et plus tard parvint
& s'allier & une famille illustre en epousant Julie, sceur du pere
du grand Cesar. Guide par son instinct ou par son intelli-
(') Salluste, Juffvrtha, v.
(J) "Marius n'avait fait que roidir son caractfcre." (Plutarque, Sylla,
xxxix.) "Talent, probite, simplicity, connaissance profonde de 1'art de la
guerre, Marius alliait au m6me degr6 le mepris des richesses et des voluptes,
et Tamour de la gloire." (SaUuste, Jugurtha, LXIII.) Marius £tait n6 sur le
territoire d'Arpinum, a- Cereatce, aujourd'hui Casamare (maison de Marius).
(*) " Obtint 1'estime des deux partis." (Plutarque, Marius, IT.)
LIVEE I, CHAP. VI. LES GKACQUES, MAEIUS ET 8TLLA. 219
gence, il avait compris qu'au-dessous du peuple officiel existait
un peuple de proletaires et d'allies qui demandait a compter
dans 1'Etat.
Arrive au consulat par sa haute reputation militaire, mais
aussi par des intrigues, il fut charge de la guerre de Numi-
die, et, avant son depart, exposa avec energie, dans un dis-
cours au peuple, les rancunes et les principes de la democra-
tie d'alors.
" Vous m'avez charge, dit-il, de la guerre centre Jugur-
" tha ; la noblesse est irritee de ce choix ; mais que ne chaugez-
" vous votre decret, en allant chercher parmi cette foule de
" nobles, pour cette expedition, un homme de vieille lignee
"qui compte beaucoup d'aieux, mais pas une seule cam-
" pagne ? . . . II est vrai qu'il lui faudrait prendre parmi le
" peuple un conseiller qui lui enseignat son metier. A ces
" patriciens superbes comparez Marius, homme nouveau. Ce
" qu'ils ont ou'i raconter, ce qu'ils ont lu, je 1'ai vu ou fait
" moi-meme. . . Us me reprochent 1'obscurite de ma nais-
" sance et ma fortune ; moi je leur reproche leur lachete et
" leur infamie personnelle. La nature, notre mere commune,
" a fait tous les hommes egaux, et le plus brave est le plus
" noble. . . S'ils se croient en droit de me mepriser, qu'ils
" meprisent done leurs a'ieux, ennoblis comme moi par leurs
" vertus. . . Et ne vaut-il pas mieux etre soi-ineme 1'auteur
" de son illustration que de degrader celle qui vous est trans-
" mise ?
" Je ne puis pas, pour justifier votre confiance, etaler les
"images, les triomphes ou les consulats de mes ancetres;
" mais je produirai, s'il le faut, des javelines, un etendard,
" des phaleres, vingt autres dons militaires, et les cicatrices
" qui sillonnent ma poitrine. Voila mes images, voila mes
" titres de noblesse ! je ne les ai pas recueillis par heritage ;
"je les ai obtenus moi seul, a force de travaux et de
" perils (l)."
Apres ce discours, ou se revele la le"gitinie ardeur de ceux
(') Salluste, Juffurtha, LXXIV.
220 TEMPS ANTERIETJKS A CESAfZ.
qui, dans tous les pays aristocratiques, reclament 1'egalite,
Marius, contrairement a 1'ancien systeme, enrola plus de
proletaires que de citoyens. Les veterans aussi accoururent
en foule sous ses etendards. II conduisit avec habilete la
guerre d'Afrique ; raais une partie de la gloire lui fut dero-
bee par son questeur, P. Cornelius Sylla. Get homme, appele"
bientot a jouer un si grand role, issu d'une famille patri-
cienne illustre, ambitieux, ardent, plein d'audace et de
confiance en lui-meme, ne reculait devant aucun obstacle.
Les succes qui coutaient tant d'efforts a Marius semblaient
venir d'eux-memes au-devant de Sylla. Marius defit le prince
numide, mais, par une hardiesse aventureuse, Sylla se le fit
livrer et termina la guerre. Des lors, entre le proconsul et
son jeune questeur, commen9a une rivalite qui, avec le
temps, se changea en haine violente. Us devinrent, 1'un, le
champion de la democratic ; 1'autre, 1'espoir de la faction
oligarchique. Aussi le senat vantait-il outre mesure Metellus
et Sylla, afin que le peuple ne considerat pas Marius comme
le premier des generaux (1). La gravite des ev6nements de-
joua bient6t cette manoeuyre.
Pendant que Marius terminait la guerre centre Jugurtha,
un grand danger mena9ait 1'Italie. Des 641, une immense
immigration de barbares s'etait avancee par 1'Illyrie sur la
Gaule cisalpine et avait defait, a Norcia (en Carniole), le
consul Papirius Carbon. C'etaient les Cimbres, et tout en
eux, les mceurs, la langue, les habitudes de pillage et d'aven-
tures, attestait leur parente avec^les Gaulois (a). Parvenus a
travers la Rhetie dans le pays des Helvetes, ils entrainerent
diverses peuplades, et pendant quelques annees devasterent
la Gaule ; revenus en 645 pres de la Province romaine, ils
demanderent a la Republique des terres pour s'y etablir.
L'armee consulaire envoyee contre eux fut battue, et ils
envahirent cette Province. Les Tigurins (647), peuplade de
1'Helvetie, sortant de leurs montagnes, tu6rent le consul L.
(l) Plutarque, Marius, x.
(a) Plutarque, Marius, xix.
LIVEE I, CHAP. VI. LES GKACQUES, MARIUS ET SYLLA 221
Cassius, et firent passer son arme'e sous le joug. Ce n'etait
qu'un prelude a de plus grands desastres. Tine troisieme
invasion des Cimbres, suivie de deux nouvelles defaites en
649, aux bords du Rhone, excite les apprehensions les plus
vives, et 1'opinion publique designe Marius comme le seul
homme capable de sauver 1'Italie ; les nobles d'ailleurs, en
presence d'un si grave danger, ne recherchaient plus le
pouvoir ('). II fut done, contrairement a la loi, nomine pour
la seconde fois consul, en 650, et charge" de la guerre dans la
Gaule.
Ce grand capitaine s'appliqua pendant plusieurs annees a
retablir la discipline militaire, a exercer ses troupes et a les
familiariser avec ces nouveaux ennemis, dont 1'aspect les
remplissait de crainte. Marius, juge indispensable, etait
reelu d'annee en annee ; de 650 a 654, il fut cinq fois nomine
consul, battit les Cimbres, unis aux Ambrons et aux Teutons,
pres d' Aquae Sextiae (Aix), repassa en Italic et extermina
pres de Verceil les Cimbres echappes a la derniere bataille
et ceux que les Celtiberes avaient repousses de 1'Espagne.
Ces immenses boucheries, ces massacres de peuples entiers
eloignerent pour quelque temps les barbares des frontieres de
la Republique.
Consul pour la sixieme fois (654), le sauveur de Rome et
de 1'Italie, par une genereuse deference, ne voulut pas
triompher sans son collegue Catulus (5), et ne craignit pas
d'outre-passer ses pouvoirs en accordant a deux cohortes
auxiliaires, de Cameria, qui s'etaient distinguees, les droits
de cite (3). Mais il obscurcit sa gloire par de coupables intri-
gues. Associe aux chefs les plus turbulents de la faction
democratique, il les excita a la revolte, et les sacrifia des
qu'il s'aper9ut qu'ils ne pouvaient reussir. Quand les gou-
veraants repoussent les voeux legitimes du peuple et les
idees vraies, les factieux alors s'en emparent cornme d'une
(') Plutarque, Afarius, xi.
(2) Plutarque, Marius, xxvin.
(3) Plutarque, Marius, xxix.
222 TEMPS ANTEKIEURS A CESAR.
arme puissante pour servir leurs passions et leurs interets
personnels ; le senat ayant rejete" toutes les propositions de
reforme, les fauteurs de desordres y trouverent un pretexte
et un appui a leurs projets pervers. L. Appuleius Satur-
ninus, creature de Marius, et Glaucia, de mceurs aussi
dereglees, se livrerent a d'incroyables violences. Le pre-
mier ressuscita les lois agraires des Gracques et les exagera
en proposant le partage des terres enlevees aux Cimbres,
mesure qu'il voulut imposer par la terreur et 1'assassinat.
Dans les troubles qui eclaterent lors de 1' election des consuls
pour 655, les tribus urbaines en vinrent aux mains avec les
tribus des campagnes. Au milieu du tumulte, Saturninus,
sum d'une troupe de desesperes, se rendit maitre du Capitole
et s'y fortifia. Charge, en sa qualite de consul, de reprimer
la sedition, Marius la favorisa d'abord par une inaction
calculee ; puis, voyant tous les bons citoyens courir aux armes
et les factieux abandonnes, meme par la plebe urbaine, il se
mit a la tete de quelques troupes 6t fit cerner les avenues du
Capitole. Des les premiers moments de 1'attaque les rebelles
deposerent les armes et demanderent quartier. Marius les
laissa massacrer par le peuple, comme s'il eut voulu que le
secret de la sedition mourut avec eux.
La question de 1'emancipation italienne n'etait pas etran-
gere a la levee de boucliers de Saturninus. II est certain que
les pretentious des Italiotes, repoussees apres la mort de
C. Gracchus, puis ajournees a 1'approche des Cimbres, qui
mena9aient toute la Peninsule d'une commune catastrophe,
se reproduisirent avec plus de vivacite encore apres la
defaite des barbares. L'empressement des allies a secourir
1'Italie, le courage dont ils avaient fait preuve sur les champs
de bataille d'Aix et de Yerceil, leur donnaient de nouveaux
droits a devenir Romains. Toutefois, si quelques politiques
prudents croyaient le temps arrive de satisfaire au VODU des
Italiotes, un parti nombreux et puissant se revoltait a 1'idee
d'une pareille concession. Plus les privileges de citoyen
s'etaient etendus, plus 1'orgueil remain repugnait a les
partager. M. Livius Drusus (663), tribun du peuple, fils du
LIVEE I, CHAP. VI. — LES GRACQUES, MARIUS ET 8YLLA. 223
precedent, disposant, & Rome, d'une clientele immense,
patron reconnu de toutes les cites italiotes, osa tenter cette
reforme salutaire et faillit 1'emporter de haute lutte. II
n'ignorait pas que deja s'etait formee une confederation
formidable des peuples du sud et de 1'est de 1'Italie, et que
plus d'une fois leurs chefs avaient medite un soulevement
general. Drusus, confident de leurs projets, avait eu 1'art de
les contenir et d'obtenir d'eux la promesse d'une obeissance
aveugle. Le succes du tribun semblait assure : le peuple
etait gagne par des distributions de ble et des concessions de
terres ; le senat, intimide, paraissait reduit a 1'impuissance,
lorsque peu de jours avant le vote des tribus Drusus fut
assassine. L'ltalie entiere accusa les senateurs de ce crime,
et la guerre devint inevitable.
Le refus obstine des Remains de partager avec les Ita-
liotes tous leurs droits politiques etait depuis longtemps une
cause d'agitation. Plus de deux cents ans auparavant, la
guerre des Latins et la revolte des habitants de la Cam-
panie, apres la bataille de Cannes, n'avaient pas eu d'autrea
motifs. Vers le meme temps (536), Spurius Carvilius avait
propose d'admettre au senat deux senateurs pris dans
chaque peuple du Latium. " L'assemblee, dit Tite-Live ('),
" fit eclater un murmure d'indignation, et Manlius, elevant la
" voix plus que les autres, declara qu'il existait encore un
" descendant de ce consul qui naguere, au Capitole, mena9ait
" de tuer de sa propre main le premier Latin qu'il aurait vu
" dans la curie," preuve frappante de cette resistance se-
culaire de 1'aristocratie romaine centre tout ce qui pouvait
porter atteinte a sa suprematie. Mais, depuis cette epoque, les
idees d'egalite avaient pris un empire qu'il etait impossible de
meconnaitre.
VI. Cette guerre civile, qu'on appela Guerre des allies (*),
(l) Tite-Live, XXHI, xin.
(") C'est, i notre avis, bien & tort qu'on a traduit bellum sociale ou socio-
rum, par " guerre sociale," expression qui, en fran9ais, donne un sens tout &
fait contraire it la nature de cette guerre.
224: TEMPS ANTEKIETJKS A CESAB.
xnontra une fois de plus 1'impuissance de la force materielle
Guerre des centre les legitimes aspirations des peuples, et elle
allies (663). couvrit le pays de sang et de ruines. Trois cent
mille citoyens, 1' elite de la nation, perirent sur le champ de
bataille ('). Rome cut le dessus, il est vrai, et cepeudant c'est
la cause des vaincus qui triompha, puisque, apres la guerre,
dont 1'unique motif avait ete la revendication des droits de
citoyen, ces droits ftirent accordes a la plupart des peuples de
1'Italie. Sylla les restreignit plus tard, et 1'on se convaincra,
par 1'examen des divers recensements,-que 1'emancipation to
tale s'accomplit seulement sous Cesar (2).
(') Vclleius Paterculus, II, ST.
An de Eome. Cens.
(2) 1ST 80,000 Premier recensement sous Servius Tullius. (Tite-Live, I,
XLIV ; Denys d'Halicarnasse, IV, xxn ; Eutrope, I, TII.)
245 130,000 (Plutarque, Publicola, XIT.)
2T8 110,000 (Plus de). (Denys d'Halicarnasse, IX, XXT.) — 119,309
d'apres Eutrope, I, xiv, et 120,000 d'apres G. Syncelle,
452, edit. Bonn.
280 130,000 (Un peu plus de). (Denys d'Halicarnasse, IX, XXXTI.)
vers 286 8,714 (sic). (Tite-Live, Epitome, III, ed. 0. Jahn.) Corrigez:
118,714.
295 117,319 (Tite-Live, HI, XXIT.)— 117,219 d'apres V Epitome.
331 120,000 (Canon d'Eusebe, olympiade LXXXIX, 2 ; 115,000 d'apres
un autre manuscrit.) Ce passage manque dans la traduc-
tion armenienne.
365 152,573 (Pline, Histoire naturelle, XXXHI, XTI, ^d. Sillig.)
415 165,000 (Eus&be, olymp. ex, 1.)
^ ) 250,000 (Tite-Live, IX, xix. — G. Syncelle, Chronographia, 525, a
435 j le chififre 260,000.
460 262,321 (Tite-Live, X, XLVII; V Epitome, 272,320. — Eusebe,
olympiade cxxi, 4, ecrit : 270,000 ; le traducteur arm6nien,
220,000.)
465 272,000 (Tite-Live, Epitome, XI.)
4T4 287,222 (Tite-Live, Epitome, XIII.)
4T9 292,334 (Eutrope, II, x.) — 271,234 (d'apres Tite-Live, Epitome,
XIV.)
489 382,234 (Tite-Live, Epitome, XVI.) Corrigez : 282,234.
602 297,797 (Tite-Live, Epitome, XVIII.)
LIVRE I, CHAP. VI. LE8 GBACQUES, MARIU8 ET STLLA. 225
La revolte eclata fortuiteraent avant le jour fixe". Elle fut
provoquee par la violence d'un magistral remain, que massa-
nrerent les habitants d'Asculum ; mais tout etait pr6t pour
une insurrection, qui ne tarda pas a devenir generate. Les
allies avaient un gouvernement occulte, des chefs de"signes,
An de Borne. Cens.
50T 241,212 (Tite-Live, Epitome, XIX.)
513 260,000 (Eusebe, olymp. cxxxrv, 4.)
534 270,213 (Tite-Live, Epitome, XX.)
546 137,108 (Tite-Live, XXVD, xxxvi.) — On attribue & tort cette
difference enorme aux pertes 6prouvees dans les cinq pre-
mieres annees de la deuxieme guerre punique, et Tite-Live
ne constate, lui, qu'une difference minime, minor aliquanto
numerus quam qui ante bellum fuerat ; ce qui donnerait
lieu de croire a une erreur de copiste dans le chiffre du re-
censement; il faudrait done lire 237,108.
650 2 14,000 (Tite-Live, XXIX, xxxvn ; Pastes capitolins.') — Les cen-
seurs, cela est dit formellement, avaient etendu leurs opera-
tions aux annees ; de plus, beaucoup d'allies et de Latins
etaient venus elire domicile a Rome et avaient etc compris
dans le recensement.
561 143,704 (Tite-Live, XXXV, ix.) La encore il existe sans doute
une erreur : il faut Ike 243,704. Peut-etre aussi les censeurs
ne comprirent-ils pas dans le nombre des citoyens les sol-
dats en campagne.
566 258,318 (Tite-Live, XXXVin, xxxvi); Epitome, 258,310.
Beaucoup d'allies du nom latin avaient et6 compris dans
le cens.
576 288,294 (Tite-Live, Epitome, XLI.) Les chiffres des recensementa
qui precedent et qui suivent nous font adopter ce nombre,
quoique les manuscrits ne portent que 258,294.
681 269,015 (Tite-Live, XLII, x) ; Epitome, 267,231. " La raison de
1'inferiorite du recensement de 581 etait, suivant Tite-Live,
1'edit rendu par le consul Postumius, en vertu duquel ceux
qui appartenaient a la classe des allies latins devaient re-
tourner, pour se faire recenser, dans leur ville respective,
conformement a 1'edit du consul C. Claudius, en sorte qu'il
n'y cut pas un seul de ces allies qui fut recens6 a Rome."
(Tite-Live, XLD, x)
586 312,805 (Tite-Live, Epitome, XLV.)
591 337,022 (Tite-Live, Epitome, XLVI.)
595 328,316 (Tite-Live, Epitome, XLVH.)
15
226 TEMPS ANT£BIEUKS A C£SAK.
une armee organise'e. A la tete des peuples confedere's centre
Rome se distinguaient les Marses et les Samnites : les pre-
miers, excites plutot par un sentiment d'orgueil national que
par le souvenir d'injures a venger ; les seconds, au contraire,
par la haine vouee aux Remains depuis les longues luttes
pour leur independance, luttes renouvelees lors de 1'invasion
An de Borne. Gens.
600 324,000 (Tite-Live, Epitome, XL VIII.)
608 334,000 (Eusebe, olymp. CLTIII, 3.)
613 327,442 (Tite-Live, Epitome, LIV.)
618 317,933 (Tite-Live, Epitome, LVI.)
623 318,823 (Tite-Live, Epitome, LIX.)
629 394,726 (Tite-Live, Epitome, LX.)
639 394,336 (Tite-Live, Epitome, LXHI.)
66T 463,000 (Eusebe, olymp. CLXXIT, 1.)
684 900,000 (Titc-Live, Epitome, XCVIH.)— Dion-Cassius (XLIII,
xxv) rapporte que le recensement ordonnd par Cesar, apres
la guerre civile, avait accusd un abaissement effrayant du
chiffre de la population (oeivi) bhryavdpairia). Appien (II,
102) dit que ce chiffre n'avait atteint que la moitie environ
du cens precedent. Selon Plutarque -( Cesar, LV), sur
320,000 citoyens compt6s avant la guerre, Cesar n'en avait
trouv6 que 160,000. Us ont confondu les registres de la
distribution de bid avec les listes du cens. (Voir Sudtone,
Cesar, XLI.)
Auguste dit expressdment qu'entre les annees 684 et
726 il n'y a pas eu de recensement, post annum alterum et
quadragesimum. (Monument d'Ancyre, tab. 2.) Le
nombre de citoyens qu'il trouva a cette epoque, 4,063,000,
est a peu pres celui que Cdsar aurait pu constater. (Pho-
tius, Bibl'totii. cod. XCVII ; Fragm. histor. 6d. Muller, in,
606.)
726 4,063,000 cloture du lustre par Auguste lors de son sixieme
consulat, avec M. Agrippa pour collegue. (Monument
d'Ancyre.)
M6 4,233,000 deuxieme cloture du lustre par Auguste, lui seul.
(Monument d'Ancyrc.)
767 4,037,000 suivant le Monument d'Ancyre ; 9,300,000 suivant la
Chronique d' Eusebe ; troisieme cloture du lustre par Au-
guste et Tib. C6sar, son collegue, sous le consulat de Sex.
Pompeius et de Sex. Appuleius.
LIVEE I, CHAP. VL LES QEACQUES, MABITTS ET SYLLA. 227
d'AnnibaL Tous deux se partagerent 1'honneur du com-
mandement supreme. II parait d'ailleurs que le systeme de
gouvernement adopte par la confederation fut une copie des
institutions romaines. Substituer 1'Italie a Rome, remplacer
la domination d'une seule ville par celle d'un grand peuple,
tel etait le but avoue de la ligue nouvelle. Un senat fut
nomme, ou plutot une diete, et chaque cite y eut ses repre-
sentants : on elut deux consuls, Q. Pompsedius Silon, Marse,
et C. Papius Mutilus, Samnite. Pour capitale, on choisit
Corfinium, dont le nom fut change en celui d' Italia ou de
Vitelia, qui, dans la langue osque, parlee par une partie des
peuples de 1'Italie meridionale, avait la meme signification (').
Les allies ne manquaient ni de generaux habiles, ni de
soldats braves et aguerris; dans les deux camps, memes
armes, meme discipline. Commencee a la fin de 1'ahnee 663,
la guerre fut poursuivie de part et d'autre avec le dernier
acharnement. Elle s'etendit dans 1'Italie centrale, du no.rd
au midi, depuis Firmum (Fermo) jusqu'a Grumentum en Lu-
canie, de 1'est a 1'ouest, depuis Cannes jusqu'au Liris. Les
batailles furent sanglantes, souvent indecises, et, des deux
cotes, les pertes si considerables,-qu'on fut bient6t reduit a
enroler les aflranchis et meme les esclaves.
Les allies obtinrent d'abord d'eclatants succes. Marius
eut la gloire d'arreter leurs progres, quoiqu'il ne lui restat
que des troupes demoralises par des refers. La fortune,
cette fois encore, servit mieux Sylla : vainqueur partout ou
il paraissait, il temit ses exploits par d'horribles cruautes
contre les Samnites, qu'il semblait avoir pris a tache, non
de soumettre, mais d'exterminer. Le senat se montra plus
humain ou plus politique, en accordant spontanement le
droit de cite romaine a tous les allies fideles a la Repu-
blique, et en le promettant a tojis ceux qui deposeraient les
armes. II traita de meme les Gaulois cispadans ; quant a
(') Ces deux mots se trouvent sur des m^dailles italiotes frapp^es pendant
la guerre. Un denier de la Bibliotheque imp6riale presents la l^gende
ITALIA en caracteres latins, et, au revere, le nom de Papius Mutilus en
caracteres osques : > . {-f| R N 11 . > » Gdl PAAPI G(aijili).
228 TEMPS ANTEEIETTES A CESAB.
leurs voisins de la rive gauche du P6, il leur confera le droit
du Latiura. Cette sage mesure divisa les confederes (') : la
plupart se soumirent. Les Samnites, presque seuls, conti-
nuerent a combattre dans leurs montagnes avec la fureur
du desespoir. L'emancipation de 1'Italie fut accompagnee
toutefois d'une mesure restrictive qui devait conserver aux
Remains la preponderance dans les cornices. Aux trente-
cinq tribus anciennes, on en ajouta huit nouveUes dans les-
quelles tous les Italiotes furent inscrits, et, comme les votes
se comptaient par tribu, et non par tete, on voit que 1'in-
fluence des nouveaux citoyens devait e"tre a peu pres nulle (").
L'J^trurie n'avait pris aucune part a la guerre sociale. La
noblesse etait devouee & Rome, et le peuple vivait dans une
condition voisine du servage. La loi Julia, qui donnait aux
Italiotes le droit de cite romaine, et qui prit le nom de son
auteur, le consul L. Julius Cesar, produisit ehez les £trus-
ques une revolution complete. Elle fut accueillie avec en-
thousiasme.
Tandis que 1'Italie etait en feu, Mithridate VI, roi du
Pont, voulut profiter de 1'affaiblissement de la Republique
pour s'agrandir. En 664, il envahit la Bithynie et la Cappa-
doce, et en chassa les rois allies de Rome. En meme temps
il nouait des intelligences avec les Samnites, auxquels il
promettait des subsides et des soldats. Telle etait la haine
qu'inspiraient alors les Remains aux peuples etrangers,
qu'un ordre de Mithridate suffit pour soulever la province
d'Asie, oil, en un seul jour, quatre-vingt mille Remains
furent massacres ('). Deja la guerre sociale tirait ii sa fin.
A 1'exception du Samnium, toute 1'Italie etait soumise, et le
senat pouvait s'occuper des provinces eloignees.
"VTL Sylla, nomme consul en recompense de ses services,
fut charge d'aller chatier Mithridate. Tandis qu'il s'y pre-
(') Cette mesure contents les ^trusques. (Appien, Guerres civiles, I, T,
49.)
(*) Velleius Paterculus, II, xx. — Appien, Guerres civiles, I, T, 49.
(*) Voyez la note 3 de la page 199.
LIVEE I, CHAP. VI. — LE8 GKACQUES, MARIUS ET SYLLA. 229
parait, le tribun du peuple P. Sulpicius s'etait fait
un parti puissant. Homme remarquable quoique
sans scrupules, il avait les qualites et les defauts de la'plupart
de ceux qui jouerent un role dans ces epoques de dissension (').
Escorte de six cents chevaliers remains, qu'il appelait 1'anti-
senat ("), il vendait publiquement le droit de citoyen aux
affranchis et aux etrangers, et en recevait le prix sur des
tables dressees au milieu de la place publique (3). II fit rendre
un plebiscite pour mettre fin au subterfuge de la loi Julia,
qui, par une repartition illusoire, frustrait les Italiotes des
droits memes qu'elle semblait leur accorder, et, au lieu de les
maintenir dans les huit tribus nouvelles, il les fit inscrire
dans les trente-cinq tribus anciennes. La mesure ne fut pas
adoptee sans de vifs debats ; mais Sulpicius etait soutenu
par tous les nouveaux citoyens, et la faction democratique
et Marius. Une emeute emporta le vote, et Sylla, menace
de 7nort, fut oblige de se refugier dans la maison de Marius
et de quitter Rome precipitamment. Maitre de la ville,
Sulpicius montra a quelles influences il obeissait en faisant
donner au vieux Marius la province d'Asie et le comman-
dement de 1'expedition contre Mithridate. Mais Sylla avait
son armee en Campanie et etait determine a soutenir ses
pretentious. Tandis que la faction de Marius se livrait, dans
la ville, a des violences contre la faction opposee, les sol-
dats de Sylla s'irritaient de se voir enlever par les legions
de son rival le riche butin que leur promettait 1'Asie ; ils
jurerent de venger leur chef. Sylla se mit a leur tete et
marcha de Nola sur Rome avec son eollegue, Pompeius
Rufus, qui venait de s'unir a lui. La plupart des ofiiciers
superieurs n'oserent le suivre, tant etait grand encore le
prestige de la Ville eternelle (4). En vain on lui envoie des
(') " P. Sulpicius avait recherch6 par sa droiture 1'estime populaire ; son
Eloquence, son activit^, son esprit, sa fortune, en faisaient un homme remar-
quable." (Velleius Paterculus, II, xvm.)
(2) Plutarque, Marius, XXXTI.
(*) Plutarque, Sylla, xi.
(4) Appien, Guterres civiles, I, vu, 67.
230 TEMPS ANTEKIEUBS i. CEBAB.
deputations ; il marche en avan,t et penetre dans les rues de
Rome. Assailli par les habitants, attaque par Marius et
Sulpicius, il ne triomphe qu'a force d'audace et d'energie.
C'etait la premiere fois qu'un general, entrant a Rome en
vainqueur, s'emparait du pouvoir par les armes.
Sylla retablit 1'ordre, empecha le pillage, convoqua 1'as-
semblee du peuple, justifia sa conduite, et, voulant assurer a
son parti la preponderance dans les deliberations publiques,
fit remettre en vigueur la coutume d'exiger 1'assentiment
prealable du senat pour toute presentation de loi. Les cornices
par centuries furent substitues aux cornices par tribus, aux-
quels onne laissaque 1' election des magistratures inferieures (').
Sylla fit tuer Sulpicius, dont il abrogea les decrets, et mit a
prix la tete de Marius, oubliant que lui-meme, peu de temps
auparavant, trouvait un refuge dans la maison de son rival ;
il proscrivit les chefs de la faction democratique, mais la plu-
part s'etaient enfuis avant son entree a Rome. Marius et son
fils avaient gagne 1'Afrique a travers mille dangers. Cette
revolution ne parait pas avoir 6te sanglante, et, a 1' exception
de Sulpicius, les historiens du temps ne citent pas de person-
nage considerable mis a mort. La terreur inspiree d'abord
par Sylla ne dura pas longtemps. La reprobation de ses
actes se manifesta dans le senat et dans le peuple, qui cher-
chaient toutes les occasions de montrer leur mecontentement.
Sylla devait aller reprendre le cominandement de 1'armee
d'Asie, et celui de 1'armee d'ltalie etait echu a Pompeius. Le
massacre de ce dernier par ses propres soldats fit sentir au
futur dictateur combien son pouvoir etait mal affermi; il
essaya de faire cesser Popposition dirigee contre lui, en accep-
tant comme candidat aux cornices consulaires L. Cornelius
Cinna, partisan connu de Marius, prenant toutefois le soin
d'en exiger un serment solennel de fidelite. Mais Cinna, une
fois elu, ne tint pas ses engagements, et 1'autre consul, Cn.
(l) Appien, Guerres civiles, I, TII, 59. "Populus Romanus, Lucio Sylla
dictatore ferente, comitiis centuriatis, municipiis civitatem ademit." (Ciceron,
Pour ta maison, xxx)
LIVKE I, CHAP. VI. LES GEACQUES, MARIUS ET 8TLLA. 231
Octavius, n'avait ni 1'autorite ni 1'energie necessaires pour
balancer 1'influence de son collogue.
Sylla, apres avoir preside les cornices consulaires, alia
en toute hate a Capoue prendre le commandement de ses
troupes, qu'il conduisit en Grece centre les lieutenants de
Mithridate. Cinna voulut executer la loi de Sulpicius qui
assimilait les nouveaux citoyens aux anciens (') ; il deman-
dait en meme temps le retour des exiles, et faisait un appel
aux esclaves. Aussitot le senat et meme les tribuns du
peuple se prononc&rent centre lui. H fut declare dechu du
consulat. " Injure meritee, dit Paterculus, mais exemple
" dangereux (*)." Chasse de Rome, il courut a Nola demander
un asile aux Sarnnites, encore en armes. De la il parvint a
nouer des intelligences avec 1'armee romaine chargee d' ob-
server le Samnium, et, une fois assure des dispositions des
soldats, penetra dans leur camp, demandant protection
centre ses ennemis. Ses discours, ses promesses, seduisirent
les legions : elles acclamerent Cinna et le suivirent sans
hesiter. Cependant, deux lieutenants de Marius, Q. Sertorius
et Cn. Papirius Carbon, exiles 1'un et 1'autre par Sylla, par-
couraient le nord de 1'Italie et y levaient des troupes; le
vieux Marius debarquait en ICtrurie, ou sa presence deter-
minait aussitot une insurrection. Les paysans etrusques
accusaient le senat de tous leurs maux; et 1'ennemi des
nobles et des riches leur parut un vengeur envoye par les
dieux. En se rangeant sous sa banniere, Us croyaient courir
avec lui au pillage de la Ville eternelle.
La guerre allait recommencer, et cette fois Remains et
Italiotes marchaient unis centre Rome. Du nord, Marius,
Sertorius et Carbon s'avan9aient avec des troupes conside-
(') " En conferant aux peuples d'ltalie le droit de cit6 romaine, on les avait
repartis en huit tribus, afin que la force et le nombre de ces nouveaux citoyens
ne portassent aucune atteinte a la dignite des anciens, et que des hommes
admis a cette faveur ne devinssent pas plus puissants que ceux qui la leur
avaient accorded. Mais Cinna, suivant les traces de Marius et de Sulpicius,
annon9a qu'il les distribuerait dans toutes les tribus ; et, sur cette promesse, ils
accoururent en foule de toute 1'Italie." (Velleius Paterculus, II, xx.)
(") Velleius Paterculus, II, xx.
232 TEMPS ANTERIEUES A CESAE.
rabies. Cinna, maitre de la * Campanie, pen^trait dans le
Latium, pendant qu'une armee samnite 1'envahissait d'un
autre cdte. A ces cinq armees le senat n'en pouvait opposer
qu'une : celle de Cn. Pompee Strabon, habile general, mais
politique intrigant, qui esperait s' clever a la faveur du des-
ordre. Quittant ses cantonnements d'Apulie, il etait arrive,
a marches forcees, sous les murs de Rome, cherchant a ven-
dre ses services au senat ou a s'accommoder avec Marius
et son parti. II ne tarda pas a s'apercevoir que les insurges
6taient ass'ez forts pour se passer de lui. Ses soldats, leves
dans le Picenum et le pays des Marses, ne voulaient point
se battre pour le senat contre leurs anciens confederes, et
auraient abandonne leur general sans le courage et la pre-
sence d'esprit de son fils, alors age de vingt ans, celui qui,
plus tard, fut le grand Pompee. Un jour, les legionnaires,
arrachant leurs enseignes, mena9aient de deserter en masse :
le jeune Pompee se coucha en travers de la porte du camp et
les defia de passer sur son corps (1). La mort delivra Pompee
Strabon de la honte d'assister a une catastrophe inevitable.
Selon quelques auteurs, il succomba aux atteintes d'une ma-
ladie epidemique ; suivant d'autres, il fut frappe de la foudre
au milieu meme de son camp. Privee de chef, son armee
passa a 1'ennemi; le senat n'avait plus de defenseurs, la
populace se soulevait : Rome ouvrit ses portes a Cinna et a
Marius.
Les vainqueurs se montrerent impitoyables, en mettant a
mort, souvent avec des raffinements de cruaute inconnus aux
Remains, les partisans de la faction aristocratique tombes
entre leurs mains. Pendant plusieurs jours, les enclaves que
Cinna avait appeles a la liberte se livrerent a tous les exces.
Sertorius, le seul des chefs du parti democratique qui eut
quelques sentiments de justice, fit un exemple de ces misera-
bles et en massacra pres de quatre mille (*).
Marius et Cinna avaient proclame, en s'avanpant contre
(s) Plutarque, Pompee, in.
(") Plutarque, Sertorius, r.
LIVRE I, CHAP. VI. — LES GKACQUES, MARIUS ET SYLLA. 233
Rome les armes a la main, que leur but etait d'assurer aux
Italiotes 1'entiere jouissance des droits de cite romaine ; ils se
declarerent consuls 1'un et 1'autre pour Pannee 668. Leur
puissance e"tait trop considerable pour etre coutestee, les
nouveaux citoyens leur fournissant un contingent de trente
legions, soit 150,000 hommes (*). Marius mourut subitement,
treize jours apres 6tre entre en charge, et le parti democra-
tique perdit en lui le seul homme dont le prestige le couvrit
encore. Un fait auquel ses funerailles donnerent lieu peint
les moeurs de 1'epoque et le caractere de la revolution qui
venait de s'operer. II fallait un sacrifice extraordinaire sur
sa tombe ; le pontife Q. Mucius Scasvola, un des vieillards
les plus respectables de la noblesse, fut la victime designee.
Conduit en pompe devant le bucher du vainqueur des Cim-
bres, il fut frappe par le sacrificateur, qui, d'une main mal
exercee, lui enfon9a le couteau dans la gorge sans le tuer.
Revenu a la vie, Scsevola se vit citer en jugement, par un
tribun du peuple, Flavius Fimbria, pour n'avoir pas re9u
franchement le coup (*).
Pendant que Rome et toute 1'Italie etaient plongees dans
la plus epouvantable anarchic, Sylla chassait de la Grece
les generaux de Mithridate VI, et gagnait deux grandes
batailles, a Cheronee (668), et pres d'Orchomene (669). II
6tait encore en Beotie, lorsque Valerius Flaccus, envoye par
Cinna pour le remplacer, debarquait en Grece, penetrait en
Thessalie et de la passait en Asie. Sylla 1'y suivit bientot,
ayant hate de conclure avec le roi de Pont un arrangement
qui lui permit de ramener son armee en Italic. Les circon-
stances etaient favorables. Mithridate*avait besoin de repa-
(J) " Cinna comptait sur cette grande multitude de nouveaux Remains, qui
lui fournissaient plus de trois cents cohortes, reparties en trente legions. Pour
dormer a sa faction le credit et 1'autoritd ndcessaires, il rappela les deux Marius
et les autres exiles." (Velleius Paterculus, II, xx.)
(") Quod parcius telum recepisset. Cette expression parait emprunte'e aux
combats de gladiateurs, qui tiraient leur origine de pareils sacrifices humains
accomplis aux funerailles. — Voy. Ciceron, Pour Sext. Rosdut, XII, xxxvni.
— Valere Maxime, IX, xi, 2.
234: TEMPS ANTEKIEUR8 A CESAR.
rer ses pertes, et il se trouvait en presence d'un nouvel en-
nemi, le lieutenant de Valerius Flaccus, le farouche Flavius
Fimbria, meurtrier de son general, et qui, devenu ainsi chef
de 1'armee d'Asie, s'etait empare de Pergame. Mithridate
souscrivit aux conditions imposees par Sylla ; il rendit toutes
les provinces dont il s'etait empare, donna des vaisseaux et
de 1'argent. Sylla s'avan9a alors en Lydie au-devant de
Fimbria; mais celui-ci, a 1'approche du vainqueur de Che-
ronee, ne put retenir ses soldats. Son armee se debanda
pour aller rejoindre Sylla. Menace par son rival, le meur-
trier de Flaccus en fut reduit a se donner la mort. Rien
n'arretait done plus les projets de Sylla sur 1'Italie, et il se
prepara a faire expier cherement a ses enuemis de Rome leur
triomphe passager. Au moment de mettre a la voile, il ecri-
vit au senat pour lui annoncer la fin de la guerre d'Asie et
son prochain retour. Trois ans, disait-il, lui avaient suffi
pour reunir a 1'empire romain la Grece, la Macedoine, I'lo-
nie, 1'Asie, et renfermer Mithridate dans les limites de ses
anciennes possessions ; il avait, le premier des Remains, re§u
une ambassade du roi des Parthes ('). II se plaignait des
violences exercees centre les siens et centre sa femnie, qui
etait accourue, avec une foule de fugitifs, chercher un asile
dans son camp (2). II ajoutait, sans vaines menaces, son in-
tention de retablir 1'ordre par la force des armes ; mais il
promettait de ne point revenir sur la grande mesure de
1'emancipation de 1'Italie, et terminait en declarant que les
bons citoyens, les nouveaux comme les anciens, n'avaient
rie,n & craindre de lui.
Cette lettre, que le senat osa recevoir, redoubla la fureur.
des hommes qui avaient succede & Marius. Le sang coula
encore. Cinna, qui pour la quatrieme fois se faisait reelire
consul, et Cn. Papirius Carbon, son collegue, reunissant a la
hate des troupes nombreuses, mais mal disciplinees, se dis-
poserent & faire tete de leur mieux a la tempete qui s'appro-
(') Plutarque, Sylla, TI.
(a) Appien, Guerrea civilet, I, ix, 77.
LIVBE I, CHAP. VI. LES GKACQTJES, MARIU8 ET SYLLA. 235
chait. Persuade que Sylla longerait 1'Adriatique pour envahir
1'Italie du cote du nord, Cinna ayait rassemble pres d'Ancone
une armee considerable, avec le dessein de le surprendre au
milieu de sa marche, en 1'attaquant soit en Epire, soit en
Illyrie. Mais ses soldats, Italiotes en grande partie, ras-
sures par les promesses de Sylla, d'ailleurs pleins de mepris
pour leur general, disaient hautement qu'ils ne passeraient
pas la mer. Cinna voulut faire un exemple des plus mutins.
Une revolte eclata, et il fut massacre. Pour eviter un pareil
sort, Carbon, qui vint prendre le commandement, s'empressa
de promettre aux rebelles qu'ils ne quitteraient pas 1'Italie.
Sylla debarqua a, Brindes en 671, a la tete d'une armSe de
quarante mille hommes, composee de cinq legions, de six
mille chevaux et des contingents du Peloponnese et de la
Macedoine. La flotte comptait seize cents vaisseaux (J). n
suivit la voie Appienne, et atteignit la Campanie apres un
seul combat, livre non loin de Canusium (2). II apportait 1'or
de Mithridate et les depouilles des temples de la Grece,
moyens de seduction encore plus dangereux que son habilete
sur le champ de bataille. A peine arrive en Italic, il avait
rallie les proscrits et tous ceux qui detestaient le gouverne-
ment inepte et cruel des successeurs de Marius. Ce qui
restait des grandes families decimees par eux accourut a son
camp comme en un refuge assure". M. Licinius Crassus de-
vint un de ses plus habiles lieutenants, et ce fut alors que
Cn. Pompee, le fils de Strabon, general a vingt-trois ans,
leva une armee dans le Picenum, battit trois corps ennemis,
et vint offrir a Sylla une e'pee deja, redoutable.
L'annee 672 commenpait lorsque Sylla entra dans le La-
tium ; il defit completement, pres de Signia, les legions du
jeune Marius, que son nom avait porte au consulat. Cette
bataille rendait Sylla maitre de Rome ; mais, au nord, dans
la Gaule cisalpine et en ^trurie, Carbon, malgre de fre-
quentes defaites, disputait avec opiniatrete le terrain a Pom-
(J) Appien, Guerres dvilea, I, ix, 79.
(a) Appien, Guerres civiles, I, x, 95.
236 . TEMPS ANTEKIEUKS A CESAR.
pee et aux autres lieutenants de Sylla. An midi, les Sam-
nites avaient mis sur pied toutes leurs forces et se disposaient
a secourir Preneste, assiegee par Sylla en personne et defen-
due par le jeune Marius. Pontius Telesinus, le general des
Samnites, impuissant a faire lever le siege de la place, con9ut
alors 1'idee audacieuse et presque desesperee de porter toute
son armee sur Rome, de la surprendre et de la saccager.
" Brulons la taniere des loups (*), disait-il a ses soldats : tant
" qu'elle existera, il n'y aura pas de liberte en Italic."
Par une marche de nuit rapide, Telesinus trompa la vigi-
lance de son adversaire ; mais, epuises de fatigue, arrivant au
pied des remparts de Rome, les Samnites ne purent donner
1'assaut, et Sylla cut le temps d'accourir avec 1'elite de ses
legions.
Une bataille sanglante s'engagea aux portes memes de la
ville, le jour des calendes de novembre 672 ; elle se prolongea
fort avant dans la nuit. L'aile gauche des Romains fut battue
et prit la fuite, malgre les efforts de Sylla pour la rallier ;
Telesinus pent dans la melee, et Crassus, qui command ait
1'aile droite, remporta une victoire complete. Au jour levant,
les Samnites echappes au carnage mirent bas les armes et de-
man derent quartier (a).
Plus d'une ann6e encore s'ecoula avant la pacification
complete de 1'Italie, et on n'y parvint que par les mesures les
plus violentes et les plus sanguinaires. Sylla fit cette decla-
ration terrible, qu'il ne pardonnerait a aucun de ses ennemis.
A Preneste, tous les senateurs partisans de Marius furent
(') Velleius Paterculus, II, XXTII. Les Samnites designaient ainsi les Ro-
mains, par allusion a la louve, nourrice du fondateur de Rome. Une me'daille
samnite repre'sente un taureau, symbole de 1'Italie, terrassant un loup. Elle
porte le nom de C. Papius Mutilus, avec le titre tfJEmbratur, QVSRQ81H3,
mot osque correspondant au latin imperator.
(2) " Ainsi se terminent deux guerres des plus desastreuses : Yitaligue, ap-
pelee aussi guerre sociale, et la guerre civile ; elles avaient dure dix ans 1'une
et 1'autre; elles moissonnerent plus de cent cinquante mille hommes, dont
vingt-quatre avaient ete consuls, sept preteurs, soixante 6diles, et pres de deux
cents s6nateurs." (Eutrope, V, vi.)
LTVKE I, CHAP. VI. — LES GKACQUES, MAEIF8 ET 8TLLA. 237
^gorges et les habitants passes au fil de I'SpSe. Ceux de
Norba, surpris par trahison, plutot que de se rendre s'enseve-
lirent sous les ruines de leur cit6.
Rien n'avait coute a Sylla pour arriver au pouvoir: la
demoralisation des armees (*), le pillage des villes, le mas-
sacre des habitants et 1'extermination de ses ennemis ; rien
ne lui couta non plus pour s'y maintenir. II inaugura sa
rentree au senat par 1'egorgement, pres du temple de Bel-
lone, de trois mille Samnites qui s'etaient rendus (*). Un
notubre considerable d'habitants de 1'Italie furent prives du
droit de cite qu'on leur avait accorde apres la guerre des
allies (3) ; il inventa une nouvelle peine, la proscription (*), et,
dans Rome seule, il bannit quatre mille sept cents citoyens,
parmi lesquels quatre-vingt-dix senateurs, quinze consulaires,
deux mille sept cents chevaliers (6). Sa fureur s'appesantit
principalement sur les Samnites, dont il redoutait 1'esprit
d'independance, et il aneantit presque entierement cette na-
tion (8). Quoique son triomphe ait etc une reaction centre
le parti populaire, il traita en prisonniers de guerre les en-
fants des families les plus nobles et les plus considered, et,
par une innovation monstrueuse, les femmes memes subirent
un sort pareil ('). Des listes de proscription, affichees au
(') " Sylla fomenta ces d6sordres en faisant a ses troupes des largesses et
des profusions sans bornes, afin de corrompre et d'attirer a lui les soldats des
partis contraires." (Plutarque, Si/lla, xvi.)
(") Dion-Cassius (XXXIV, CXXXTI, § 1) porte ce chifire a 8,000 ; Appien,
a 3,000. Valere Maxime parle de trois legions (IX, n, i).
(3) "Un grand nombre d'allies et de Latins furent prive's par un seul
homme du droit de cite qu'on leur avait donn6 pour leurs services nombreux
et honorables." (Discours de Lepidus, Salluste, Fragm. I, 6.) — " Nous avons
vu le peuple remain, sur la proposition du dictateur Sylla, Oter, dans les cornices
des centuries, le droit de cite a plusieurs villes municipales ; nous Pavons vu
les priver aussi des terres qu'elles possedaient. . . Quant au droit de cite, 1'in-
terdiction ne dura pas meme aussi longtemps que le despotisme militaire du
dictateur." (Ciceron, Discours pour sa maison, xxx.)
(4) Appien, Guerrcs civilet, I, xi, 95. — Velleius Paterculus, II, XXTIII.
(*) Appien, Guerres civiles, I, xi, 95.
(«) Strabon, V, IT, 20Y.
(') Dion-Cassius, XXXIY, CXXXTII, § 1.
238 TEMPS ANTEKEEUKS A CESAR.
Forum avec les noms des suspects, jetaient la terreur dans
les families ; rire ou pleurer en y arretant les regards etait
un crime ('). M. Pletorius fut egorge pour s'etre evanoui a
la vue du supplice inflige au preteur M. Marius (J) ; denoncer
1'asile des proscrits, les mettre a mort, etait un titre & des
recompenses payees par le tresor public et s'elevant jusqu'a
douze mille drachmes (environ 11,640 fr.) par tete (3) ; leur
venir en aide, avoir eu des liaisons d'araitie ou des relations
quelconques avec les ennemis de Sylla, suffisait pour etre
puni de la peine capitale. D'un bout de 1'Italie a 1'autre,
tous ceux qui avaient servi sous les ordres de Marius, de
Carbon, de Norbanus, furent massacres ou bannis, et leurs
biens vendus & 1'encan. On voulut les frapper jusque dans
leur posterite : on 6ta aux enfants et petits-enfants des
proscrits le droit d'heriter de leurs peres et de pretendre
aux charges publiques (4). Tous ces actes d'une impitoyable
vengeance avaient ete autorises par une loi dite Valeria,
promulgue'e en 672, et qui, en nommant Sylla dictateur, lui
conferait des pouvoirs illimites. Cependant quoique Sylla
conservat la supreme puissance, il laissa chaque annee nom-
mer les consuls, exemple suivi plus tard par les empereurs.
Le calme retabli dans Rome, une constitution nouvelle
fut promulguee, qui rendait a 1'aristocratie son ascendant.
L'illusion du dictateur fut de croire qu'un systeme fonde par
la violence, sur des interets ego'istes, pourrait lui survivre.
II est plus facile de changer les lois que d'arreter le cours des
idees.
. La legislation des Gracques fut abolie. Les senateurs,
par la loijudiciaria, acquirent de nouveau le privilege exclu-
sif des fonctions judiciaires. La colonie de Capoue, creation
populaire, fut detruite et rendue au domaine. Sylla s'attri-
bua un des premiers privileges de la censure, qu'il avait sup-
prime'e : la nomination des membres du senat. II fit en-
(') Dion-Cassius, XXXIV, cxxxvu.
(3) Val^re Maxime, IX, n, 1.
(*) Plutarque, Caton d'Utique, xxi.
(4) App?en, Guerres civiles, I, zi, 96. — Tile-Live, Epitome, LXXXIX.
LIVBE I, CHAP. VI. LES GRACQUES, MAKTTTS ET SYLLA. 239
trer dans cette assemblee, decimee pendant la guerre civile,
trois cents chevaliers. Par la loi sur le sacerdoce, il enleva
aux votes du peuple et rendit au college le choix des pontifes
et du souverain pontife. II restreignit le pouvoir des tribuns,
ne leur laissant que le droit d'assistance, auxilium(l), et leur
defendant de pretendre aux magistratures superieures (*). II
se flattait d'eloigner ainsi les ambitieux d'une carriere desor-
mais sans issue.
II admit dans Rome dix mille nouveaux citoyens (appeles
corn'diens) (*), pris parmi les esclaves dont les maitres avaient
6te proscrits. Des affranchissements semblables eurent lieu
dans le reste de 1'Italie. II avait presque extermine deux
nations, les Etrusques et les Samnites ; il repeupla les con-
trees desertes en repartissant sur les proprietes de ses adver-
saires un nombre considerable de ses soldats, qiie quelques
auteurs elevent au chiffre prodigieux de quarante-sept 16-
gions (4), et crea pour ses veterans vingt-trois colonies mi-
litaires sur le territoire enleve aux villes rebelles (').
Toutes ces mesures arbitraires etaient dictees par 1'esprit
de reaction ; mais celles qui suivent furent inspirees par la
pensee de retablir 1'ordre et la hierarchic.
On en revint aux regies ante'rieurement adoptees pour la
succession des magistratures ('). Personne ne put pretendre
au consulat avant d'avoir exerce la preture ; a la pre'ture,
avant d'avoir ete questeur. On fixa trente ans pour la ques-
ture, quarante pour la preture, quarante-trois pour le con-
sulat. La loi exigeait un intervalle de deux ans entre 1'exer-
cice de deux magistratures difierentes, et de dix entre la
(') Appien, I, xi, 100. — Velleiu3 Paterculus, n, xxxi. — Uauxilium ^tait
la protection accordee par le tribun du peuple a celui qui la r6clamait.
(") Appien, Guerres civiles, I, xi, 100 et suiv.
(3) Appien, Guerres civiles, I, c. (Voyez, sur une inscription plac6e par
ces affranchis en I'honneur du dictateur, et qui a e'te' decouverte en Italic,
Mommsen, Inscriptiones latirue antiquissima, p. 168.)
(4) Tite-Live, Epitome, LXXXIX.
(*) Appien, Guerres civiles, I, xi, 100.
(') Appien, Guerres civiles, I, xi, 100. — En 674 on avait dej& fix"6 1'age
exig6 pour les diffe>entes magistratures. (Tite-Live, XL, XLIV.)
240 TEMPS ANTEKIETIRS A CESAR.
meme magistrature, regie si severement maintenue, que,
pour 1' avoir bravee en briguant le consulat ('), Lucretius
Ofella, un des partisans les plus devoues de Sylla, fut mis a
mort. Le dictateur retira aux affranchis le droit de voter,
aux chevaliers les places d'honneur dans les spectacles ; il
fit cesser les adjudications confiees aux fermiers generaux,
les distributions de ble, et supprima les corporations, qui
offraient un veritable danger pour le repos public. Enfin,
pour mettre des bornes au luxe, des lois soraptuaires furent
promulgu6es (a).
Par la loi de provinciis ordinances, il voulut regler le
gouvernement des provinces et en ameliorer 1'administration.
La gestion des affaires civiles retenait a Rome les deux con-
suls et les huit preteurs pendant 1'annee de leur charge.
Us prenaiSnt ensuite, en qualite de proconsuls ou de pro-
preteurs, le commandement d'une des dix provinces, qu'ils
exeryaient durant un an ; des lors une nouvelle loi curiate
devenait inutile pour renouveler Vimperium ; ils le conser-
vaient jusqu'a leur retour a Rome. Trente jours leur etaient
accordes pour quitter la province apres 1'arrivee de leurs
successeurs (8). Le nombre des preteurs, des questeurs, des
pontifes et des augures fut augmente (*). Tous les ans vingt
questeurs durent etre nommes, ce qui assurait le recrute-
ment du senat, puisque cette charge y donnait entree. Sylla
multiplia les commissions de justice. II prit des mesures pour
mettre un terme aux meurtres qui desolaient 1'Italie (lex de
sicariis) et proteger les citoyens contre les outrages (lex de
injuriis). La lex majestatis completait, pour ainsi dire, la
precedente (6). Au nombre des crimes de lese-majeste, punis
(') Appien, Guerres civiles, I, xi, 101. — Tite-Live, Epitome, LXXXIX.
(a) Aulu-Gelle, II, XXIT.
(3) Cic6ron, Lettres familieres, Til, 6, 8, 10.
(4) Tite-Live, Epitome, LXXXIX. — Tacite, Annales, XI, xxn. — Aurelius
Victor, Hommes illustres, LXXV.
(6) Cic6ron, De fOrateur, II, xxxix — " Loi qui chez les anciens embras-
eait des objets differcnts : trahisons & 1'armee, seditions a Home, abaissement
LIVKE I, CHAP. VI. LE8 GRACQUES, MAKIU8 ET SYIXA. 241
de la peine capitalc, se trouvent les exces des magistrals
charges de Tad ministration des provinces. Quitter son gou-
vernement sans conge du senat, conduire une armee hors des
limites de sa province, entreprendre une guerre sans autorisa-
tion, traiter avec des chefs etrangers, tels furent les princi-
paux actes qualities de crimes centre la Republique. II n'y
en avait pas un dont Sylla ne se fut rendu coupable.
Sylla abdiqua en 675, seule action extraordinaire qui lui
restat a accomplir. Lui qui avait porte le deuil chez tant de
families, il rentra seul dans sa maison, a travers une foule
respectueuse et soumise. Tel etait 1'ascendant de son ancien
po avoir, soutenu d'ailleurs par les dix mille corneliens pre-
sents dans Rome et devoues a sa personne ('), que, redevenu
simple citoyen, on le laissa agir en maitre absolu, et, la veille
meme de sa mort, arrivee en 676, il se rendait 1'executeur
d-'une impitoyable justice, en osant faire impunement egor-
ger sous ses yeux le preteur Granius, coupable de concus-
sion (').
Ses funerailles furent d'une magnificence inou'ie ; on porta
son corps au Champ-de-Mars, ou jflsqu'alors les rois seuls
avaient etc inhumes (s). II laissait Htalie domptee, mais non
soumise ; les grands au pouvoir, mais sans autorite morale ;
ses partisans enrichis, mais tremblants pour leurs richesses ;
les nombreuses victimes de la tyrannic terrassees, mais
fremissantes sous 1' oppression ; enfin, Rome avertie qu*elle
est d^sormais sans defense contre 1'audace d'un soldat
heureux (4).
Vin. L'histoire des cinquante dernieres annees et surtout
de la majcste du peuple remain par la mauvaise gestion d'un magistral."
(Tacite, Annales, I, LXXII.)
(') Appien, Guerres civiles, I, xn, 104.
(2) II attendait la mort du dictateur pour frustrer le tr^sor d'une somme
qu'il dcvait a 1'Etat. (Plutarque, Sylla, XLTI.)
(8) Appien, Guerre* civiles, I, xn, 106.
(4) Sylla avait pris le surnom ft Heureux (Felix) (ifommscn, Inscripti met
latince antiquissima;, p. 168), ou de Fausttts, suivant Velleius Paterculus.
16
242 TEMPS AOTERIEUKS A CESAB.
la dictature de Sylla montrent jusqu'd, 1'evidence que 1'Italie
demandait un maltre. Partout les institutions
dictature de flechissaient devant le pouvoir d'un seul, soutenu
non-seulement par ses propres partisans, mais en-
core par la foule indecise qui, fatiguee de 1'action et de la
reaction de tant de partis opposes, aspirait a 1'ordre et au re-
pos. Si la conduite de Sylla eut etc moderee, ce qu'on nomma
1'Empire eut probablement commence avec lui ; mais son
pouvoir fut si cruel et si partial, qu'apres sa mort on oublia
les abus de la liberte pour ne se souvenir que des abus de la
tyrannic. Plus 1'esprit democratique avait pris d'extension,
et plus les anciennes institutions perdaient de leur prestige.
En effet, comme la democratic, confiante et passionnee, croit
toujours ses interets mieux represented par un seul que par un
corps politique, elle etait sans cesse disposee & remettre son
avenir a celui qui s'elevait, par son merite, au-dessus des
autres. Les Gracques, Marius et Sylla avaient tour £ tour
dispose a leur gre des destinees de la Republique, foule
impunement aux pieds les anciennes institutions et les an-
ciennes coutumes ; mais leur regne fut 6phemere ('), car ils
ne representaient que des factions. Au lieu d'embrasser
dans leur ensemble les voeux et les interets de toute la penin-
sule italique, ils favorisaient exclusivement telle ou telle
classe de la societe. Les uns voulaient avant tout assurer le
bieir-etre des proletaires de Rome ou 1'emancipation des
Italiotes, ou la preponderance des chevaliers ; les autres, les
privileges de 1'aristocratie. Us echouerent.
Pour fonder un ordre de choses durable, il fallait un
homme qui, s'elevant au-dessus des passions vulgaires, reunit
en lui les qualitds essentielles et les idees justes de chacun de
ses devanciers, et evitat leurs defauts comme leurs erreurs.
A la grandeur d'ame et a 1'amour du peuple de certains tri-
buns, il fallait joindre le genie militaire des grands goneraux
(*) " On ne peut nier que Sylla n'ait eu alors la puissance d'un roi, quoiqu'iJ
ait petabli la R6publique." (Cic6ron, Discours sur la reponse des aruspices,
XXT.)
LIVBE I, CHAP. VI. LE8 GBACQUES, MABIUS ET STLLA. 243
et le sentiment profond du dictateur pour 1'ordre et la
hierarchic.
L'homme capable d'une si haute mission existait deja;
mais peut-etre, malgre son nom, serait-il reste longtemps en-
core inconnu, si 1'oeil penetrant de Sylla ne 1'eut decouvert au
milieu de la foule, et, par la persecution, designe a 1'attention
publique. Get homme etait Cesar.
LITRE DEUXIEME.
HISTOIRE DE JULES CESAR.
CHAPITRE PREMIER.
(654-684.)
L Yers Pepoque oh Marius, par ses victoires sur les
Cimbres et les Teutons, sauvait 1'Italie d'une formidable inva-
sion, naissait a Rome celui qui devait un jour, en premi^-san.
domptant de nouveau les Gaulois et les Germains, ndes de C6Bar-
retarder de plusieurs siecles 1'irniption des Barbares, donner
aux peuples opprimes la conscience de Icars droits, assurer a
la civilisation romaine sa duree, et leguer aux chefs future
des nations son nom comme embleme consacre du pouvoir.
Caius Julius Cesar naquit a Rome le 4 des ides de quin-
tilis (12 juillet) 654 ('), et, en son honneur, le mois de quin-
(') Le cclebre auteur allemand Moramsen (Histoire romaine, HI, 15)
n'admet pas la date de 654. II propose, mais avec reserve, la date de 652,
par la raison que, depuis Sylla, 1'age requis pour les grandes magistratures 6tait
trente-sept ans pour I'edilit6, quarante pour la preture, quarante-trois pour le
consulat, et comme Cesar avait 6te edile curule en 689, preteur en 692, consul
en 695, il aurait, s'il etait n6 en 654, exerce chacune de ces magistratures deux
ans avant Page legal.
Cette objection, certes assez grave, disparalt a nos yeux devant d'autres
temoignages historiques. D'ailleurs, on sait qu'a Rome on n'observait guere
la loi, quand il s'agissait d'hommes eminents. Lucullus fut elev6 a la premiere
Z4b HISTOtKE DE JULES CESAR.
tills, appele Julius, porte depuis 1900 ans le nom du grand
homme. II etait fils de C. Julius Cesar ('), preteur, mort
magistrature avant 1'age exige, et Pompee 6tait consul & trente-quatre ans.
(Appien, Guerres civiles, I, xrv.) — Tacite, a ce sujet, s'exprime en ces termes :
" Chez nos ancetres cette magistrature (la questure) etait le prix du me"rite
seul, car alors tout citoyen avec du talent avait le droit de pretendre aux hon-
neurs ; on distinguait meme si pen Vdge gu'une extreme jeunesse n'excluait ni
du consulat ni de la dictature." (Annales, XI, xxn.) — Dans tous les cas, si
1'on admettait 1'opinion de M. Mommsen, il faudrait porter la naissance de
Ce"sar non pas en 652, mais en 651. En effet, s'il 6tait n6 au mois de juillet
652, il nepouvait avoir quarante-trois ans qu'au mois de juillet 695 ; et, comme
la nomination des consuls pre'cedait de six mois leur entre'e en charge, c'est au
mois de juillet 694 qu'il aurait du atteindre 1'age legal, ce qui reporterait a
l'anne"e 651 la date de sa naissance. Mais Plutarque (Cesar, LXIX), Suetone
(Cesar, LXXXVIII), Appien (Guerres civiles, II, CXLIX), s'accordent a dire que
Cesar avait cinquante-six ans lorsqu'il fut assassine, le 15 mars 710, ce qui fixe
sa naissance & 1'annee 654. — D'un autre cote, suivant Velleius Paterculus (II,
xun), Cesar, sortant a peine de 1'enfance, fut designe flamine de Jupiter par
Marius et Cinna ; or, a Rome, 1'enfance finissait a quatorze ans environ, et le
consulat de Marius et de Cinna 6tant de 668, Cesar, suivant notre calcul,
serait alors entre" en effet dans sa quatorzieme anne'e. Le meme auteur ajoute
qu'il avait environ dix-huit ans lorsqu'en 672 51 s'eloigna de Rome pour
6 chapper aux proscriptions de Syila ; nouvelle raison de s'en tenir a la date
pr6c6dente.
Cdsar fit ses premieres armes en Asie, a la prise de Mitylene, en 674 (Tite-
Live, Epitome, LXXXIX), ce qui donne vingt ans comme date de son entree
au service. D'apres Salluste ( Catilina, XLIX), lorsque Cesar fut nomm6 grand
pontife, en concurrence avec Catulus, il e"tait presque adolescent (adolescentu-
IIM), et Dion-Cassius le dit a peu pres dans les mfcmes termes. Sans doute ils
s'expriment ainsi a cause de la grande disproportion d'age des deux candidats.
L'expression de ces auteurs, quoique impropre, convient mieux neanmoins a
notre systeme, qui attribue trente-sept ans a Cesar, tandis que 1'autre lui en
donne trente-neuf. Tacite egalement, comme on le verra dans la note 5 de la
page 259, en parlant de 1'accusation contre Dolabella, tend a rajeunir C6sar
plutot qu'a le vieillir.
(') La famille des Julii dtait tres-ancienne, et 1'on trouve des pcrsonnages
portant ce surnom des le in8 siecle de Rome. Le premier dont 1'histoire fasse
mention est C. Julius Julus, consul en 266. II y eut d'autres consuls de la
meme famille, en 272, 281, en 307, 324 ; des tribuns consulaires en 330, 351,
362, 367, et un dictateur, C. Julius Julus, en 402 ; mais leur filiation est peu
connue. La gene"alogie de C6sar ne commence en ligne directe qu'a partir de
Sextus Julius C6sar, prdteur en 646. Nous empruntons a 1'histoire de Rome
LIVEE n, CHAPITRE i. — 654-684. 247
subitement & Pise vers 670 (1), et d'Aurelia, issue d'une illus-
tre famille plebeienne.
Par ses ancetres comme par ses alliances, Cesar avait
par families, du savant professeur W. Drumann (t. Ill, p. 120 ; Koenigsberg,
1837), la genealogie de la famille des Jules, en y introduisant une seule va-
riante, expliquee dans la note 5 de la page 253.
Sex. Jul. Ca-sar. L. Jul. C*iar.
Praetor 631. — Poplllia.
L. Jal. Cam. C. Ja\. C«war. C. Jul. Ca»ar.
Con. — 664. Strabon. Prator.
Cen«or. ^diL cur. — 664. — Aurelia,
— Fttlvia.
L. Jnl. Ca»ar. Julia. C. Jul. Casar. Julia major.
Cot. — 690. — M-Antonhu. Dictator. — L. Pinariua,
I — P. Lentulut. —Cornelia. -- Q. Pedins.
Julia.
L. JuL Ca»ar. — Cn. Pomp. Mag.
Cn.Poipeiu.
L'opipion la plus accreditee, chez les anciens, sur 1'origine du nom de Ce-
sar, c'est que Julius tua un elephant dans un combat En langue punique,
ccesar signifie elephant. Les medailles de Cesar, grand pontife, confirment
cette hypothese : au revers se trouve un Elephant foulant aux pieds un serpent.
(Cohen, Medailles consulates, pi. XX, 10.) On sait que quelques symboles
des medailles romaines sont des especes d'armes parlantes. Pline donne une
autre etymologie du nom de Cesar : " Primusque Caesarum a caeso matris utero
dictus, qua de causa et Ccesones appellati." (Histoire naturelle, VH, IT.) —
Festus (p. 57) s'exprime ainsi: " Ccesar a ccesarie dictus est: qui scilicet cum
csesarie natus est," et p. 45 : " ccEsariati (comati)." — Enfin Spartianus ( Vie
<F-/Elius Vents, u) resume en ces tennes la plupart des Etymologies : " Cce-
sarem vel ab elephanto (qui lingua Maurorum ccesar dicitur) in praelio cseso, eum
qui primus sic appellatus est, doctissimi et eruditissimi viri putant dictum ; rel
quia mortua matre, ventre casso sit natus; vel quod cum magnis crinibus sit
utero parentis effusus ; vel quod oculis caesiis et ultra humanum morem vigu-
erit." — (Voir Isidore, Origines, IX, HI, 12. — Servius, Commentaire sur
rtineide, I, 290, et Constantin Manasses, p. 71.)
(') Pluie, Histoire naturelle, VII, LIII. — " Cesar etait dans sa seizieme
annee lorsqu'il perdit son pere." (Suetone, i.)
248 HISTOIKE DE JULES CESAK.
herite du double prestige que donnent une origine ancienne
et une illustration recente.
D'un cote, il pretendait descendre d'Anchise et de Ve-
nus (') ; de 1'autre, il etait neveu du celebre Marius, qui avait
epouse sa tante Julie. Lorsque la veuve de ce grand eapi-
taine mourut, en 686, Cesar prononya son oraison funebre, et
tra9a ainsi sa propre genealogie: "Ma tante Julie, par le
" cote maternel, est issue des rois ; par le cote paternel, elle
" descend des dieux immortels, car sa mere etait une Mar-
" cia (*), et les Marcius Rex sont issus d'Ancus Marcius. La
" famille Julia, a laquelle j'appartiens, descend de Venus elle-
" meine. Ainsi notre maison reunit au caractere sacre des
" rois, qui sont les plus puissants parmi les homines, la saintete
" reveree des dieux, qui tiennent les rois eux-memes dans leur
"d(jpendance(3)."
Cette orgueilleuse glorification de sa race atteste le prix
qu'on mettait, a Rome, & 1'anciennete de 1'origine ; mais
Cesar, issu de cette aristocratic qui avait produit tant
d'hommes illustres, et impatient de marcher sur leurs traces,
montra, des son jeune age, que noblesse oblige, au lieu
d'imiter ceux dont la conduite laissait croire que noblesse
dispense.
Aurelia, femme d'un caractere eleve et de mceurs se-
veres (4), contribua surtout a developper, par une direction
sage et eclairee, ses heureuses dispositions, et le prepara a
se rendre digne du role que lui reservait la destinee (5). Cette
(]) " n 6tait issu de la noble famille des Jules, et, suivant une opinion
accredited depuis longtemps, il tirait son origine de V6nus et d'Anchise."
(Velleius Paterculus, II, XLI.)
(*) En effet, la gen* Marcia, une des plus illustres families patriciennes de
Rome, comptait parmi scs ancetres Numa Marcius, qui avait epouse Pompilia,
fille de Numa Pompilius, dont il avait eu Ancus Marcius, qui fut roi de Rome
apres la mort de Tullus Hostilius. (Plutarque, Coriolan, i. Numa, xxvi.)
(3) Suetone, Cesar, vi. Ce passage, tel qu'on le traduit ordinairement, est
inintelligible, parce que les traducteure ont rcndu les mots Martii Regcs par let
rois Mart'ms, au lieu de la famille des Marcius Rex.
(4) Plutarque, Char, x.
(') "Ainsi Cornelie, mere des Gracques; ainsi Aurelie, mere de Cesar;
LIVKE H, CHAPITRE I. 654r-684. 249
premiere Education, donnee par tme mere tendre et vertueuse,
a toujours autant d' influence sur notre avenir que les qualites
naturelles les plus precieuses. Cesar en recueillit les fruits.
II re9ut aussi des leyons du Gaulois 3V1*. Antonius Gniphon,
philosophe et maitre d'eloquence, d'un esprit distingue, d'une
vaste erudition, tres-verse dans les lettres grecques et latines,
qu'il avait cultivees a Alexandrie (1).
La Grece etait toujours la patrie des sciences et des arts,
et la langue de Demosthene familiere a tout Remain lettre (*).
Aussi le grec et le latin pouvaient-ils <2tre appeles les deux
langues de 1'Italie, comme ils le furent plus tard par 1'em-
pereur Claude (3). Cesar les parlait toutes les deux avec la
meme facilite, et, en tombant sous le poignard de Brutus, il
pronon9a en grec les derniers mots sortis de sa bouche (4).
Quoique avide de plaisirs, il ne negligea rien, dit Suetone,
pour acquerir les talents qui conduisaient aux honneurs
publics. Or, selon les habitudes romaines, on ne parvenait
aux premieres magistratures que par la reunion des merites
les plus divers. La jeunesse patricienne, digne encore de ses
ancelres, ne restait pas oisive ; elle recherchait les charges
religieuses pour dominer les consciences, les emplois adminis-
tratifs .pour agir sur les interets, les discussions et les discours
publics pour capter les esprits par 1'eloquence, enfin les
travaux militaires pour frapper les imaginations par 1'eclat
de la gloire. Jaloux de se distinguer entre tous, Cesar ne
s'etait pas borne a 1'etude des lettres : il avait compose de
bonne heure des ouvrages, parmi lesquels on cite les Louanges
d'JETercule, une tragedie d' (Edipe, un Recueil de mots
ainsi Atia, mere d'Auguste, prfeidfcrent, nous dit-on, & 1'^ducation de leurs en
fants, dont elles firent de grands hommes." (Tacite, Dialogue des orateurs,
XZTUI.)
(') " Ingenii magni, memoriae singularis, nee minus grsece quam latine
doctus." (Suetone, Sur les grammairiens illustrcs, vn.)
(2) " A sermone graeco puerum incipere malo." (Quintilien, Institution ora-
tmre, I, i.)»
(s) Claude, s'adressant a un Stranger qui parlait grec et latin, lui dit:
" Puisque tu possedes nos deux langues." (Suetone, Claude, xui.)
(4) Kat ai, riicvov ! (Suetone, Cesar, LXXXII.)
250 HISTOIEE DE JTJLE8 CESAE.
choisis ('), un livre sur la Divination (°). II parait que ces
ouvrages etaient ecrits d'un style si pur et si correct, qu'ils
lui valurent la reputation d'ecrivain eminent, grams auctor
linguae, latince (3). 'II fut moins heureux dans 1'art de la
poesie, si 1'on en croitTacite (*). Cependant il nous est reste
quelques vers adresses a la m6moire de Terence qui ne man-
quent pas d'elegance (*).
L'education avait done fait de Cesar un homme distingue,
avant qu'il fut un grand homme. II reunissait a la bonte du
coeur une haute intelligence, a un courage invincible (') une
eloquence entralnante (T), une memoire remarquable ('), une
generosite sans bornes ; enfin il possedait une qualite bien
rare, le calme dans la colere (9). " Son affabilite, dit Plutar-
(') Su6tone, Cesar, LVI.
(") " Fort jeune encore, il parait s'etre attach^ au genre d'dloquence adopte
par Strabon C6sar, et meme il a fait entrer mot a mot, dans sa Divination,
plusieurs passages du discours de cet orateur pour les Sardiens." (Su6tone,
Cesar, LV.)
(3) Aulu-Gelle, IV, xvi.
(4) " Car Cesar et Brutus ont aussi fait des vers et les ont places dans les
bibliotheques publiques. Poetes aussi faibles que Ciceron, mais plus heureux
que lui, parce que moins de personnes surent qu'ils en firent." (Tacite, Dia-
logue des orateurs, xxi.)
(') Tu quoque, tu in summis, o dimidiate Menander,
Poneris, et merito, puri sermonis amator.
Lenibus atque utinam scriptis adjuncta foret vis,
Comica ut sequato virtus polleret honore
Cum Greeds ; neque in hac despectus parte jaceres !
Unum hoc maceror et doleo tibi deesse, TerentS.
(Su6tone, Vie de Terence, III, v.)
(8) " Liberal jusqu'a la profusion et d'un courage au-dessus de la nature
humaine et meme de Timagination." (Velleius Paterculus, II, XLI.)
(7) " H tenait, sans contredit, le second rang parmi les orateurs de Rome."
(Plutarque, Cesar, in.)
(8) " Nam cui Hortensio, LucuUove, vel Ccesari, tarn parata unquam adfuit
recordatio, quam tibi sacra mens tua loco momentoque, quo jusseris, reddit
omne depositum ? " (Latinus Pacatus, Panegyricus in 77ieodosium, xvm, 3.)
— Pline, Hlstoire naturelle, VII, xxv.
(') " Quamvis moderate soleret irasci, maluit tamen non posse." (S6neque,
Traite de la colere, IT, xxm.)
LIVKE n, CHAPITKE i. — 654^684. 251
" que, sa politesse, son accueil gracieux, qualites qu'il avait
" a un degre au-dessus de son age, lui meritaient 1' affection
" du peuple (')."
Deux anecdotes d'une date posterieure doivent trouver ici
leur place. Plutarque rapporte que Cesar, pendant ses can>
pagnes, surpris un jour par un violent orage, se refugia dans
une chaumiere ou se trouvait une seule chambre, trop petite
pour plusieurs personnes. II s'empressa de 1'offrir & Oppius,
1'un de ses officiers, malade, et lui-meme passa la nuit en
plein air, disant & ceux qui 1'accompagnaient : " II faut
" laisser aux grands les places d'honneur, mais ceder aux
" malades celles qui leur sont necessaires." Une autre fois,
Valerius Leo, chez lequel il dinait a Milan, lui ayant fait
servir un plat mal assaisonne, les compagnons de Cesar se
recrierent, mais il leur reprocha viveraent ce defaut d'egards
envers son note, disant " qu'ils etaient libres de ne pas man-
" ger d'un plat qui leur deplaisait, mais que s'en plaindre
" hautement etait un manque de savoir-vivre (*)."
Ces faits, peu importants en eux-memes, temoignent ce-
pendant et du bon cceur de Cesar et de cette delicatesse de
1'homme bien eleve, qui observe partout les convenances.
A ses qualites naturelles, developpees par une education
brillante, venaient s'ajouter des avantages physiques. Sa
taille elevee, ses membres arrondis et bien proportionnes,
imprimaient a sa personne une grace qui le distinguait de
tous ('). II avait les yeux noirs, le regard penetrant, le teint
d'une couleur mate, le nez droit et assez fort. Sa bouche,
petite et reguliere, mais avec des levres un peu grosses,
donnait au bas de sa figure un caractere de bienveillance,
tandis que la largeur de son front annon9ait le developpe-
ment des facultes intellectuelles. Son visage etait plein, du
moins dans sa jeunesse, car sur les bustes, faits sans doute
('-) Plutarque, Cesar, IT.
(2) Plutarque, Cesar, xix.
(') "A dea avantages ext^rieurs qui le distinguaient de tous les autrea
citoyens, Cesar joignait une &me imp6tueuse et forte." (Yelleius Paterculus,
II, XLI.)
252 HISTOIEE DE JULES CESAR.
vers la fin de sa vie, ses traits sent plus amaigris et portent
des traces de fatigue ('). II avait la voix sonore et vibrante,
le geste noble et un air de dignite regnait dans toute sa per-
sonne (a). Son temperament, d'abord delicat, devint robuste
par un regime frugal, et par 1'habitude de s'exposer a 1'in-
temperie des saisons ('). Adonne, des sa jeunesse, a tous les
exercices du corps, il montait a cheval avec hardiesse (*), et
supportait sans peine les privations et les fatigues (B). Sobre
dans sa vie habituelle, sa sante n' etait alteree ni par 1'exces
du travail ni par 1'exces des plaisirs. Cependant dans deux
occasions, la premiere a Cordoue, la seconde a Thapsus, il fut
pris d'attaques nerveuses, confondues a, tort avec l'epilepsie(').
.11 portait une attention particuliere a toute sa personne,
se rasait avec soin ou se faisait epiler la barbe, ramenait
artistement ses cheveux sur le devant de la tete, ce qui lui
servit, dans un age plus avance, a caeher son front devenu
chauve. On lui reprochait comme une affectation de se
gratter la tete avec un seul doigt, de peur de deranger sa
coiffure (T). Sa raise etait recherchee ;• sa toge etait garnie
ordinairement d'un laticlave orne de franges jusqu'aux mains
et retenu par une ceinture nouee nonchalamment autour des
reins, costume qui distinguait la jeunesse elegante et effe-
minee de cette epoque. Mais Sylla ne se trompait pas a ces
apparences de frivolite, et repetait qu'il fallait prendre garde
(J) Suetone, Cesar, XLV.
(2) " II tient de sa voix, de son geste, de 1'air grand et noble de sa per-
sonne, une certaine maniere de dire toute brillante et sans le moindre artifice."
(Cic6ron, Brulvx, LXXY, copie par Suetone, Cesar, LY.)
(3) Plutarque, Cesar, xvin.
(4) " II eut, des sa premiere jeunesse, une grande habitude du cheval, et il
avait acquis la facilite de courir bride abattue, les mains jointes derriere le
dos." (Plutarque, Cesar, xvin.)
(6) " II prenait ses repas et ce'dait au sommeil sans en gouter le plaisir, et
Beulement pour obuir ^ la n6cessite." (Velleius Paterculus, II, XLI.)
(8) Suetone, Cesar, LIII. — Plutarque, Cesar, xvin et LVIII.
(7) " . . . Et quand je regardc, disait Ciceron, ses cheveux si artistement dis-
pos6s, et quand je le vois se gratter la tete d'un seul doigt, je ne saurais croire
qu'un tel homme puisse concevoir un dessein si noir, de renverser la Repu-
blique romaine." (Plutarque, Cesar, iv.)
LITRE n, CHAPI-TEE i. — 654-684. 253
a ce jeune homme & la ceinture relachee ('). II avait le gout
des tableaux, des statues, des bijoux, et portait toujours au
doigt, en souvenir de son origine, un anneau stir lequel 6tait
gravee la figure de Venus armee (*).
En resume, au physique et au moral, on trouvait dans
Cesar deux natiires rarement reunies dans la memo personne.
II joignait la delicatesse aristocratique du corps au tempera-
ment nerveux de 1'homme de guerre, les graces de 1'esprit a
la profondeur des pensees, 1'amour du luxe et des arts & la
passion de la vie militaire dans toute sa sirnplicite et sa ru-
desse ; en un mot, il alliait 1'elegance des formes, qui seduit,
ii 1'energie du caractere, qui commande.
II. Tel etait Cesar & Page de dix-huit ans, quand Sylla
s'empara de la dictature ('). Deja, il attirait les regards a
Rome par son notn, son esprit, ses manieres affa-
C^sar persecute
bles, qui plaisaient aux hommes, et peut-etre parSyiia
encore plus aux femmes.
L'influence de son oncle Marius 1'avait fait nommer, a
Page de quatorze ans, pretre de Jupiter, flamen dialis (').
Fiance a seize ans, sans doute malgre lui, & Cossutia, fille
d'un riche chevalier, il s'etait degage de sa promesse (*) des
(') Suetone, Cesar, XLV. — Cice'ron disait egalement: "Je me suis Iaiss6
prendre a sa maniere de se ceindre," faisant allusion a sa robe trainante, qui
lui donnait 1'apparence effemin^e. (Macrobe, Saturnales, II, in.)
(a) Dion-Cassius, XLHI, XLIII.
(') Velleius Paterculus, II, XLI.
(4) Suetone (Cesar, i) dit que C6sar fut designe (destinatvs) flamine ; Vel-
leius Paterculus (II, XLIII) qu'il fut cree flamine. A notre avis, il avait ete
cree, mais non inaugure flamine ; or, tant qu'on n'avait pas accompli cette
formalite, on n'6tait que flamine d6sign6. Ce qui prouve qu'il n'avait jamais
6te inaugure, c'est que Sylla put le r6voquer ; et, d'un autre cote, Tacite dit
(Annales, III, LVIII) qu'apres la mort de Cornelius Merula le flaminat de Ju-
piter 6tait reste vacant pendant soixante et douze annees, sans que le culte
special de ce dieu cut ete interrompu. — Ainsi on ne comptait pas evidem-
ment comme un flaminat reel celui de C6sar, puisqu'il n'etait jamais entr6 en
charge.
(*) " Dimissa Cossutia .... quae prastextato desponsata fuerat." (Suetone,
Cesar, i.) Le passage de Suetone indique clairement qu'il 6tait fianc6 et non
254: HISTOHtE DE JULES CESAK.
la mort de son pere, pour resserrer, une annee apres, son alli-
ance avec le parti populaire, en epousant, en 671, Cornelia,
fille de L. Cornelius Cinna, ancien collegue de Marius et le
representant de sa cause. De ce mariage naquit, 1'annee sui-
vante, Julie, qui plus tard fut la femme de Pompee (').
Sylla vit avec ombrage ce jeune homme, dont on s'occu-
pait deja, quoiqu'il n'eut encore rien fait, se Her plus etroi-
tement a ceux qui lui etaient opposes. II voulut le contrain-
dre a repudier Cornelia, mais il le trouva inebranlable. Lors-
que tout flechissait devant sa volonte, que, par son ordre,
Pison se separait d'Annia, veuve de Cinna ("), et que Pompee
chassait ignominieusement sa femme, fille d'Antistius, mort
a cause de lui (3), pour epouser £milie, belle-fille du dictateur,
Cesar maintenait son independance au prix de sa surete per-
sonnelle.
Devenu suspect, il fut prive de son sacerdoce (4), de la dot
de sa femme, et declare incapable d'heriter de sa famille.
Oblige de se cacher aux environs de Rome pour se sous-
traire aux persecutions, il changeait de retraite chaque nuit,
quoique malade de la fievre; mais, arr6te par une bande
d'assassins aux gages de Sylla, il gagna le chef, Cornelius
Phagita, en lui donnant deux talents (environ 12,000 fr.) (B),
et sa vie fut preservee. Notons ici que, parvenu a la souve-
raine puissance, Cesar rencontra ce meme Phagita, et le
marie & Cossutia, car Suetone se sert du mot dimittere, qui veut dire liberer,
et non du mot repudiare, avec son veritable sens ; de plus, despoiisala, qui
signifie fiancee. — Plutarque dit que Cornelia fut la premiere femme de C6sar,
quoiqu'il pr6tende qu'il epousa Pompeia en troisiemes noces. (Plutarque,
Cesar, v.)
(') Plutarque, Cesar, v.
(') Velleius PateFculus, II, XLI.
(3) " Quelle indignite d'introduire dans sa maison une femme enceinte, du
vivant meme de son mari, et d'en chasser ignominieusement, cruellement, An-
tistia, dont le pere venait de perir pour le mari qui la repudiait !" (Plutarque,
Pompee, vni.)
(4) Suetone, Cesar, i.
(5) Plutarque, Cesar, i. — Suetone, Cesar, LXXIV. — Sur la valeur du talent,
voyez page 100, note 6.
LIVKE n, CHAPITRE i. — 654-684. 255
traita avec indulgence, sans se souvenir du passe ('). Cepen-
dant il errait toujours dans la Sabine. Son courage, sa con-
stance, sa naissance illtistre, son ancienne qualite de flaraine,
exciterent un interet general. Bientot des personnages im-
portants, tels qu'Aurelius Cotta, frere de sa mere, et Mamer-
cus Lepidus, allie de sa famille, intercederent en sa faveur (2).
Les vestales aussi, dont la seule intervention empe'chait toute
violence, n'epargnerent pas leurs prieres ('). Vaincu par
tant de solicitations, Sylla ceda enfin, en s'ecriant : " Eh
" bien, soit, vous le voulez ; mais sachez que celui dont vous
" demandez la gr&ce causera un jour la perte du parti des
"grands, pour lequel nous avons combattu ensemble, car,
" croyez-moi, il y a dans ce jeune homrae plusieurs Marius (4)."
Sylla avait devine juste ; plusieurs Marius en effet se ren-
contraient dans Cesar ; Marius grand capitaine, mais avec
un plus vaste genie militaire ; Marius ennemi de 1'oligarchie,
mais sans passions haineuses et sans cruaute ; Marius enfin,
non plus Fliomme d'une faction, mais 1'homme de son siecle.
III. Cesar ne voulut pas rester froid spectateur du regne
sanguinaire de Sylla, et partit pour 1'Asie, ou il re9ut 1'hos-
pitalite de Nicomede, roi de Bithynie. Peu de C5gar en ABie
temps apres, il prit part aux hostilites qui con- (678-674>-
tinuaient centre Mithridate. Les jeunes gens de grande
famille qui desiraient faire leur apprentissage militaire sui-
vaient un general a 1'armee. Admis dans son intimite, sous
le nom de contubernales, ils 4taient attaches a sa personne.
(!) Su6tone, Cesar, LXXIT.
(2) Suetone, Cesar, i.
(3) Les vestales jouissaient de grands privileges ; venaient-elles & rencontrer
fortuitement un criminel qu'on menait au supplice, celui-ci etait mis en liberte.
(Plutarque, Numa, xiv.) Valere Maxirae (V, iv, 6) rapporte le fait suivant :
" La vestale Claudia, voyant qu'un tribun du peuple s'appr&ait a arracher par
Tiolence son pere, Appius Claudius Pulcher, de son char de triomphe, s'inter-
posa entre le tribun et ce dernier, en vertu du droit qu'elle avait de s'opposer
aux violences." — Ciceron (Diacours pour Cceliu^xiv) fait egalement allusion
a cette anecdote celebre.
(4) Suetone, Cesar, i.
256 HISTOIEE DK JULES CESAK.
C'est en cette qualite que Cesar accompagna Ic preteur M.
Minucius Thermus^), qui 1' envoy a vers Nlcomede, pour re-
clamer sa cooperation au siege de Mitylerie, occupee par les
troupes de Mithridate. Cesar reussit dans sa mission, et, a
son retour, il concourut a la prise de la ville. Ayant sauve
la vie a un soldat remain, il re§ut de Thermus une cpuronne
civique (*).
Peu de temps apres, il retourna en Bithynie pour y de-
fendre la cause d'un de ses clients. Sa presence frequente
a la cour de Nicomede servit de pretexte a une accusation
de honteuse condescendance. Cependant les relations de
Cesar avec les Bithyniens s'expliquent naturellement par les
sentiments de reconnaissance pour 1'hospitalite qu'il en avait
re§ue: ce fut cette raison qui 1'engagea a deTendre toujours
leurs interets et plus tard a devenir leur patron, comme il
resulte du fragment d'un discours conserve par Aulu-Gelle (3).
Les motifs de sa conduite furent neanmoins tellement dena-
tures, que des allusions injurieuses se retrouvent dans cer-
tains debats du senat et jusque dans les chansons des soldats
qui suivaient son char de triomphe (4). Mais ces sarcasmes,
(') Suetone, Cesar, H.
(•) Suetone, Cesar, n. — Pline, XVI, IT. — Aulu-Gelle, V, vi.
(3) C. Cesar, grand pontife, dans son discours pour les Bithyniens, s'exprime
ainsi dans son exorde : " L'hospitalite que j'ai re9ue du roi Nicomede, le lien
d'amitie qui m'unit a ceux dont la cause est debattue, ne m'ont pas permis,
Marcus Juncus, de decliner. cette charge (celle d'etre Vavocat des Bithyniens) ;
car la mort ne doit pas effacer chez leurs proches la memoire de ceux qui out
vecu, et Ton ne saurait, sans la derniere des hontes, abandonner ses clients,
eux a qui nous devons appui, immediatement apres nos proches." (Aulu-Gelle,
V, xin.)
(4) " Rien ne porta prejudice a sa reputation sous le rapport de la pudicite,
dit Suetone, excepte son sejour chez Nicomede ; mais 1'opprobre qui en rejaillit
sur lui fut grave et durable ; il 1'exposa aux railleries de tous. Je ne dirai rieu
de ces rers si connus de Calvus Licinius :
Bithynia quidquid
Et pedicator Cassaris unquam habuit
" Je tairai les discours de Dolabella et de Curion le pere ... Je ne m'arreterai
pas non plus aux edits par lesquels Bibulus affichait publiquement son collegue,
en le taxant de rcine de Bithynie . . . M. Brutus nous apprend qu'un certain
LIVBE n, CHAPITKE i. — 654-684. 257
oil per9ait plus de haine que de verite, comme dit Ciceron
lui-mCme, magis odio firmata qicam prcesidio ('), ne furent
repandus par ses adversaires que bien plus tard, c'est-a-dire
ii unc de ces cpoques d'effervesceuce ou les partis politiques,
pour se decrier mutuellement, ne reculent devant aucune
calomnie (*). Malgre le relachement des moeurs, rien n'etait
plus capable de nuire a la reputation de Cesar que cette ac-
cusation, car. une semblable impudicite non-seulement etait
frappee de reprobation dans les rangs de Tarmee ('), mais,
commise avec un etranger, elle eut ete 1'oubli le plus degra-
dant de la dignite romaine. Aussi Cesar, que son amour
pour les femmes devait mettre a 1'abri d'un pareil soup9on, le
repoussait-il avec une juste indignation (4).
Octavius, que le derangement de sa tete autorisait a tout dire, se trouvant un
jour dans une assemble nombreuse, appela Pompee roi, puis salua Cesar du
nom de reine. C. Memmius aussi lui reproche de s'etre mele avec d'autrea
debauches pour presenter a Nicomede les vases et le vin de la table ; et il cite
le nom de plusieurs negociants remains qui 6taient aunombre des convives. . .
Ciceron 1'apostropha un jour en p'ein senat C6sar y defendait la cause de Nysa,
fille de Nicomede ; il rappelait les obligations qu'il avait a ce roL " Passons sur
" tout cela, je te prie, s'^cria Ciceron ; on ne salt que trop ce qu'il t'a donne et
"ce qu'il a re9u de toi." A son triomphe sur les Gaules, les soldats, parmi les
vers satiriques qu'ils ont coutume de chanter en suivant le char du general,
r^peterent ceux-ci, qui sout fort connus :
Gallias CfEsar subegit, Nicomedes Caesarem.
Ecce Caesar nunc triumphat, qui subegit Gallias :
Nicomedes non triumphat, qui subegit Caesarem."
(Suetone, Cesar, XLIX.)
(J) Ciceron, Lettres d Aiticus, H, xix.
(') Ces bruits, comme d'autres calomnies, furent propages par les ennemis
de Cesar, tels que Curion et Bibulus, et rdp^tes dans les annales ridicules de
Tanusius Geminus (Suetone, Cesar, ix), dont Seneque infirmait 1'autorite.
" Tu sais que 1'on ne fait pas cas de ces annales de Tanusius et comment on
les appclle." (Seneque, £pitre 93.) Catulle (xxxvi, 1) nous donne ce terme
de mepris, auquel Seneque fait allusion (cacata charta).
(3) " Marius avait dans son armee un neveu nomm6 Caius Lucius, qui, ^pria
d'uue passion honteuse pour un de ses subordonnes, se porta sur lui a un acte
de violence. Celui-ci lira son 6pee ct le tua. Cit6 devant le tribunal de Marius,
au lieu d'etre puni, il fut comble d'eloges par le consul, qui lui donna unc de
ces couronnes recompense ordinaire du courage." (Plutarque, Mariut, xv.)
(4) " Cesar n'etait pas fache qu'on 1'accusat d'avoir aim6 Cleopatre, mais il nc
ir
258 HISTOIEE DE JULES CESAK.
Apres avoir fait ses premieres armes au siege de Mitylene,
Cesar servit sur la flotte»du proconsul P. Servilius (676),
charge de faire la guerre aux pirates cilicieus, et qui re9ut
plus tard le surnom tflsauricus pour s'etre empare d'Isaura,
leur principal repaire ('), et avoir fait la conquete d'une partie
de la Cilicie. Cependant il resta peu de temps avec Servilius,
et, ay ant appris la mort de Sylla, il retourna a Rome (").
TV. La Republique, divisee entre deux partis, etait & la
veille de retomber dans la guerre civile, que suscitait la di-
vergence d'opinions des deux consuls, Lepidus et
tour 4 Rome Catulus. Us etaient prets a en venir aux mains.
Le premier, elev6 au consulat contre 1'avis de
Sylla, mais par 1'influence de Pompee, fomentait une insurrec-
tion. " II alluma, dit Florus, le feu de la guerre civile au
" bucher meme du dictateur (')." II voulait abroger les lois
Corneliennes, rendre aux tribuns leur puissance, aux proscrits
leurs droits, aux ajlies leurs terres (4). Ces tentatives contre
le regime etabli par le dictateur s'accordaient avec les idees
de -Cesar, et on chercha par des offres seduisantes a le meler
aux intrigues qui se tramaient alors, mais il refusa (5).
Le senat parvint a faire jiirer aux consuls de se recon-
cilier, et crut assurer la paix en donnant a chacun d'eux un
commandement militaire. Catulus re9ut le gouvernement de
1'Italie, et Lepidus celui de la Gaule cisalpine. Ce dernier,
avant de se rendre dans sa province, parcourut I'^trurie,
ou les partisans de Marius vinrent se joindre a lui. Le senat,
instruit de ces tentatives, le rappela a Rome, vers la fin de
1' an nee, pour tenir les cornices ('). Lepidus, laissant le pre-
teur Brutus canape sous Modene, marcha sur Rome a la tete
pouvait souffrir qu'on publiat qu'il avait 6te aimd de Nicombde. Iljurait que
c'etait une calomnie." (Xiphilin, Jules Cesar, p. 30, 6dit. Paris, 1678.)
(l) Orose, V, xxm.
(a) Su6tone, Cesar, in.
(*) Florus, III, xxm.
(4) Appien, I, cvn.
(') Su6tone, Cesar, in.
(') Salluste, Fragments, I, p. 363.
LIVKE n, CHAPITKE i. — 654-684. 259
de son armee. Battu au pont Milvius par Catulus et Pompee,
il se retira sur les cotes de I'l^trurie, et, apres une nouvelle
defaite, s'enfuit en Sardaigne, oil il termina miserablement sa
carriere ('). Perpenna, son lieutenant, alia, avec les debris
de ses troupes, rejoindre Sertorius en Espagne.
Cesar avait eu raison de rester Stranger a ces mouve-
ments, car non-seulement le caractere de Lepidus ne lui
inspirait aucune confiance (*), mais il devait penser que la
dictature de Sylla etait trop recente, qu'elle avait inspire"
trop de craintes, cree trop d'interets nouveaux, pour que la
reaction, incomp!6te dans les esprits, put deja reussir par les
armes. II fallait, pour le moment, se borner a agir sur 1'opi-
nion publique, en fletrissant par la parole les instruments de
la tyrannic passee.
Le moyen le plus ordinaire d'entrer dans la carriere poli-
tique etait de susciter un proces a de hauts personnages (s) ;
le succes iraportait peu ; 1'essentiel etait de se mettre en evi-
dence par quelque discours remarquable et de faire preuve de
patriotisrae.
Cornelius Dolabella, un des amis de Sylla, honore du
consulat et du triomphe, et deux ans auparavant gouverneur
de la Macedoine, fut alors accuse par Cesar d'exces commis
dans son gouvernement (677). II fut absous par le tribunal,
compose des creatures du dictateur (*) ; 1'opinion publique
n'en loua pas moins Cesar d'avoir ose attaquer un homme
que soutenaient des personnages eminents et que defen-
daient des orateurs tels que Hortensius et L. Aurelius Cotta.
D'ailleurs, il deploya une telle eloquence, qne ce premier
discours lui valut tout d'abord une veritable celebrite (6).
(') Floras, III, xxni.
(a) Suetone, Cesar, in.
(') " Les Remains regardaient comme honorables les accusations qui n'a-
vaient pas pour motif des ressentiments particuliers, et Ton aimait que les
jeunes gens s'attachassent a la poursuite des coupables comme des chiens g6-
nereux s'acharnent sur les b6tes sauvages." (Plutarque, Lucullw, i.)
(4) Plutarque, Cesar, IT. — Asconius, Ditcmirs pour Scaurus, XVI, n, 245,
ed. Schiitz.
(6) Valere Maxime, vm, ix, § 3. " Cesar avait vingt et un ans lorsqu'il
260 HISTOIKE DE JULES CESAK.
Encourage par ce succes, Cesar cita, devant le preteur M.
Lucullus, C. Antonius Hybrida, pour avoir, a la tete d'un
corps de cavalerie, pille quelques parties de la Grece lorsque
Sylla revenait d'Asie (1). L'accuse fut egalement absous,
mais la popularite de 1'accusateur augmcnta encore. II prit
aussi probablement la parole dans d'autres causes demeurees
inconnues. Tacite parle d'un plaidoyer de Cesar en faveur
d'un certain Decius le Samnite (a), le meme sans doute que
nomme Ciceron, et qui, fuyant la proscription de Sylla, avait
ete accueilli avec bienveillance par Aulus Cluentius (3).
Ainsi Cesar se presentait hardiment comme le defenseur
des opprimes grecs ou samnites, qui avaient tant souffert
du regime precedent. II s'etait surtout attire la bienveil-
lance des premiers, dont 1'opinion, d'une grande influence a
Rome, contribuait a faire les reputations.
Ces attaques etaient bien un moyen d'attirer sur lui 1'at-
tention publique, mais elles annon9aient aussi du courage,
puisque les partisans de Sylla etaient encore tous au pouvoir.
V. Malgre la celebrite acquise comme orateur, Cesar,
decide a rester etranger aux troubles qui agitaient 1'Italie,
iugea sans doute sa presence a Rome inutile a sa
Cesar se rend J &
a Rhodes cause et genante pour lui-meme. Souvent il est
avantageux aux bommes politiques de disparaitre
attaqua Dolabella par un discours que nous lisons encore aujourd'hui avec ad-
miration." (Tacite, Dialogue sur les orateurs, xxxiv.) — D'apres 1'ordre chro-
nologique que nous avons adopte, Cesar, au lieu de vingt et un ans, aurait eu
vingt-trois ans ; mais comme Tacite, dans la meme citation, se trompe aussi de
deux ans en dormant a Crassus, qui avait accuse Carbon, dix-neuf ans au lieu
de vingt et un, on peut admettre qu'il a commis la meme erreur pour Cesar.
En effet, Crassus dit lui-meme son age dans Ciceron (De f Orateur, III, xx, 74):
" Quippe qui omnium maturrime ad publicas causas accesserim annosque
natus unum et viginti nobilissimum hominem in judicium vocarim." L'ora-
teur Crassus 6tait n^ en 614. H accusa Carbon en 635, date donn^e par Cice-
ron. (De V Orateur, I, xxvi, 121.)
(') Plutarque, Cesar, in. — Asconius, Commentaircs sur le discours "In
toga Candida," p. 84, 89, edit. Orelli.
(") Dialogue sur les oratcurs, xxi.
(3) Ciceron, Discours pour Cluentius, LIX. Les manuscrits de Ciceron por-
tent On. Decitius.
LIVKE H, CHAPITRE I.— 654-684. 261
momentanement de la scene ; ils evitent ainsi de se compro-
mettre dans des luttes journalieres sans portee, et leur repu-
tation, au lieu de s'aflaiblir, grandit par 1'absence. Pendant
1'hiver de 678, Cesar quitta done de nouveau 1'Italie, dans
1'intention d'aller a Rhodes perfectionner ses etudes. Cette
ile, alors le centre des lumieres, le sejour des philosophes les
plus celebres, etait 1'ecole des jeunes gens de bonne famille ;
Ciceron lui-me'me etait alle y chercher des Ie9ons quelques
annees auparavant.
Pendant la traversee, Cesar fut pris par des pirates pres
de Pharmacuse, petite ile de 1'archipel des Sporades, a 1'en-
tree du golfe d'lassus ('). Ces pirates, malgre la campagne
de P. Servilius Isauricus, infestaient toujours la mer avec
des flottes nombreuses ; ils lui demanderent vingt talents
(116,420 francs) pour sa ran9on. II en offrit cinquante
(291,000 francs), ce qui devait naturellement leur donner
une haute idee de leur prisonnier et lui assurer un meilleur
traitement; il envoya ses affides, et entre autres £picrate,
Tun de ses esclaves milesiens, chercher cette somme dans
les villes voisines (a). Quoique les provinces et les villes
alliees fussent, en ce cas, obligees de fournir la ranpon, il n'en
est pas moins curieux de voir, comme preuve de la richesse
de ces pays, un jeune homme de vingt-quatre ans, arre'te dans
une petite ile de 1'Asie Mineure, trouver immediatement a
emprunter une somme considerable.
Reste seul avec un medecin et deux esclaves (s) au milieu
de ces brigands farouches, il leur imposa par son ascendant
et passa pres de quarante jours a leur bord sans defaire
jamais ni sa chaussure ni sa ceinture, pour eviter tout soup-
9on de vouloir s'echapper a la nage ('). 11 semblait moins un
(J) Cette ile, appelee aujourd'hui Fermaco, est ^ 1'entree du golfe d'Assem-
Kalessi. Pline et Etienne de Byzance tsont les seuls geographes qui la men-
tionnent, et le dernier nous apprend en outre que c'est la qu'Attale, le celebre
lieutenant de Philippe de Macedoine, fut tue par ordre d' Alexandra
(2) Polyen, Stralagemes, VII, xxin.
(3) Suetone, Cesar, IT.
(4) Velleius Paterculus, II, XLI.
262 HISTOIRE DE JULES CESAK.
captif, dit Plutarque, qu'un prince entoure des ses gardes;
tantot jouant avec eux, tantot leur recitant des poemes, il
s'en faisait aimer et craindre, et leur disait en riant qu'une
fois libre il les ferait mettre en croix ('). Cependant le sou-
venir de Rome revenait a son esprit et lui rappelait les luttes
et les inimities qu'il y avait laissees. Souvent on 1'enten-
dait dire: "Quel plaisir aura Crassus de me savoir en cet
"etat(')!"
Des qu'il eut re9u de Milet et d'autres villes sa ran9on, il
la paya. Debarque sur la cote, il s'empressa d'equiper des
navires, impatient de se venger. Les pirates, surpris a 1'ancre
dans la rade de 1'ile, furent presque tous faits prisonniers, et
leur butin tomba entre ses mains. II les remit en depot dans
la prison de Pergame, pour les livrer a Junius Silanus, pro-
consul d'Asie, auquel il appartenait de les punir. Mais, vou-
lant les vendre pour en tirer profit, Junius repondit d'une
maniere evasive. Cesar retourna a Pergame et les fit mettre
en croix (').
II alia ensuite a Rhodes suivre les lecons d'Apollonius
Molon, le plus illustre des maitres d' eloquence de cette epo-
que, qui deja etait venu a Rome, en 672, comme ambassadeur
des Rhodiens. Vers le meme temps, le proconsul M. Aure-
lius Cotta, un de ses oncles, avait ete nomine gouverneur de
la Bithynie, leguee par Nicomede au peuple romain, et charge
avec Lucullus de s'opposer aux nouveaux envahissements de
Mithridate. Cotta, battu sur terre et sur mer pr6s de Chalce-
doine, se trouvait dans de grands embarras, et Mithridate
s'avan9ait centre Cyzique, ville alliee que delivra plus tard
Lucullus. D'un autre cot6, un lieutenant du roi de Pont,
Eumaque, ravageait la Phrygie, ou il massacrait tous les Ro-
mains, et s'emparait de plusieurs provinces meridionales de
1'Asie Mineure. Les bruits de guerre, les perils que couraient
(]) Plutarque, Cesar, n.
(a) Plutarque, Crassus, vm.
(*) Sue*tone signale comme un acte d'humanite* que leurs cadavres seuls
aient 6te mis en croix, C6sar les ayant fait dtrangler auparavant pour abreger
leur agonie. (Sue" tone, Cesar, LXXIV. — Velleiua Paterculus, II, XLII.)
LIVEE n, CHAPITKE i. — 654-684. 263
les allies, enleverent Cesar a ses etudes. II passa en Asie, leva
des troupes de sa propre autorite, chassa de la province le
gouverneur du Roi, et retint dans 1'obeissance les cites dont
la foi etait douteuse ou ebranlee (').
VL Pendant qu'il gu«rroyait sur les cotes d'Asie, a Rome
ses amis ne 1'oubliaient pas, et, penetres de 1'importance pour
Cesar d'etre reve'tu d'un caractere sacre, Us le
firent nommer pontife a la place de son oncle L.
Aurelius Cotta, consul en 680, mort subitement
en Gaule 1'annee suivante (*).
Cette circonstance 1'obligea de retourner a Rome. La
mer continuait a etre parcourue par les pirates, qui devaient
lui en vouloir de la mort de leurs compagnons. Pour leur
echapper plus facilement, il traversa le golfe Adriatique sur
une barque a quatre rames, accompagne seulement de deux
amis et de dix esclaves ('). Durant le trajet, croyant aperce-
voir des voiles a 1'horizon, il saisit son epee, pret a vendre
cherement sa vie ; mais ses craintes ne se justifierent pas, et
il aborda sain et sauf en Italie.
A peine de retour a Rome, il fut elu tribun militaire, et
il 1'emporta a une grande majorit6 sur son concurrent,
C. Popilius (4). Ce grade deja eleve, puisqu'il donnait le
commandement d'environ mille hommes, etait le premier
echelon, auquel arrivaient facilement les jeunes gens de la
noblesse, soit par 1'election, soit par le choix des generaux (').
Cesar ne semble pas avoir profite de cette nouvelle position
(') Suetone, Cesar, iv.
(2) Yelleius Paterculus, II, XLIII. — Asconius, Sur le discours de Ciceron
" In Pisonem," 6d. Orelli.
(s) Velleius Paterculus, II, LIII.
(4) Suetone, Cesar, v. — Plutarque, Cesar, v.
(5) Les tribuns a la nomination du g6n6ral s'appelaient ordinairement ru-
fuli, parce qu'ils avaient 6te ^tablis par la loi de Rutilius Rufus ; les tribuns
militaires elus par le peuple se nommaient comitiati ; ils 6taient reputes de
v6ritables magistrals. (Pseudo-Asconius, Commentaire stir le premier dis-
cours de Ciceron centre Verres, p. 142, 6d. Orelli ; et Festus, au mot fiufuli,
p. 261, Miiller.)
264: HISTOIRE DE JULES CESAK.
pour prendre part aux guerres importantes dans lesquelles
etait engagee la Republique. Et cependant le bruit des armes
retentissait de toutes parts.
En Espagne, Sertorius continuait avec succcs la guerre
commences depuis 674 centre les lieutenants' de Sylla. Re-
joint, en 677, par Perpenna, a la tete de trente cohortes ('),
il avait forme une armee redoutable, inaintenu avec energie
le drapeau de Marius, et donne a une reunion de 300 Remains
le nom de Senat. Vainqueur de Metellus pendant plusieurs
annees, Sertorius, doue d'un vaste genie militaire, exeryant
sur les Celtiberiens et les Lusitaniens une grande influence,
maitre des defiles (2), songeait alors a franchir les Alpes.
Deja les Espagnols lui donnaient le nom de second Annibal.
Mais Pompee, envoye en toute hate en Espagne, vint ren-
forcer 1'armee de Metellus, enlever a Sertorius tout espoir de
penetrer en Italic et le repousser meme loin des Pyrenees.
Les efforts reunis des deux generaux ne reussirent pas cepen-
dant a soumettre 1'Espagne, qui, en 680, avait ete presque
entierement reconquise par Sertorius. Mais, peu apres cette
epoque, ses lieutenants essuyerent des revers, les desertions
se mirent dans son armee, et lui-meme perdit de son assu-
rance. II aurait neanmoins resiste encore longtemps, si, par
une infame trahison, Perpenna ne 1'eut fait assassiner. Le
meurtre ne profita pas a son auteur. Quoique Perpenna cut
succede a Sertorius dans le commandement des troupes, il se
trouva en butte a leur haine et a leur mepris. Bientot, defait
et pris par Pompee, il fut egorge. Ainsi se termina, en 682,
la guerre d'Espagne.
En Asie, Lucullus continuait avec succes la campagne
centre Mithridate, qui soutenait courageusement la lutte et
etait parvenu a nouer des intelligences avec Sertorius.
Lucullus le battit en Cappadoce (683), et le for9a de se
refugier aupres de Tigrane, son gendre, roi d'Armenie, qui
(J) Plutarque, Sertorius, xv, xvf.
(2) " L'ennemi £tait dej^ maitre des defiles qui menent en Italic ; du pied
des Alpes, il (Pompee) 1' avait refou!6 en Espagne." (Salluste, Lettre de Pompee
au Senat.)
LIVBE H, CHAPITKE I. 654-684:. 265
bient6t essuya une sanglante defaite et perdit sa capitals,
Tigranocerte.
En Orient, les barbares infestaient les frontieres de la
Macedoine ; les pirates de la.Cilicie parcouraient impunement
toutes les mers, et les Cretois prenaient les armes pour de-
fendre leur independance.
L'ltalie etait dechiree par la guerre des eselaves. Cette
classe desheritee se soulevait de nouveau, malgre la r6pres-
sion sanglante de 1'insurrection de Sicile, de 620 a 623. Elle
avait acquis le sentiment de sa force par cela surtout que,
dans les troubles civils, chaque parti, pour augmenter le
nombre de ses adherents, 1'avait tour a tour appelee a la
liberte. En 681, soixante et dix gladiateurs, entretenus a
Capoue, se revolterent ; leur chef e"tait Spartacus, ancien
soldat fait prisonnier, puis vendu comme esclave. En moins
d'un an, sa troupe s' etait tellement grossie, qu'il fallut des
armees consulaires pour le combattre, et que, vainqueur
dans le Picenum, il eut un moment la pensee de marcher
sur Rome a la tete de quarante mille hommes ('). Force
ne'anmoins de se retirer dans le midi de 1'Italie, il lutta deux
ans avec succes centre les forces romaines, lorsque enfin, en
683, Licinius Crassus, a la te'te de huit legions, le defit en
Apulie. Spartacus perit dans le combat ; le reste de 1'armee
des eselaves se partagea en quatre corps, dont 1'un, en se re-
tirant vers la Gaule, fut facilement disperse par Pompee, qui
revenait d'Espagne. Les six mille prisonniers faits dans la
bataille livree en Apulie furent pendus tout le long de la route
de Capoue a Rome.
Les occasions de se perfectionner dans le metier des
armes ne manquaient done pas a Cesar ; mais on comprend
son inaction, car les partisans de Sylla etaient seuls a la te'te
des armees : en Espagne, Metellus et Pompee ; le premier,
beau-frere du dictateur ; le second, autrefois son meilleur
lieutenant 5 en Italic, Crassus, ennemi de Cesar, egalement
(J) Vellcius Paterculos, D, xxx ; et 100,000 selon Appien, Guerres civiles,
I, CXTII.
266 HISTOERE DE JULES CE6AK.
devoue au parti de Sylla ; en Asie, Lucullus, ancien ami du
dictateur, qui lui avait dedie ses Memoires ('). Cesar trouvait
done partout ou une cause qu'il ne voulait pas defendre, on
un general sous lequel il ne voulait pas servir. En Espagne,
cependant, Sertorius representait le parti qu'il eut le plus
volontiers embrasse ; mais Cesar avait horreur des guerres
civiles. Tout en demeurant fidele a ses convictions, il semble,
dans les premieres annees de sa carriere, avoir evite avec
soin de mettre entre ses adversaires et lui cette barriere
infranchissable qui separe toujours, apres le sang vers£, les
enfants d'une meme patrie. II avait a coeur de conserver a
ses hautes destinees un passe pur de toute violence, afin
que, dans 1'avenir, au lieu d'etre I'homme d'un parti, il put
rallier a lui tous les bons citoyens.
La Republique avait triomphe partout, mais il lui restait
a compter avec les generaux vainqueurs ; elle se trouvait
en presence de Crassus et de Pomp6e, qui, fiers de leurs
succes, s'avanjaient vers Rome, a la tete de leurs armees,
pour y demander ou y saisir le pouvoir. Le senat devait etre
peu rassure sur les intentions de ce dernier, qui naguere
avait envoye d'Espagne une lettre arrogante, dans laquelle
il menayait sa patrie de son epee, si on ne lui envoyait pas
les ressources necessaires pour soutenir la guerre contre
Sertorius (s). La meme ambition animait Pompee et Crassus;
aucun des deux ne voulait etre le premier a congedier son
armee. Chacun, en effet, amena la sienne aux portes de la
ville. £lus consuls 1'un et 1'autre, admis au triomphe et forces
par les augures et 1'opinion publique de se reconcilier, ils se
tendirent la main, licencierent leurs troupes, et, pour quelque
temps, la Republique recouvra un calme inespere (').
(') Plutarque, Lucullus, TIII.
(a) SaUuste, Fragments, III, 258.
(3) Appien, Gverres civiles, I, xir, 121.
CHAPITRE DEUXIEHE.
684-691. .
I. Lorsque Pompee et Crassus arriverent an consulat, il
y avait soixante-trois ans que 1'Italie etait en proie a des
luttes intestines. Mais, malgre le repos que re"-
clamait la societe et que la reconciliation de ces pnbiique
deux rivaux semblait lui promettre, bien des pas-
sions et des interets contraires fennentaient encore dans son
sein (').
Sylla avait cm retablir la Republique BUT ses anciennes
bases, cependant il avait tout remis en question. La pro-
priete, la vie meme de chaque citoyen etaient £ la merci du
plus fort ; le peuple avait perdu le droit d'appel et sa part
legitime dans les elections; le pauvre, les distributions de
ble ; le tribunat, ses privileges scculaires ; 1'ordre si influent
des chevaliers, son importance politique et financiere.
A Rome, plus de garantie pour la justice ; en Italie, plus
de securite pour le droit de cite, si cherement conquis ; dans
les provinces, plus de managements pour les sujets et les
allies. Sylla avait rendu a la haute classe ses prerogatives,
sans pouvoir lui rendre son ancien prestige ; n'ayant mis en
ceuvre que des elements corrompus et fait appel qu'a des
passions sordides, il laissait apres lui une oligarchic impuis-
sante et un peuple profondement divise. Le pays se par-
tageait entre ceux que la tyrannic avait enrichis et ceux
qu'elle avait depouilles : les uns craignant de perdre ce qu'ils
(') " La Republique, pour ainsi dire bless^e et malade, avait besoin de re-
pos, n'importe ^ quel prta." (Salluste, Fragments, I, 68.)
268 HISTOIBE DE JULES CE8AK.
venaient d'acquerir, les autres esperant ressaisir ce qu'ils
avaient perdu.
L'aristocratie, fi£re de ses richesses et de ses anc£tres,
a"bfeorbee par toutes les jouissances du luxe, ecartait des pre-
mieres fonctions les hommes nouveaux ('), et, par un long
exercice du pouvoir, regard ait les hautes magistratures
comme sa propriete. Caton, dans un discours au senat,
s'ecriait : " Au lieu des vertus de nos ancetres, nous avons
" le luxe et 1'avarice ; la pauvrete" de 1'^tat, 1'opulence des
" particuliers ; nous vantons la richesse, nous cherissons
" 1'oisivete ; entre les bons et les mediants, nulle distinction ;
" toutes les recompenses dues au merite sont le prix de 1'in-
"trigue. Pourquoi s'en Conner, puisque chacun, s'isolant
" des autres, ne consulte que son interest ? Chez soi, esclaves
" des volupte"s ; ici, des richesses ou de la faveur (*)."
Les elections etaient depuis longtemps le resultat d'un
trafic sans pudeur, et pour parvenir tout moyen paraissait
bon. Lucullus lui-meme, pour obtenir le gouvernement de
1'Asie, ne rougit pas de recourir a 1'entremise d'une courti-
sane, maitresse de Cethegus ('). L'achat des consciences etait
tellement passe dans les mceurs, que les divers instruments
de la corruption electorate avaient des fonctions et des titres
presque reconnus : on appelait divisores ceux qui se char-
geaient d'acheter les voix; interpretes, les entremetteurs; se-
questres, ceux chez lesquels on deposait la somme a payer (4).
(J) "Nous voyons jusqu'oxi vont la jalousie et I'animosit6 qu'allument dans
le coeur de certains nobles la vertu et 1'activite des hommes nouveaux. Pour
peu que nous detournions les yeux, que de pi6ges ils nous tendent ! . . . On di-
rait qu'ils sont d'une autre nature, d'une autre espece, tant leurs sentiments et
leurs volontes sont en opposition avec les notres." (Cic6ron, Deuxieme action
contre Verres, V, 71.) — " La noblesse se transmettait de main en main cette
dignite1 suprfeme (le consulat), dont elle ^tait exclusivement en possession. Tout
homme nouyeau, quels qu» fiissent sa renomme'e et l'6clat de ses actions,
paraissait indigne de cet honneur ; il etait comme souille par la tache de sa
naissance." (Salluste, Juffurtha, LXIII.)
(*) Salluste, Catilina, ui.
(*) Plutarque, Lucullus, ix.
(4) Cjcdron, Premiere action contre Verrh, 8, 9, 12 ; Deuxtime action,
LIVKE H, CHAPITBE H. 684-691. 269
H s'6tait forme de nombreuses societes secretes pour 1'exploi-
tation du droit de suffrage; elles se divisaient en decuries,
dont les chefs particuliers obeissaient a un chef supreme, qui
traitait avec les candidats et leur vendait les votes de ses as-
socies, soit pour de 1'argent, soit en stipulant a leur profit ou
au sien certains avantages. Ces socie'tes faisaient la plupart
des elections, et Ciceron lui-meme, qui se vanta si souvent de
1'unaniraite avec laquelle il avait ete nomine consul, leur dut
une grande partie des suffrages qu'il obtint (1).
Toutes les sentences des tribunaux composes de senateurs
etaient dictees par une venalite si flagrante, que Ciceron la
fletrit en ces termes : " Je demontrerai par des prcuves cer-
" taines les coupables intrigues, les infamies qui ont souille les
" pouvoirs judiciaires depuis dix ans qu'ils sont confies au se-
" nat. Le peuple romain apprendra de moi comment 1'ordre
" des chevaliers a rendu la justice pendant pres de cinquante
" annees consecutives, sans que le plus leger soupcon d'avoir
" repu de 1'argent pour un jugement prononce ait pese sur
" aucun de ses membres ; comment, depuis que les senateurs
" seuls composent nos tribunaux, depuis qu'on a depouille le
" peuple du droit qu'il avait sur chacun de nous, Q. Calidius
" a pu dire, apres sa condamnation, qu'on ne pouvait honn^te-
" ment, pour condamner un preteur, exiger moins de 300,000
I, 29. — Pseudo-Asconius, Sur la premiere action centre Verrh, p. 145, ed.
OrelH. Les discours de Ciceron sont remplis d'allusions a ces agents pour
1'achat des votes et des juges.
(') " Dans ces demifcres annees, des hommes qui font me'tier d'intriguer dans
les 61ections sont parrenus, a force de soins et d'adresse, a se faire accorder
par les citoyens de leurs tribus tout ce qu'ils pourraient leur demander. Tachez,
par quelque moyen que ce soit, d'obtenir que ces hommes vous servent since-
rement et avec la ferme volonte de reussir. Vous 1'obtiendriez si 1'on 6tait
aussi reconnaissant qu'on doit 1'etre ; ct vous 1'obtiendrez, j'en suis assure, car,
depuis deux ans, quatre socie'te's des plus influentcs dans les elections, celles de
Marcus Fundanius, de Quintus Gallius, de Gaius Cornelius et de Gaius Orci-
vius, se sont engagees avec vous. J'etais present lorsqu'on vous confia les
causes de ces hommes, et je sais ce qui vous a ete promis et quelles garanties
vous ont et6 donndes par leurs associeV (Sur la petition au Consulat adrestee
d Ciceron par sonfrere Quintus, v.)
270 HISTOIRE DE JULES CESAK.
" sesterces ; comment, le senateur P. Septimius reconnu cou-
" pable de concussion devant le preteur Hortensius, on com-
"prit dans 1' amende 1'argent qu'il avait re9u en qualite de
" juge ; comment C. Herennius et C. Popilius, tous deux sena-
" teurs, ayant ete convaincus du crime de peculat, et M. Ati-
" lius du crime de lese-majeste, il fut prouve qu'ils avaient
" re9U de 1'argent pour prix d'une de leurs sentences ; com-
" ment il s'est trouve des senateurs qui, des que leur nom fut
" sorti de 1'urne que tenait C. Verres, alors preteur urbain,
" al!6rent sur-le-champ donner leur voix centre 1'accuse, sans
" avoir entendu la cause ; comment enfin on a vu un senateur,
" juge dans cette meme cause, recevoir 1'argent de 1'accuse
"pour le distribuer aux autres juges, et 1'argent de 1'accusa-
"teur pour condamner 1'accuse. Pourrai-je alors assez de-
" plorer cette tache, cette honte, cette calamite qui pese sur
" 1'ordre entier (') ? "
Malgre la severite des lois contre 1'avidite des generaux
et des publicains, malgre le patronage des grands de Rome,
les peuples soumis (a) etaient toujours en butte aux exactions
des magistrats, et Verres fut le type de 1'immoralite la plus
ehontee, ce qui arrache a Ciceron cette exclamation:
" Toutes les provinces gemissent ; tous les peuples libres
" se plaignent ; tous les royaumes reclament contre notre
" cupidite et nos violences. II n'est pas, entre 1'Ocean et
" nous, un lieu si eloigne, ou si peu connu, dans lequel de
"nos jours 1'injustice et la tyrannic de nos concitoyens
" n'aient penetre" (")." Les habitants des pays etrangers, soit
pour satisfaire aux exigences immode'rees des gouverneurs et
C) Cicdron, Premiere action contre Verres, 13.
(") " Toutes les cit^s des peuples soumis ont un patron & Home." (Appien,
Guterres civiles, II, IT.)
(8) Ciceron, Deuxieme action contre Verres, III, 89. Ciceron ajoute dans
une lettre : " On peut juger, par les souffrances de nos propres concitoyens, de
ce que les habitants des provinces ont & endurer de la part des fermiers publics.
Lorsqu'on supprima plusieurs plages en Italic, les reclamations s'adressaient
moins au principe de 1'impot qu'aux abus de la perception, et les cris des
Remains sur le sol de la patrie ne disent que trop ce que doit 6tre le sort des
allies aux extremite's de 1'empire." (Lettres d Quintus, I, MI.)
LTVEE n, CHAPITRE n. — 684r-691. 271
de leur suite, soit pour payer les fermiers des revenus publics,
e"taient obliges d'emprunter. Or, les capitaux se trouvant
seulement a Rome, ils ne pouvaient se les procurer qu'A, un
taux excessif ; et les grands, se livrant a 1'usure, tenaient les
provinces dans leur dependance.
L'armee elle-me'me avait ete demoralisee par les guerres
civiles, et les chefs ne faisaient plus observer la discipline .
" Flamininus, Aquilius, Paul-simile, dit Dion-Cassius, com-
"mandaient a des hommes bien disciplines et qui avaient
" appris a executer en silence les ordres de leurs generaux.
" La loi etait leur regie : avec une ame royale, simples dans
" leur vie, renfermant leurs depenses dans des limites rai-
"sonnables, ils regardaient comme plus honteux de flatter
" les soldats que de craindre les ennemis. Du temps de Sylla,
" au contraire, les generaux, redevables du premier rang &
" la violence et non au merite, forces de tourner leurs armes
"les uns centre les autres plutot que centre les ennemis,
" etaient reduits a courir apres la popularite. Charges du
" commandement, ils prodiguaient 1'or pour procurer des
"jouissances & une armee dont ils payaient cher les fatigues:
" ils rendaient leur patrie venale, sans y prendre garde, et
"se faisaient eux-memes les esclaves des hommes les plus
" pervers, pour soumettre a leur autorite ceux qui valaient
"mieux qu'eux. Voila ce qui chassa Marius de Rome et
" ce qui Py ramena centre Sylla ; voilH ce qui fit de Cinna
"le meurtrier d'Octavius, et de Fimbria le meurtrier de
" Flaccus. Sylla fut la principale cause de ces maux, lui qui,
" pour seduire les soldats enroles sous d'autres chefs et les
" attirer sous ses drapeaux, repandit 1'or a pleines mains dans
« son armee (1)."
On etait loin de ces temps ou le soldat, apres une courte
campagne, deposait ses armes pour reprendre la charrue ;
mais depuis, retenu sous les drapeaux pendant de longues
annees, et revenant, & la suite d'un general victorieux, voter
dans le Champ-de-Mars, le citoyen avait disparu ; restait
1'hoinme de guerre avec la seule inspiration des camps. Au
(') Dion-Cassius, LXXXTI, Fragm. ccci, ed. Gros.
272 HISTOERE DE JULES CE8AB.
terme des expeditions, on licenciait lea armees, et 1'Italie se
trouvait ainsi couverte d'un nombre immense de veterans,
reunis en colonies ou disperses sur le territoire, plus disposes
a suivre un homme qu'a obeir a la loL C'etait par centaines
de mille qu'il fallait compter les veterans des anciennes legions
de Marius et de Sylla.
Un IStat, d'ailleurs, s'affaiblit souvent par Fexageration
du principe sur lequel il repose. Et, comme a Rome la
guerre etait la principale preoccupation, toutes les institu-
tions avaient, des 1'origine, un caractere militaire. Les
consuls, premiers magistrats de la Republique, elus par les
centuries, c'est-a-dire par le peuple votant sous les armes,
commandaient les troupes. L'armee, composee de ce qu'il
y avait de plus honorable dans la nation, ne pretait pas
serment a la Republique, mais au chef qui la recrutait et la
conduisait a Fennemi ; ce serment, tenu religieusement,
rendait les generaux maltres absolus de leurs soldats, qui,
a leur tour, apres une victoire, leur decernaient le titre
dtlmperator. Quoi done de plus . naturel, meme apres la
transformation de la societe, que ces soldats se crussent
toujours le vrai peuple, et les generaux elus par eux les chefs
legitimes de la Republique ? Tout abus a de longues racines
dans le passe, et on peut retrouver la cause originelle de la
puissance des pretoriens sous les empereurs dans 1'organisa-
tion primitive et les attributions des centuries etablies par
Servius Tullius.
Quoique 1'armee n'eut pas encore acquis cette preponde-
rance, elle pesait pourtant d'un grand poids dans les decisions
du Forum. A cote des homines habitues aux nobles hasards
des combats, existait une veritable armee de 1'emeute, entre-
tenue aux frais de 1'^tat ou des particuliers, dans les villes
principales de 1'Italie, surtout a Capoue : c'etaient les gladia-
teurs, prets sans cesse a tout entreprendre en faveur de ceux
qui lespayaient, soit dans les luttes electorales Q, soit, comme
soldats, en temps de guerre civile (*).
(') Cicdron, Des Devoirs, II, 17 ; — Lettres d Quintus, II, vi. — Plutarque,
Brutus, xiv.
Q Floras, HI, xxi.
LIVBE n, CHAPITKE H. — 684-691. 273
Ainsi tout e"tait frappe de decadence. La force brutale
donnait le pouvoir, et la corruption les magistratures. L'em-
pire n'appartenait plus au senat, mais aux commandants des
armees ; les armees n'appartenaient plus a la Republique,
mais aux chefs qui les conduisaient a la victoire. De nom-
breux elements de dissolution travaillaient la societe : la ve-
nalite des juges, le trafic des elections, 1'arbitraire du senat,
la tyrannic de la richesse, qui opprimait le pauvre par 1'usure
et bravait la loi par 1'impunite*.
Rome se trouvait divisee en deux opinions bien tranche*es :
les uns, ne voyant de salut que dans le passe, s'attachaient
aux abus par la crainte que le deplacement d'une seule pierre
ne fit ecrouler 1'edifice ; les autres voulaient le consolider en
rendant la base plus large et le sommet moins chancelant. Le
premier parti s'appuyait sur les institutions de Sylla ; le se-
cond avait pris le nom de Marius comme symbole de ses espe-
rances.
II faut aux gran des causes une figure historique qui per-
sonnifie leurs interets et leurs tendances. L'homme une fois
adopte, on oublie ses defauts, ses crimes memes, pour ne
se souvenir que de ses grandes actions. Ainsi, a Rome, les
vengeances et les massacres de Marius 4taient sortis de la
memoire. On se rappelait seulement ses victoires, qui
avaient preserve 1'Italie de 1'invasion des Cimbres et des
Teutons ; on plaignait ses malheurs, on vantait sa haiue
contre 1'aristocratie. Les preferences de 1'opinion publique
se manifestaient clairement par le langage des orateurs,
menie les plus favorables au senat. Ainsi Catulus et Ciceron,
venant a parler de Sylla ou de Marius, dont au fond la
tyrannic avait ete presque egalement cruelle, se croyaient
obliges de glorifier 1'un et de fletrir 1'autre (*) ; cependant la
(') " Le nom de C. Marius, de ce grand homme que nous pouvons & juste
litre appeler le pere de la patrie, le regen6rateur de notre liberte, le sauveur
de la Republique." (Ciceron, Discours pour Rabirius, x.) " J'en ai pour
garant yotre indignation contre Sylla." (Dion-Cassius, XXXVI, xvn, Discours
de Catulus au S&nat.) " Ou trouvcrait-on un personnage (Marius) plus grave,
plus ferme, plus distingu6 par son courage, sa circonspection, sa conscience ? "
13
274: HISTOIRE DE JULES CE8AK.
legislation de Sylla etait encore en vigueur, son parti tout-
puissant, celui de Marius disperse et sans force (1).
La lutte qui depuis soixante-trois ans continuait centre le
senat avec la meme perseverance n'avait jamais reussi,
parce que la defense du peuple ne s'etait jamais trouvee
dans des mains ou assez fermes ou assez pures. Aux Grac-
ques avait manque une armee, a Marius un pouvoir moins
avili par les exces, a la guerre des allies un caractere inoins
hostile a 1'unite nationale dont Rome etait le representant.
Quant a Spartacus, soulevant les esclaves, il allait au dela
du but, et son succes mena9ait la societe tout entiere : il fut
aneanti Pour triompher des prejuges accumules centre elle
depuis si longtemps, il fallait a la cause populaire un chef
d'un merite transcendant et un concours de circonstances
difficiles a prevoir. Mais alors le genie de Cesar ne s'etait
pas encore revele, et le vainqueur de Sertorius etait le seul
qui dominat la situation par ses antecedents et ses hauts
faits.
IE. Par une conduite tout opposee a celle de Cesar, Pom-
p6e avait grandi dans les guerres civiles. Des 1'age de vingt-
trois ans, il avait re9u de Sylla le titre di!lmperar
Pompee et de tor et le nom de Grand (2) ; il passait pour le
Crassus. \' '
premier homme de guerre de son temps, et s etait
distingue en Italic, en Sicile et en Afrique, centre les parti-
sans de Marius, qu'il fit massacrer impitoyablement ('). Le
sort Tavait sans cesse favorise. En Espagne, la mort de
Sertorius lui avait rendu la victoire facile ; a son retour, la
•
(Cic6ron, Discours pour Balbus, xx.) '.' Non-seulement nous subissons ses
actes (de Sylla), mais, pour prevenir de pires inconv6nients, de plus grands
maux, nous leur donnons la sanction de 1'autorite publique." (Ciceron,
Deuxieme action contre Verres, III, 36.)
(') Plutarque, Cesar, TI.
(") Plutarque, Pompee, xii.
(') Pompee fit tuer Carbon, Perpenna et Brutus, le pere de 1'assassin de
Cesar, qui s'etaient rendus a lui ; le premier avait proteg6 sa jeunesse et sauv6
eon patrimoine. (Valere Maxime, V, in, 5.)
LIVEE H, CHAPITEE H. 684-691. 275
defaite fortuite des restes fugitifs de 1'armee de Spartacus lui
permit de s'attribuer 1'honneur d'avoir mis fin & cette redou-
table insurrection ; bientot, centre Mithridate, il profitera des
succes dejii, obtenus par Lucullus. Aussi un ecrivain distin-
gue a-t-il pu dire, avec raison, que Pompee arrivait toujours a
temps pour terminer a sa propre gloire les guerres qui allaient
finir & la gloire d'autrui (').
Le vulgaire, qui salue le bonheur a 1'egal du genie, en-
tourait alors le vainqueur de 1'Espagne de ses hommages, et
lui-meme, d'un esprit mediocre et vaniteux, rapportait & son
seul merite les faveurs de la fortune. Recherchant le pouvoir
pour s'en parer plutot que pour s'en servir, il le convoitait,
non dans 1'espoir de faire triompher une cause ou un prin-
cipe, mais afin d'en jouir paisiblement en menageant les dif-
ferents partis. Ainsi, tandis que pour Cesar la puissance
etait un moyen, pour lui elle n'etait qu'un but. Honnete,
mais indecis, il etait, sans le savoir, ^instrument de ceux qui
le flattaient. Ses manieres prevenantes, les apparences du
desinteressement, qui deguisaient son ambition, eloignaient
de lui tout soup9on d'aspirer au pouvoir supreme (*). Gene-
ral habile dans les temps ordinaires, il fut grand tant que les
evenements ne furent pas plus grands que lui. Neanmoins
il jouissait alors a Rome de la plus haute renommee.
Par ses antecedents, il etait plutot le representant du
parti de 1'aristocratie, mais le desir de se concilier la
faveur publique et sa propre intelligence lui faisaient com-
prendre la necessite de certaines modifications dans les
lois; aiissi, avant d'entrer dans Rome pour celebrer son
triomphe sur les Celtiberes, il maftifesta 1'intention de reta-
blir les prerogatives des tribuns, de Taire cesser la devasta-
tion et 1'oppression des provinces, de rendre a la justice
son impartialite, aux juges leur consideration (*). II e'tait
(') Cto Franz de Champagny, Les Cesars, t. I , p. 50.
(*) " H 6tait dans son caractfere de t6moigner peu d'empreasement pour ce
qu'il ambitionnait." 'Dion-Cassias, XXXVI, TII.) "Pomp6e, au coeur aussi
pervers que son visage etait modeste." (Salluste, Fragm. II, 176.)
(*) " Enfin, lorsque Pomp4e, haranguant pour la premiere fois le peuple aux
276 HISTOIBE DE JULES CESAK.
alors consul designe ; ses promesses exciterent le plus vif
enthousiasme, car c'etait surtout la mauvaise administration
des provinces et la venalite des senateurs dans leurs fonctions
judiciaires qui faisaient redemander si vivement par le peuple
le retablissement des privileges du tribunat, malgre les abus
qu'ils avaient amenes (*). Des exces du pouvoir nait toujours
un desir immodere de liberte".
En faisant connaitre, avant son entree dans Rome et de
son propre mouvement, le programme de sa • conduite, Pom-
pee ne ceda pas, comme 1'ont pretendu plusieurs historiens,
a une seduction habilement exercee par Cesar : il obeissait
a une impulsion plus forte, celle de 1' opinion publique. Les
grands lui reprocherent d'abandonner leur cause (*), mais le
parti populaire fut satisfait, et Cesar, voyant le nouveau
consul prendre a co3ur ses idees et ses sentiments, resolut
de le soutenir avec energie (*). II jugea sans doute qu'avec
tant d'elements de corruption, tant de mepris des lois, tant
de rivalites jalouses et d'ambitions demesurees, 1'ascendant
de celui que la fortune elevait si haut pouvait seul, pour le
moment, assurer les destinees de la Republique. £tait-ce un
concours loyal ? Nous le croyons, mais il n'excluait pas une
portes de la ville, en qualite de consul designe, vint a traiter le point qui sem-
blait devoir etre le plus vivement attendu, et fit comprendre qu'il retablirait
la puissance tribunitienne, il fut accueilli par un leger bruit, un leger murmure
d'assentiment ; mais quand il ajouta que les provinces etaient devastees et
opprimees, les tribunaux fletris, les juges sans pudeur, qu'il voulait veiller a
ces abus et y mettre ordre, alors ce ne fut pas par un simple munnure, mais
par des acclamations unanimes, que le peuple t6moigna ses desirs." (Ciceron,
Premiere action contre Verres, 15.)
(1) Catulus, a qui on demandait son avis sur le re"tablissement de la puis-
sance tribunitienne, commenca par ces paroles pleines d'autorite : " Les peres
consents administrent mal et scandaleusement la justice ; et s'ils eussent, dans
les tribunaux, voulu repondre a 1'attente du peuple remain, la puissance des
tribuns n'aurait pas etc si vivement regrettee." (Ciceron, Premiere action
contre Verres, 15.)
(2) " Ses ennemis n'eurent plus a lui reprocher que la preference qu'il don-
nait au peuple. sur le sdnat." (Plutarque, Pompee, xx.)
(3) " II seconda de tout son pouvoir ceux qui voulurent retablir la puissance
tribunitienne." (Su6tone, Cesar, v.)
LITRE H, CHAPITRE n.— 684r-691. 277
noble rivalite, et Cesar n'avait pas a craindre d'aplanir a
Pompee le terrain sur lequel ils devaient se rencontrer un
jour. L'homme qui a la conscience de sa valeur n'eprouve
pas un sentiment perfide de jalousie centre ceux qui 1'ont
devance dans la carriere ; il leur vient plutot en aide, car
alors il a plus de gloire a les rejoindre. Oil serait 1'emulation
de la lutte si 1'on etait seul a pouvoir atteindre au but ?
Pompee avait pour collegue M. Licinius Crassus. Get
homme remarquable, on 1'a vn, s'etait distingue comme
general, mais son influence lui venait bien plus de ses
richesses et de son caractere aimable et prevenant. Enrichi
sous Sylla par 1'achat des biens des proscrits, il possedait
des quartiers entiers de la ville de Rome, reconstruits apres
plusieurs incendies ; sa fortune s'elevait a plus de quarante
millions de francs ('), et il pretendait que, pour £tre riche,
il fallait pouvoir entretenir a ses frais une armee (*). Quoique
sa premiere passion fut 1'amour de 1'or, 1'avarice n'excluait
pas chez lui la liberalite. II pretait sans interests a tous ses
amis, et repandait quelquefois ses largesses avec profusion.
Verse dans les lettres, doue d'une rare eloquence, il se
chargeait avec empressement de toutes les causes que Pom-
pee, Cesar et Ciceron dedaignaient de defendre ; par son
empressement a obliger tous ceux qui reclamaient ses ser-
vices, soit pour emprunter, soit pour parvenir a quelques
charges, il acquit une puissance qui balanpait celle de
Pompee. Celui-ci avait accompli de plus grands exploits ;
mais ses airs de grandeur et de dignite, son habitude de
fair la foule et les spectacles, lui alienaient la multitude ;
tandis que Crassus, d'un acces facile, toujours au milieu du
public et des affaires, 1'emportait par ses manieres affa-
bles ('). On ne trouvait en lui de sentiments bien arretes ni
dans la vie politique, ni dans la vie privee ; et il n? etait ni
ami constant, ni ennemi irr&conciliable (4). Plus propre a
(J) 7,100 talents. (Plutarque, Crassw, i.)
('J) Plutarque, Crassus, n. — Ciceron, Des Devoirs, I, TIII.
(s) Plutarque, Crassus, vu.
(4) Plutarque, Crassus, vm.
278 HISTOEBE DE JULES CESAJS.
servir d'instnunent a 1'elevation d'un autre qu'a s' clever
lui-meme au premier rang, il fut tres-utile a Cesar, qui mit
tous ses soins a gagner sa corifiance. "II existait alors a
" Rome, dit Plutarque, trois factions, qui avaient pour chefs
" Pompee, Cesar et Crassus ; Caton, dont le pouvoir n'egalait
" pas la gloire, etait plus admire que suivi. La partie sage
" et moderee des citoyens etait pour Pompee ; les gens vifs,
" entreprenants et hardis s'attachaient aux esperances de Ce-
" sar ; Crassus, qui tenait la milieu entre ces deux factions,
" se servait de 1'une et de 1'autre (1)."
Pendant son premier consulat, Crassus semble ne s'Stre
occupe que d'extravagantes depenses et avoir conserve une
neutralite prudente. II fit un grand sacrifice a Hercule et lui
consacra la dixieme partie de ses revenus ; il offrit au peuple
un immense festin dresse sur dix mille tables, et douna a
chaque citoyen du ble pour trois mois (").
Pompee s'occupa de choses plus s£rieuses, et, soutenu par
Cesar, il favorisa 1'adoption de plusieurs lois, qui toutes an-
non9aient une reaction centre le systeme de Sylla.
La premiere eut pour efiet de donner de nouveau aux tri-
buns le droit de presenter des lois et d'en appeler au peuple ;
deja on leur avait rendu, en 679, la faculte de parvenir aux
autres magistratures.
La seconde avait rapport a la justice. Au lieu de laisser
au senat seul le pouvoir judiciaire, le preteur Aurelius Cotta,
oncle de Cesar, proposa une loi qui devait concilier tous les
intere'ts, en autorisant a prendre les juges par tiers dans les
trois classes, c'est-a-dire dans le senat, dans 1'ordre equestre
et parmi les tribuns du tresor, la plupart plebeiens (8).
Mais la mesure qui contribua le plus a cicatriser les plaies
de la Republique fut le projet d'amnistie du tribun Plotius en
faveur de tous ceux qui avaient pris part a la guerre civile.
(') Plutarque, Crassus, Tin.
(a) Plutarque, Crassus, i et xvi.
(s) " Cotta judicandi munus, quod C. Gracchus ereptum senatui, ad equitea,
Sylla ab illis ad senatum transtulerat, aequaliter inter utrumque ordinem par
titus est." (Velleius Paterculus, II, xxxn.)
LIVEE H, CHAPITEE II.— 684-691. 279
Dans ce nombre etaient compris lea debris de 1'armee de Le-
pidus restes en Espagne depuis la defaite de Sertorius, et
parmi lesquels se trouvait L. Cornelius Cinna, beau-frere de
Cesar. Ce dernier, dans des discours qui ne nous sont pas
parvenus, mais cites par differents auteurs, n'epargna rien
pour assurer devant le peuple le succes de la proposition (').
" II insista sur la convenance de decider promptement cette
mesure de reconciliation, et jit observer que le moment de la
prendre ne pouvait etre plus opportun (*)." Elle fut adoptee
sans difficulte. Tout semblait favoriser le retour aux institu-
tions anciennes. La censure, interrompue pendant dix-sept
ans, fut retablie, et L. Gellius et C. Lentulus, nommes cen-
seurs, exercerent leur charge avec tant de severite, qu'ils
rayerent du senat soixante-quatre de ses membres, probable-
ment creatures de Sylla. Au nombre des exclus figurerent
Caius Antonius, precedemment accuse par Cesar, et Publius
Lentulus Sura, consul de 1'annee 683.
Tous ces changements avaient etc proposes ou acceptes
par Pompee, bien plus pour plaire a la multitude que pour
obeir a des convictions arretees. II avait par la perdu ses
veritables appuis, residant dans les hautes classes, sans
acquerir dans le parti oppose la premiere place, deja occu-
pee par Cesar. Mais Pompee, aveugle sur sa propre valeur,
s'imaginait alors que nul ne pouvait 1'emporter sur lui en
influence ; toujours favorise par les evenements, il avait ete
habitue a voir ceder devant lui et 1' arrogance de Sylla et la
majeste des lois. Malgre un premier refus du dictateur, il
avait obtenu a vingt-six ans les honneurs du triomphe, sans
avoir rempli aucune des conditions legales. Malgre les lois,
un second triomphe lui avait ete accorde, ainsi que le con-
sulat, quoique hors de Rome et sans avoir suivi la hierar-
(') " Equidem mihi videor pro nostra necessitate, non labore, non opera,
non industria defuisse." (Certes, je crois avoir ddploy^ tout le zele, tous les
efforts, toute 1'habilete' que reclamait notre parent<5.) C6sar cit6 par Aulu-Gelle,
XIII, in. — Nonius Marcellus, De la signification diverse des mots, au mot
Necessitas.
(3) Salluste, Fragments, I, 68.
280 HISTOIKE DE JULES CE8AB.
chie obligee des magistratures. Plein de presomption par
les exemples du passe, plein de confiance dans 1'avenir par
les adulations du present, il pensait pouvoir blesser les grands
dans leurs interns sans se les aliener, et flatter les gouts et
les passions du peuple sans rien perdre de sa dignite. Vers
la fin de son consulat, lui, le premier magistrat de la Repu-
blique, lui qui se croyait au-dessus de tous, il se presenta
comme simple sold at a la revue annuelle des chevaliers.
L'effet momentane fut immense, lorsque les censeurs, assis sur
leur tribunal, virent Pompee traverser la foule, precede de
tout 1'appareil du pouvoir consulaire, et amener devant eux
son cheval, qu'il tenait par la bride. La foule, silencieuse
jusque-la, eclata en transports, saisie d'admiration a 1'aspect
d'un si grand homme se glorifiant d'etre simple chevalier et
se soumettant modestement aux prescriptions legales. Mais a
la demande des censeurs, s'il avait fait toutes les campagnes
exigees par la loi, il repondit : " Oui, je les ai toutes faites,
" n'ayant jamais eu que moi pour general (1)." L'ostentation
de la reponse montre que la demarche de Pompee etait une
fausse modestie, forme la plus insupportable de 1'orgueil, sui-
vant 1'expression de Marc-Aurele.
III. Cesar ne dedaignait point non plus les ceremonies,
mais il cherchait a leur donner une signification qui fit im-
c^sar qnesteur pression sur les esprits. L'occasion se presenta
bientot. Peu de temps apres avoir etc nomme ques-
teur et admis au senat, il perdit sa tante Julie et sa femme
Cornelie, et s'empressa de faire de leur oraison funebre une
veritable manifestation politique ("). C'etait la coutume a
Rome de prononcer 1'eloge des femmes, mais seulement lors-
qu'elles mouraient dans un age avance. Cesar, en derogeant
a 1'usage a 1'egard de sa jeune femme, obtint 1'approbation
pub li que; on y vit, selon Piutarque (3), une preuve de sensi-
bilite et de douceur de moeurs ; mais pn n'applaudissait pas
(*) Piutarque, Pompee, xxi.
(") Piutarque, Cesar, T. — Sue'tone, Cesar, VI.
(8) Piutarque, Cesar, v.
LIVKE n, CHAPITEE II.— 684-691. 281
seulement au sentiment de famille, on glorifiait bien plus
1'inspiration de Thomme politique qui avait ose" faire le pa-
negyrique du rnari de Julie, le celebre Harms, dont Pimage
en cire, portee par 1'ordre de Cesar dans la procession fu-
nebre, reparaissait pour la premiere fois depuis les proscrip-
tions de Sylla (').
Apres avoir rendu les derniers devoirs a sa femme, il
accompagna, en qualite de questeur, le preteur Antistius
Vetus, envoy e dans 1'Espagne ulterieure (a). La Peninsule
etait aloi-s divisee en deux grandes provinces : 1'Espagne
citerieure, appelee depuis Tarraconnaise, et 1'Espagne ul-
terieure, comprenant la Betique et la Lusitanie ('). Les
limites des frontieres, on le pense bieu, n'etaient pas exac-
tement determinees, mais, a cette epoque, on considerait
comme telles entre ces deux provinces le saltus Castulo-
nensis, qui repond aux sierras Nevada et Cazorla (4). Au
nord, la delimitation ne pouvait pas etre plus precise, les
Astures n'ayant point etc encore completement soumis. La
capitale de 1'Espagne ulterieure etait Cordoue, ou residait le
preteur (*).
Les villes principales, liees sans doute deja entre elles par
des routes militaires, formaient autant de centres de reunions
generales, qui tenaient des assises pour le jugement des
affaires. Ces reunions s'appelaient conventus civium romano-
rum (6), parce que les membres qui les composaient etaient
des citoyens remains residant dans le pays. Le pr6teur ou
son delegue les presidait une fois par an (T). Chaque pro-
(J) Les images d'^nde, de Romulus et des rois d'Albe la Longue figuraient
aussi aux convois funebres de la famille Julia. (Tacite, Anncdes, IV, ix.)
(2) Plutarque, Cesar, v. — Velleius Paterculus, II, XLIII.
(3) Ciceron, Discours pour la loi Manilla, xn ; — pour Fonteius, n.
(4) Cesar, Guerre civile, I, XXXYIII.
(6) " Sextus Pompeius Cordubam tenebat, quod ejus provincise caput esse
cxistimabatur." (Cesar, Gutrre d'Espagne, in.) — Plutarque, Cesar, XTII.
(*) Ciceron, Deuxieme action conire Verres, II, 13. — Paul Diacre, au mot
Conventus, Miiller, p. 41.
(T) Ciceron, Deuxieme action conire Verres, n, 20, 24, 30 ; IV, 29 ; —
Leitres familieres, XV, iv.
282 HISTOIKE DE JTJLE8 CESAR.
vince de 1'Espagne en avait plusieurs. Au ier siecle de notre
ere, il s'en trouvait trois pour la Lusitanie, et quatre pour la
Betique (1).
Cesar, delegue du preteur, parcourut ces villes, presidant
les assemble es et rendant la justice. II se fit remarquer par
son esprit de conciliation et d'equite (2), et montra aux Es-
pagnols une vive sollicitude pour leurs interets ('). Comme
le caractere des hommes illustres se revele dans les moindres
actions, il n'est pas indifferent de signaler la reconnaissance
que conserva Cesar pour les bons precedes de Vetus. Plu-
tarque nous apprend qu'une etroite union regna depuis con-
stamment entre eux, et Cesar s'empressa de nomnaer le fils de
Yetus questeur, quand il fut lui-meme eleve a la preture (4),
aussi sensible a 1'amitie qu'il fut plus tard oublieux des in-
jures.
Cependant 1'amour de la gloire et la conscience de ses
hautes facultes le faisaient aspirer a un role plus important.
II en manifesta bientot 1'impatient desir, lorsqu'un jour il
visita a Gades, comme 1'avaient fait jadis Annibal et Sci-
pion (6), le fameux temple d'Hercule. A la vue de la statue
d'Alexandre, il deplora en soupirant de n'avoir encore rien
fait, a un age ou ce grand homme avait deja soumis toute la
terre ("). En effet, CSsar avait alors trente-deux ans, a peu
pres 1'jige auquel mourut Alexandre. Ayant obtenu son rap-
pel a Rome, il s'arreta, a son retour, dans la Gaule transpa-
dane (T) (687). Les colonies fondees dans cette contree posso
(') Pline, Histoire naturelle, III, i, et IV, xxxv. Les trois conventus de la
Lusitanie se tenaient £ Emerita, Pax Julia, aujourd'hui Bcja, et a Scalabis ;
les quatre de la Betique 6taient Gades, Corduba, Astigi, Hispalis, aujourd'hui
Cadix, Cordoue, Ecija et Seville.
(5) Dion-Cassius, XLIV, xxxix, XLI.
(*) " Des le commencement de ma questure j'ai t^moigne a cette province
une affection particuliere." (Discours de Cesar aux Espagnols, a Hispalis.
Commentaires, Guerre d'Espagne, XLII.)
(4) Plutarque, Cesar, \.
(*) Tite-Live, XXI, xxi. — Floras, II, xvn.
(6) Plutarque, Parallels d'Alexandre et de Cesar, v. — Suetone, Cesar, vu.
(*) Suetone, Cesar, Tin.
LITRE n, CHAPITKE n.— 684r-691. 283
daient deja le droit latin (jus Z<atii), que leur avait accord^
Pompee Strabon, mais elles demandaient vainement le droit
de cite romaine. La presence de Cesar, deja connu par ses
opinions favorables aux provinces, excita une yive emotion
parmi les habitants, qui voyaient en Ini un representant de
leurs interests et de leur cause. L'enthousiasme fut tel, que
le senat, effraye, se crut oblige de retenir quelque temps en
Italic les legions destinees a 1'armee d'Asie (').
L'ascendant de Pompe'e durait toujours, quoique depuis
son consulat il fut reste sans commandement, s'etant en-
gage, en 684, a n' accepter le gouvernement d'aucune pro-
vince a 1'expiration de sa magistrature (2) ; mais sa popu-
larite commenpait a inquieter le senat, tant il est dans 1'es-
sence de 1'aristocratie de se defier de ceux qui s'elevent et
puisent leurs forces en dehors d'elle. C'etait un motif de
plus pour Cesar de se Her davantage avec Pompee ; aussi le
seconda-t-il de toute son influence, et, soit pour cimenter ce
rapprochement, soit par inclination pour une personne belle
et gracieuse, il epousa, peu de temps apres son retour,
Pompeia, parente de Pompee et petite-fille de Sylla.(3). II
etait alors tout a la fois 1'arbitre de 1'elegance, 1'espoir du
parti dernocratique, et le seul homme public dont les opinions
et la conduite n'eussent jamais varie.
IV. La decadence d'un corps politique est evidente lors-
que, au lieu de venir de son initiative prevoyante, les mesures
les plus utiles ;\ la gloire du pays sont provoquees Ij0l Q^^^
par des hommes obscurs et souvent decries, or- (687)-
ganes fideles, mais fletris, de 1'opinion publique. Ainsi les
propositions faites a cette epoque, loin d'etre inspirees par le
senat, furent mises en avant par des individus peu consideres
et imposees par 1'attitude violente du peuple. La premiere
cut rapport aux pirates qui, soutenus et encourages par
(') Su^tone, Cesar, vm.
(2) Velleius Paterculus, H, xxxi.
(8) FiUe de Q. Pompeius Rufus et de Fausta, fille de Sylla. — Plutarque,
Cesar, v. — Suetone, Cesar, TI.
284 HISTOIRE DE JULES CESAE.
Mithridate, infestaient depuis longtemps les mers et rava-
geaient toutes les cotes ; une repression energique 6tait in-
dispensable. Oes audacieux aventuriers, dont les guerres
civiles avaient beaucoup accru le nombre, etaient devenus
une veritable puissance. Partant de la Cilicie, leur centre
commun, ils armaient des flottes entieres et trouvaient un
refuge dans les villes importantes ('). Us avaient pille le port
si frequente de Gae'te, ose descendre a Ostie et emmener les
habitants en esclavage, coule en pleine raer une flotte romaine
sous les ordres d'un consul, et fait prisonniers deux preteurs (").
Non-seulement des etrangers deputes vers Rome, mais des
ambassadeurs de la Republique, etaient tombes entre leurs
mains, et elle avait subi la honte de les racheter ('). Enfin
les pirates interceptaient les arrivages de ble, indispensables
a 1'approvisionneraent de la ville. Pour remedier a un £tat
de choses si humiliant, le tribun du peuple Aulus Gabinius
proposa de confier la guerre centre les pirates a un seul gene"-
ral, de lui donner pour trois ans des pouvoirs etendus, des
forces considerables, et de placer plusieurs lieutenants sous
ses ordres (4). L'assemblee du peuple accepta a 1'instant cette
proposition, malgre le caractere peu estim6 de son auteur, et
le nom de Pompee fut dans toutes les bouches ; mais " les
" senateurs, dit Dion-Cassius, auraient mieux aime souffrir les
" plus grands maux de la part des pirates que d'investir Pom-
" pee d'un tel pouvoir (s) ; " peu s'en fallut qu'ils ne missent
a mort, dans la curie meme, le tribun auteur de la motion. A
peine la multitude eut-elle connu 1' opposition des senateurs,
qu'elle accourut en foule, envahit le lieu de la seance, et les
eut massacres s'ils ne se fussent soustraits a sa fureur (8).
(') Les vaisseaux des corsaires montaient a plus de mille, et les villes dont
ils s'6taient empares a quatre cents. (Plutarque, Pompee, xxiu.)
(a) Plutarque, Pompee, xxiv.
(3) Ciceron, Discoura pour la loi Manilla, xu.
(4) " Aulus Gabinius etait un tres-mauvais citoyen, nullement inspir6 par
1'amour du bien public." (Dion-Cassius, XXXVI, vi.)
(6) Dion-Cassius, XXXVI, vn.
(') Plutarque, Pompee, XXTI.
LIVKE n, CHAPITBE IT. — 684-691. 285
Le projet de loi soumis aux suffrages du peuple, attaqu6
par Catulus et Q. Hortensius, energiquement appuye par
Cesar, est alors adopte, et 1'on contere pour trois ans a
Pompee 1'autorite proconsulaire sur toutes les mers et sur
toutes les cotes jusqu'a cinquante milles dans 1'interieur ; on
lui accorde 6,000 talents (35 millions) (*), vingt-cinq lieute-
nants, et la faculte de prendre les vaisseaux et les troupes
qu'il jugerait n£cessaires. Les allies, les Strangers et les
provinces furent appeles a concourir a 1'expedition. On
equipa cinq cents navires, on leva cent vingt mille hommes
d'infanterie et cinq mille chevaux. Le senat sanctionna mal-
gre lui les dispositions de cette loi, dont 1'utilite fut si mani-
feste, qu'il suffit de sa publication pour faire a 1'instant baisser
le prix du ble dans toute 1'Italie (*).
Pompee adopta un plan habile pour aneantir la piraterie.
II divisa les cotes de la Mediterranee, depuis les colonnes
d'Hercule jusqu'a 1'Hellespont, et les cotes meridionales de
la met Noire, en dix commandements separes (*) ; a la tete
de chacun de ces commandements, il mit un de ses lieute-
nants. Lui-meme, se reservant la surveillance generale, se
rendit en Cilicie avec le reste de ses forces. Ce vaste plan
protegeait toutes les cotes, ne lassait aucun refuge aux pi-
rates et permettait a la fois de detruire leur flotte et de les
atteindre dans leurs repaires. En trois mois Pompee r^tablit
la seourite des mers, s'empara de mille chateaux ou places
fortes, detruisit trois cents villes, prit huit cents navires et fit
vingt mille prisonniers, qu'il transfera dans 1'interieur des
terres de 1'Asie, oil il les etnploya a la fondation d'une ville
qui re9ut le nom de Pompeiopolis (4).
(') Dion-Cassius, XXXVI, xr. — Appien, Guerre de Mithridate, xcrv.
(J) Plutarque, Pompee, XXTII. " Le jour mfeme ou vous mites sous ess
ordres vos ann6es navales, le prix du t>16, alors excessif, tomba tout a coup si
bas, que la plus riche recolte, au milieu d'une longue paix, aurait produit a
peine une si heureuse abondance." (Ciceron, Sur la loi Jfanilia, xv.)
(') Floras et Appien ne s'accordent pas completement sur la division de ces
commandements. (Appien, Guerre de Mithridate, xcr. — Floras, III, vi.)
(4) Velleius Paterculus, H, ixxii. — Plutarque, Pompee, xxix.
286 HI8TODSE DE JULES CESAK.
V. A ces nouvelles, 1'enthousiasme redoubla pour Pompee,
alors dans 1'ile de Crete, et 1'on songea a remettre entre ses
Lot Manilla mains le sort d'une autre guerre. Quoique Lucul-
(688). jus eut obtenu de brillants succes contre JVlithri-
date et Tigrane, sa position militaire en Asie commen9ait a
etre compromise. II a\>ait eprouve des revers, 1'insubordina-
tion regnait parmi ses soldats ; sa severite excitait leurs
plaintes, et la nouvelle de 1'arrivee des deux proconsuls de
Cilicie, Acilius Glabrion et Marcius Rex, designes pour com-
mander une partie des provinces jusque-la sous ses ordres,
avait affaibli le respect de son autorite (1). Ces circonstances
determinerent Manilius, tribun du peuple, a faire la proposi-
tion de donner a Pompee le gouvernement des provinces con-
fiees a Lucullus, en y joignant la Bithynie, et en lui conser-
vant le pouvoir qu'il exe^ait deja sur toutes les mers.
"C'etait, dit Plutarque, soumettre a un seul homme tout
" 1'empire romain et priver Lucullus des fruits de ses vic-
" toires (*)." Jamais, en effet, on n'avait confere une telle
puissance a un citoyen, ni au premier Scipion pour abattre
Carthage, ni au second pour detruire Numance. Le peuple
s'habituait de plus en plus a considerer la concentration des
pouvoirs dans une seule main comme 1'unique moyen de salut.
Le senat, taxant ces propositions d'ingratitude, les combattit
avec force^; Hortensius pretendait que si 1'on devait confier
toute 1'autorite a un homme, personne n'en etait plus digne
que Pompee, mais qu'il ne fallait pas accumuler sur un seul
tant d' autorite (*). Catulus s'ecriait que e'en etait fait de la
liberte, et que dorenavant, pour en jouir, on serait force de se
retirer dans les bois et sur les montagnes (4). Ciceron, au
contraire, inaugurait son entree au senat par un magnifique
discours qui nous a ete conserve ; il montrait que 1'interet
bien entendu de la Republique obligeait de remettre le soin
de cette guerre a un capitaine dont les-hauts faits passes,
(') Dion-Cassius, XXXV, xiv et XT.
(a) Plutarque, Pompee, xxxi.
(') Cic6ron, Discours pour la loi Manilla, XTII.
(4) Plutarque, Pompee, xxxi.
LIVEE n, CHAPITKE n. — 684-691. 287
la moderation, 1'integrite, repondaient de 1'avenir. "Tant
" d'autres generaux, disait-il en terminant, ne partent pour
" une expedition qu'avec 1'espoir de s'enrichir ! L'ignorent-
" ils, ceux qui pensent qu'il ne faut point deferer tous les
" pouvoirs & un seul homme, et ne voyons-nous pas que ce
" qui rend Pompce si grand, ce ne sont pas seulement ses
" vertus, mais les vices des autres (') ? " Quant a Cesar, il
seconda de tous ses moyens les efforts de Ciceron (2) pour
1'adoption de la loi, qui, soutenue par le sentiment public et
soumise aux suffrages des tribus, fut adoptee a I'unanimite.
Certes, Lucullus avait bien merite de la patrie, et il etait
cruel de lui enlever la gloire de terminer une guerre qu'il
avait heureusement commencee (') ; mais le succes definitif
de la campagne exigeait son remplacement, et 1'instinct du
peuple ne s'y trompait pas. Souvent, dans les occasions
difficiles, il voit plus juste qu'une assemblee, preoccupee
d'interets de caste ou de personnes, et les evenements lui
donnerent bientot raison.
Lucullus avait annonce" a Rome la fin de la guerre ; Mi-
thridate cependant etait loin d'etre abbattu. Cet ennemi
acharne des Romains, qui continuait la lutte depuis vingt-
quatre anne"es, et que la mauvaise fortune n'avait pu de-
courager, ne voulait traiter, malgre ses soixante-quatre ans
et de recents revers, qu'a des conditions inacceptables pour
les Romains. La renommee de Pomp^e n'etait done pas
inutile contre un pareil adversaire. Son ascendant pouvait
seul ramener la discipline dans 1'armee et intimider les enne-
mis. En effet, sa presence suffit pour retablir 1'ordre et re-
tenir sous les drapeaux les vieux soldats, qui avaient obtenu
leurs conges et voulaient rentrer dans leurs foyers (4) ; ils
(l) Ciceron, Discours pour la loi Manilla, xxni.
(') Dion-Cassius, XXXVI, xxvi. — Plutarque, Jbucullus, L, in.
(3) " Le tribun Manilius, &me vfeale et lache instrument de 1'ambition des
autres." (Velleius Paterculus, n, xxxni.)
(4) " Quant aux Valeriens, informes que lee magistrate de Rome leur avaient
accorde leurs conges, ils abandonnerent tout a fait les drapeaux." (Dion-
Cassius, XXXV, XY.)
288 HISTOIKE DE JULES CESAK.
formaient 1'elite de 1'armee, et ^talent connus sous le nom
de Valeriens ('). D'un autre c6t6, Tigrane, instruit de 1'ar-
rivee de Pompee, abandonna le parti de son beau-pere, de-
clarant que ce general etait le seul auquelil se serait rendu ('),
tant le prestige d'un hoimne, dit Dion-Cassius, 1'emporte sur
celui d'un autre (3).
Manilius demanda aussi le rappel de la loi de Caius Grac-
ehus, en vertu de laquelle la centurie prerogative, au lieu
d'etre tiree au sort dans les premieres classes des tribus,
etait prise indistinctement dans toutes les classes, ce qui fai-
sait disparaitre, dans les elections, les distinctions de rang
et de fortune et privait les plus riches de leurs privileges
electoraux (4).
C'etaient ordinairement, on le voit, les tribuns du peuple
qui, obeissant a 1'inspiration de grands personnages, pre-
naient 1'initiative des mesures les plus populaires. Mais la
plupart, sans desinteressement ni moderation, compromet-
taient souvent, par leur intempestive ardeur ou leurs opi-
nions subversives, ceux qui avaient recours a leurs services.
Manilius reprit tout a coup, en 688, une question qui causait
toujours une grande agitation a Rome : c'etait 1'emancipa-
(J) On appelait Valeriens les soldats de Valerius Flaccus qui, passes sous le
commandement de Fimbria, avaient abandon^ en Asie leur gen6ral pour se
joindre a Sylla. " Ces memes soldats, sous les ordres de Pompee (car il enrola
de nouveau les Valeriens), ne songerent meme pas a se re" volter, tant un homme
1'emporte sur un autre." (Dion-Cassius, XXXV, xvi.)
(2) " H n'y avait point de honte, disait-il, a se soumettre a celui que la for
tune eTevait au-dessus de tous les autres." (Velleius Paterculus, II, xxxvu.)
(3) Dion-Cassius, XXXV, XYI.
(4) Cela ressort d'un passage de Cice>on, compar6 a un autre de Salluste.
En effet, Cicoron, dans son Discowrs pour Murena (xxni), s'exprime ainsi :
" Confusioncm suffragwrum flagitasti, prorogationem legis Maniliae, aequa-
tionem gratiae, dignitatis, su|Tragiorum." II est clair que Ciceron ne pouvait
pas faire allusion a la loi Manilia sur les affranchis, mais a celle de Caius
Gracchus, puisque Salluste emploie, a propos de cette loi, a peu pres les memes
termes, en disant : " Sed de magistratibus creandis baud mihi quidem absurde
placet lex, quam C. Gracchus in tribunatu promulgaverat : ut ex confusis guin-
que classibus sorte centuriae vocarentur. Ita cocequati dignitate pecunia, virtute
anteire alius alium properabit." (Salluste, Lettres d Cesar, vn.)
LTVTRE n, CHAPITEE n. — 084r-691. 289
tion politique des affranchis. II fit adopter par surprise le
rappel de la loi Sulpicienne, qui donnait le vote aux affran-
chis en les distribuant dans les trente-cinq tribus, et pr4ten-
dit qu'il avait le consentement de Crassus et de Pompee.
Mais le senat revoqua la loi quelque temps apres son adop-
tion, d'accord en cela avec les chefs du parti populaire, qui
ne la croyaient pas reclamee par 1' opinion publique (*).
YI. Tandis que toutes les faveurs semblaient s'accumuler
sur Fidole du moment, Cesar, reste a Rome, avait ete nomine
inspecteur (curator) de la voie Appienne (687) (*). C6sar ^}e m,
L'entretien des routes ^attirait a ceux qui s'en rnle(689X
chargeaient avec desinteressement une grande popularite:
celle de Cesar y gagna d'autant plus, qu'il contribua large-
ment a la depense, et y compromit meme sa fortune.
Deux ans apres (689), nomine edile curule avec Bibulus,
il deploya une magnificence qui excita les acclamations de
la foule, toujours avide de spectacles. La place nominee
Comitium, le Forum, les basiliques, le Capitole meme, furent
decorcs avec luxe. Des portiques provisoires s'eleverent,
sous lesquels il exposa une foule d'objets precieux (3). Ces
depenses n'etaient point insolites ; depuis le triomphe du
dictateur Papirius Cursor, tous les ediles avaient 1'habitude
de contribuer a 1'embellissement du Forum (*). Cesar fit
celebrer avec la plus grande pompe les jeux remains, la fete
de Cybele, et donna les plus beaux spectacles .qu'on eut vus
jusqu'alors de betes sauvages et de gladiateurs (e). Le nom-
bre des coinbattants s'eleva, selon Plutarque, jusqu'a trois
cent vingt couples, expression mepnsante, qui prouve le peu
de cas qu'on faisait de la vie de ces hommes. Ciceron,
ecrivant a Atticus, en parle comme nous parlerions au-
(') Dion-Cassius, HI, xxxvi, XL.
(a) Plutarque, Cesar, Y.
(') Su^tone, Cesar, x. — Plutarque, Cesar, r.
(4) Tite-Live, IX, XL.
(§) Dion-Cassius, XXXVH, Tin.
19
290 HISTOIRE DE JULES CESAK.
jourd'hui de chevaux de course (a) ; et le grave Atticus avait
lui-meme des gladiateurs, ainsi que la plupart des grands
personnages de son temps. Ces jeux sanglants, qui nous
paraissent si inhumains, conservaient encore le caractere re-
ligieux qu'ils avaient eu exclusivement dans -le principe ; on
les celebrait en 1'honneur des morts (") ; Cesar les donnait
comme un sacrifice a la memoire de son pere, et y deployait
un luxe inaccoutume (*). Le nombre des gladiateurs qu'il
reunit effraya le senat, et, a 1'avenir, il fut defendu de depas-
ser un certain chiffre. Bibulus, son collegue, etait, il est
vrai, de moitie dans les depenses ; le public cependant rap-
portait a Cesar tout le merite de ce deploiement fastueux
des devoirs de leur charge. Aussi Bibulus disait-il qu'il en
etait de lui comme du temple de Castor et Pollux, lequel,
dedie aux deux freres, n'etait jamais appele que temple de
Castor (4).
Les grands ne voyaient dans la somptuosite de ces jeux
qu'une vaine ostentation, un desir frivole de briller ; ils se
felicitaient de la prodigalite de 1'edile, et presageaient dans
sa ruine prochaine un terme a son influence ; mais Cesar,
en depensant des millions pour amuser la foule, ne faisait
pas de cet enthousiasme passager le seul point d'appui de
sa popularite ; il 1'etablissait sur une base plus solide, en
reveillant dans le peuple des souvenirs de gloire et de
liberte.
(') " Les gladiateurs que vous avez achetes sont une tres-belle acquisition.
On dit qu'ils sont tres-bien exerc,6s, et si vous les aviez voulu louer dans les
deux dernieres occasions, vous auriez retire ce qu'ils vous ont coute." (Cice'-
ron, Lettres d Atticus, IV, iv.)
(a) Servius, Commentaire sur le livre III, vers 67, de FlZneide. — TertiUlien,
Sur les spectacles, v. — Tite-Live, XXIII, xxx ; XXIX, XLVI. — Valere Maxime,
II, IT, §7.
(3) " Quand C6sar, depuis dictateur, mais alors edile, donna des jeux fune-
bres en 1'honneur de son pere, tout ce qui devait servir dans 1'arene e"tait
d'argent ; des lances d'argent brillaient dans les mains des criminels, et per-
9aient les betes farouches, exemples qu'imitent maintenant de simples villes
municipales." (Pline, Histaire naturelle, XXXIII, in.)
(4) Suetone, Cesar, x.
LIVBE H, CHAPITKE n. — 684-691. 291
Non content d'avoir contribue a plusieurs mesures repa-
ratrices, d'avoir gagne Pompee a ses opinions, et tente une
premiere fois de faire revivre la memoire de Marius, il voulut,
par une manifestation eclatante, sonder 1'opinion punlique.
Au moment ou la splendeur de son e'dilite produisait sur la
foule 1'impression la plus favorable, il fit retablir secretement
les trophees de Marius autrefois renverses par Sylla, et donna*
1'ordre de les placer pendant la nuit au Capitole (l). Le len-
demain, quand on vit ces images etincelantes d'or, ciselees
avec un art infini et ornees descriptions qui rappelaient les
victoires remportees sur Jugurtha, sur les Cimbres et sur les
Teutons, les grands se mirent a murmurer, bldmant Cesar
d'oser ressusciter des emblemes seditieux et des souvenirs
proscrits ; mais les partisans de Marius accoururent en grand
nombre au Capitole, faisant retentir ses voutes sacr£es de
leurs acclamations. Beaucoup versaient des, larmes d'atten-
drissement en voyant les traits veneres de leur ancien
general, et proclamaient Cesar le digne successeur de ce
grand capitaine (").
Inquiet de ces demonstrations, le senat s'assembla, et
Lutatius Catulus, dont le pere avait ete une des victimes de
Marius, accusa Cesar de vouloir renverser la Republique,
" non plus secretement par la mine, mais ouvertement, en la
" battant en breche (.')." Cesar repoussa cette attaque, et ses
partisans, heureux de ce succes, s'ecriaient a 1'envi " qu'il
" 1'emporterait sur tous ses rivaux, et qu'avec Pappui du peu-
" pie il occuperait le premier rang dans la Republique (')."
Desormais le parti populaire avait un chef.
Le temps de son edilite expire, Cesar sollicita la mission
d'aller transformer I'lSgypte en province romaine (6). II s'agis-
sait de faire executer un testament du roi Ptolemee Alexas
(') Su6tone, Cesar, xi.
(a) Plutarque, Cesar, vi.
(3) Plutarque, Cesar, vi.
(4) Plutarque, Cesar, TI.
(6) Sue tone, Cesar, xi. — Cice"ron, Premier discours siir la lot ayraire, i, 16.
292 HISTOIRE DE JULES CESAR.
ou Alexandra ('), qui, a 1'exemple d'autres rois, avait laisse
ses £tats au peuple romain. Mais 1'existence du testament
etait revoquee en doute (*), et il semble que le senat (") recula
devant la prise de possession d'une si riche contree, craignant,
comme plus tard Auguste, de rendre trop puissant le procon-
sul qui la gouvernerait. La mission de reduire I'lCgypte en
province romaine etait "brillante et fructueuse. Elle cut donno
a ceux qui en auraient 6te charges un pouvoir militaire etendu
et la disposition de grandes ressources. Crassus se mit aussi
sur les rangs ; mais, apres de longs debats, le senat fit eehouer
les pretentious rivales (4).
Yers le meme temps, alors que Crassus s'effo^ait de faire
admettre les habitants de la Gaule transpadane aux droits
de citoyens remains, le tribun du peuple Caius Papius fit
adopter une loi pour 1'expulsion de Rome de tous les etran-
gers (5). Or, dans leur orgueil, les Remains qualifiaient ainsi
ceux qui n'etaient pas Latins d'origine ('). Cette mesure de-
vait surtout atteindre les Transpadans, devoues a Cesar, qui
avait deja pro mis de leur faire accorder le titre de citoyens,
qu'on leur refusait. On craignait qu'ils ne s'introduisissent
dans les cornices, car depuis 1'emancipation des Italiotes il
etait difficile de distinguer ceux qui avaient le droit de voter,
(') Justin, xxxix, 6. — Scholiaste de Bobbio, sur le Discours de Ciceron
" De rege Alexandrine," p. 880, 6d. Orelli.
(2) Ciceron, Deuzidme discours contre la loi agraire, xvi.
(3) " Auguste, parmi d'autres maximes d'Etat, s'en fit une de sequestrer
.1'Egypte, en defendant aux senateurs et aux chevaliers remains du premier rang
d'y aller jamais sans sa permission. II craignait que I'ltalie ne fut affam6e par
le premier ambitieux qui s'emparerait de cette province, ou, tenant les clefs de
la terre et de la mer, il pourrait se defendre, avec trSs-peu de soldats, contre
de grandes armees." (Tacite, Annales, IT, LIX.)
(4) Su6tone, Cesar, xi.
(5) Dion-Cassius, XXXVII, ix.
(8) " Vous me qualifiez d'etranger parce que je sors d'une ville municipale.
Si vous nous regardcz comme des etrangers, quoique d6ja notre nom et notre
rang soient bien assez dtablis dans Rome et dans 1'opinion publique, combicn
done, a vos yeux, doivent-ils etre des dtrangers ces comp6titeurs, 1'elite de
I'ltalie, qui viennent de tous cotes vous disputer les magistratures et les
honneurs ? " (Ciceron, Discours pour P. Sylla, vm.)
LIVKE H, CHAPITKE H.— 684r-691. 293
puisque souvent meme les esclaves participaient frauduleuse-
tnent aux elections (').
VII. Cesar reprit bientot la lutte politique engagee au de-
but de sa carriere centre les instruments encore
vivants de 1' oppression des temps passes. II ne quo-
negligea aucune occasion d'appeler sur eux les ri-
gueurs de la justice ou la fletrissure de 1'opinion.
La longue duree des troubles civils avait donne naissance
a une espece de malfaiteurs appeles sicarii ('), commettant
toute sorte de meurtres et de brigandages. Des 674, Sylla
avait rendu centre eux edit severe, qui exceptait toute-fois
les executeurs de ses vengeances soldes par le tresor ('). Ces
derniers etaient en butte a 1'animadversion publique, et, quoi-
que Caton cut obtenu la restitution des sommes allouees
comme prix de la tete des proscrits (4), personne n'avait en-
core ose les traduire en justice ('). Cesar, malgre la loi de
Sylla, les mit en accusation.
Sous sa presidence, en qualite dejud&c qucestionis, L. Lus-
cius, qui, par ordre du dictateur, avait fait p6rir trois pro-
scrits, et L. Bellienus, oncle de Catilina et meurtrier de
Lucretius Ofella, furent mis en jugement et condamn6s (6).
Catilina, accuse a 1'instigation de L. Lucceius, orateur et his-
torien, ami de Cesar, pour avoir tue le celebre M. Marius
Gratidianus, fut absous (T).
(') Voy. Drumann, Julii, 147. •
(2) J. Paul, Sentences, V, 4, p. 417, &1. Huschke. — Justinien, Inttitutet,
IV, xvin, § 5. — Ulpien, Sur T office dv> proconsul, vii.
(3) " Puis dans I'instruction dirigee centre les sicaires, et les exceptions pro-
posees par la loi Cornelia, il rangea parmi ces malfaiteurs ceux qui, pendant la
proscription, avaient re?u de 1'argent du tr&sor public pour avoir rapporte a
Sylla les tetes des citoyens romains." (Suetone, Cesar, xi.)
(4) Plutarque, Caton, xxi. — Dion-Cassius, XLVII, vi.
(*) Cicdron, Troisieme discours sur la loi agraire, iv.
(8^ Dion-Cassius, XXXVII, x. — Asconius, Commentaire sur le discours de
Ciceron " In toga Candida," p. 91, 92, ed. Orelli.
(7) Asconius " In toga Candida," p. 91.
294: HISTOIKE DE JULES CESAK.
VIIL Tandis que Cesar s'effo^ait de reagir legale»ient
centre le systeme de Sylla, un autre parti, compose d'am-
bitieux et de mecontents perdus de dettes, tentait
Consplrations
contre le s6nat depuis longtemps d arnver au pouvoir par les
complots. De ce nombre avaient ete, des 688,
Cn. Pison, P. Sylla, P. Autronius et Catilina. Ces hommes,
avec des antecedents divers et des qualites differentes, etaient
egalemeut decries, et cependant ils ne manquaient pas d'ad-
herents dans la classe inferieure, dont ils flattaient les pas-
sions ; dans la classe elevee, dont ils servaient la politique ou
les rancunes. P. Sylla et Autronius, apres avoir ete designes
consuls en 688, avaient ete raycs pour brigue de la liste du
senat. La rumeur publique me*la a leurs sourdes manoeuvres
les noms de Crassus et de Cesar ; mais etait-il probable que
ces deux hommes, dans des positions si opposees, et meme
divises entre eux, se fussent entendus pour entrer dans un
complot vulgaire; et n'etait-ce pas une nouvelle inconse-
quence de la calomnie d'associer dans la meme conspiration
Cesar, a cause de ses immenses dettes, et Crassus, a cause de
ses immenses richesses ?
Remarquons, d'ailleurs, que chacune des factions qui s'agi-
taient alors devait chercher a compromettre, pour se 1'appro-
prier, un personnage tel que Cesar, en evidence par son nom,
sa generosite et son courage.
Une affaire restee obscure, mais qui fit alors grand bruit,
montra le progres des idees de desordre. Tin des conjures,
Cn. Pison, avait pris part aux tentatives d'assassinat centre
les consuls Cotta et Torquatus ; il obtint pourtant, par le
credit de Crassus, d'etre envoye comine questeur pro prcetore
dans 1'Espagne citerieure ; le senat, pour s'en debarrasser, ou
dans le douteux espoir de trouver en lui un appui contre
Pompee, dont la puissance commenjait a paraitre redoutable,
avait consent! a lui accorder cette province. Mais, en 691,
a son arrivee en Espagne, il fut tue par son escorte, d'autres
disent par de secrets emissaires de Pompee ('). Quant a
(') Salluste, Catilina, xix.
LIVKE n, CHAPITEE H. — 684-691. 295
Catilina, il n'etait pas homme a flechir sous le poids des mal-
heurs de ses amis ou de ses propres echecs ; il mit une nou-
velle ardeur a braver les perils d'une conjuration et a poursui-
vre les honneurs du consulat. C'etait pour le senat 1'adver-
saire le plus dangereux. Cesar appuyait sa candidature.
Dans un esprit d' opposition evident, il soutenait tout ce qui
pouvait nuire a ses ennemis et favoriser un changement de
systeme. D'ailleurs tous les partis etaient contraints de
transiger avec ceux qui jouissaient de la faveur populaire.
Les grands accepterent comme candidat C. Antonius Hybri-
da, homme sans valeur, capable settlement de se vendre et de
trahir ('). Ciceron, en 690, avait promis a Catilina de le de-
fendre (*), et, une annee auparavant, le consul Torquatus, un
des chefs les plus estimes du senat, plaida pour le ,meme indi-
vidu, accuse de concussion (').
IX. On le voit, le malheur des temps obligeait
• t / Difflculte de
les hommes les plus considerables a compter avec constuuer un
, , , , i i • parti nou vcau.
ceux que leurs antecedents semblaient vouer au
mepris. ,
Aux epoques de transition, et c'est la 1'ecueil, lorsqu'il
faut choisir entre un passe glorieux et un avenir inconnu, les
hommes audacieux et sans scrupules se mettent seuls en
avant ; les autres, plus timides et esclaves de prejuges, res-
tent dans 1'ombre ou font obstacle au mouvement qui en-
traine la societe dans de nouvelles voies. C'est toujours un
grand mal pour un pays en proie aux agitations quand le
parti des honnetes gens ou celui des bons, comme 1'appelle
Ciceron, n'embrasse pas les idees nouvelles pour les diriger
en les moderant. De la des divisions profondes. D'un cote,
des gens souvent sans aveu s'emparent des passions bonnes
*
(') Plutarque, Ciceron, xv.
(*) " Je me prepare en ce moment 4 deTendre Catilina, mon comp^titeur.
J'espere, si j'obtiens son acquittement, le trouver dispos6 a s'entendre avec
moi sur nos demarches ; s'il en est autrement, je prendrai mon parti." (Cic6-
ron, Lettres d Atticus, I, n.)
(3) Ciceron, Pour P. Sylla, xxix, 81.
296 HISTOIEE DE JULES CESAK.
ou mauvaises de la foule; de 1'autre, les gens honorables,
immobiles ou hargneux, s'opposent a tout progres et susci-
tent par leur resistance obstinee des impatiences legitimes et
des violences regrettables. L'opposition de ces derniers a le
double inconvenient de laisser le champ libre a ceux qui va-
lent moins qu'eux et d'entretenir le doute dans 1'esprit de
cette masse flottante qui juge les partis bien plus par 1'hono-
rabilite' des hommes que par la valeur des idees.
Ce qui se passait alors a Rome en offre un exemple frap-
pant. N'etait-il pas juste, en effet, qu'on hesitat a preferer a
la faction qui avait a sa tete des personnages illustres tels
qu'Hortensius, Catulus, Marcellus, Lucullus et Caton, celle
qui comptait pour soutiens des individus tels que Gabinius,
Maniiius, Catilina, Vatinius et Clodius ? Quoi de plus legi-
time, aux yeux des descendants des anciennes families, que
cette resistance a tout changement et cette disposition a con-
siderer toute reforme comme une utopie et presque comme
un sacrilege ? Quoi de plus logique pour eux que d'admirer
la fermete d'ame de Caton, qui, jeune encore, se laisse mena-
cer de mort plutot que d'admettre la possibilite de ,devenir
un jour le defenseur de la cause des allies reclamant les
droits de citoyens remains (') ? Comment ne pas compren-
dre les sentiments de Catulus et d'Hortensius defendant
avec obstination les privileges de 1'aristocratie et manifestant
leurs craintes devant cet entrainement general a concentrer
les pouvoirs dans les mains d'un seul?
Et cependant la cause soutenue par de tels hommes etait
condamnee a perir comme toute chose qui a fait son temps.
Malgre leurs vertus, ils n'etaient qu'un obstacle de plus a la
marche reguliere de la civilisation, parce qu'il leur manquait
les qualites les plus essentielles dans les temps de revolution,
la juste appreciation des besoins du moment et des problemes
de 1'avenir. Au lieu de chercher ce qu'on pouvait sauver
du naufrage de 1'ancien regime venant se briser contre un
ecueil redoutable, la corruption des mo3urs politiques, ils se
(J) Plutarquc, Caton, in.
LIVEE n, CHAPITRE n. — 684-691. 297
refusaient & admettre que les institutions auxquelles la Re-
publique avait du sa grandeur amenassent alors sa deca-
dence. Effrayes de toute innovation, ils confondaient dans
le meme anatheme les entreprises seditieuses de quelques
tribuns et les justes reclamations des peuples. Mais leur
influence etait si considerable, et des idees consacrees par le
temps ont un tel empire sur les esprits, qu'ils eussent encore
empeche le triomphe de la cause populaire, si Cesar, en se
mettant a sa tete, ne lui eut donne un nouvel eclat et une
force irresistible. Un parti, comme une armee, ne peut
vaincre qu'avec un chef digne de le commander, et tous
ceux qui, depuis les Gracques, avaient arbore 1'etendard des
reformes, 1'avaient souille dans le sang et compromis dans
les emeutes. Cesar le releva et le purifia. Pour constituer
son parti, il recourut quelquefois, il est vrai, a des agents peu
estimables ; le meilleur architecte ne peut batir qu'avec les
materiaux qu'il a sous la main ; mais sa constante pre"occupa-
tion fut de s'associer les hommes les plus recommandables,
et il n'epargna aucun effort pour s'adjoindre tour a tour
Pompee, Crassus, Ciceron, Servilius Ca?pion, Q. Fufius Ca-
lenus, Sery. Sulpicius et tant d'autres.
Dans les moments de transition, lorsque le vieux systeme
est a bout et que le nouveau n'est point assis, la plus grande
diificult6 ne consiste pas a vaincre les obstacles qui s'op-
posent a 1'avenement d'un regime appele par les vceux du
pays, mais a 1'etablir solidement, en le fondant sur le con-
cours d'hommes honorables, penetres des idees nouvelles et
fermes dans leurs principes.
CHAPITRE TROISIEME.
(691-695.)
I. Dans 1'annee 690, les candidats au consulat etaient
Ciceron, C. Antonius Hybrida, L. Cassius Longinus, Q. Cor-
nificius, C. Lucinius Sacerdos, P. Sulpicius Galba
tonius, consuls et Catilina ('). Instruit des trames ourdies depuis
si longtemps, le senat se decida a combattre les
menees de ce dernier en portant toutes les voix dont il dis-
posait sur Ciceron, qui fut elu a 1'unanimite1, et prit possession
de sa charge au commencement de 691. Ce choix suppleait
a la mediocrite de son collegue Antonius.
L'orateur illustre, dont la parole eut tant d'autorite, etait
ne a Arpinum, de parents obscurs; il avait serri quelque
temps dans la guerre des allies (J) ; puis, ses discours lui
valurent une grande reputation, entre autres la defense du
jeune Roscius, que le dictateur voulait depouiller de 1'heri-
tage paternel. Apres la mort de Sylla, il fut nomme questeur
et envoye en Sicile. En 684, il poursuivit de sa parole im-
placable les atrocites deVerres; enfin, en 688, il obtint la
preture, et montra dans cette charge les sentiments de haute
probite et de justice qui le distinguerent pendant toute sa
carriere. Mais 1'estime de ses concitoyens n'eut pas suffi,
dans les temps ordinaires, pour le faire arriver a la premiere
magistrature. " La crainte de la conjuration, dit Salluste, fut
" cause de son dlevation. En d'autres circonstances, 1'orgueil
(') Asconius, Argument du discours de Ciceron " In toga Candida," p. 82,
6d. Orelli.
(") Plutarque, Ciceron, in.
LIVEE n, CHAPITEE m. — 691-695. 299
"de la noblesse se serait revolte d'un pareil choix. Elle
" aurait cm le consulat profane, si, meme avec un me"rite
" superieur, un homme nouveau (l) 1'avait obtenu ; mais, a
" 1'approche du pe"ril, 1'envie et 1'orgueil se turent (')." L'aris-
tocratie romaine devait avoir bien perdu de son influence,
puisque, dans un moment critique, elle supposait a un homme
nouveau plus d'autorite sur le peuple qu'a un homme sorti de
son sein.
Par sa naissance, par ses instincts, Ciceron appartenait au
parti populaire ; toutefois I'irre'solution de son esprit, sensible
a la flatterie, la crainte des innovations, 1'avaient conduit a
servir tour a tour les rancunes des grands ou celles du peu-
ple ('). D'un coeur droit, mais pusillanime, il ne voyait juste
que lorsque son amour-propre n'etait pas en jeu ou son interet
en peril. £lu consul, il se rangea du cot6 du senat, et s'op-
posa a toutes les propositions avantageuses a la multitude.
Cesar estimait son talent, mais avait peu de confiance dans
son caractere ; aussi fut-il contraire a sa candidature et hostile
pendant tout son consulat.
II. A peine Ciceron etait-il entre en fonctions, que. le
tribun P. Servilius Rullus renouvela un de ces projets qui,
depuis des siecles, avaient pour effet d'exciter au j^j a^j^ de
plus haut degre et 1'avidite des proletaires et les EulluB-
coleres du senat : c'etait une loi agraire.
Elle contenait les dispositions suivantes : vendre, sauf
(') On appelait hommes nouveaux ceux qui, parmi leurs ancfetres, n'en
comptaient aucun ayant exerce une magistrature 61ev6e. (Appien, Guerre*
civiles, II, n.) Ciceron confirme aussi ce fait : " Je suis le premier homme
nouveau que, depuis un grand nombre d'ann6es, on se rappelle vous avoir vus
nommer consul ; et ce poste Eminent, oii la noblesse s'etait en quelque sorte
retranch4e, et dont elle avait ferm6 toutes les avenues, vous en avez, pour
me placer a votre tete,*forc6 les barrieres ; vous avez voulu que le m6rite
les trouvat desormais ouvertes." (Cic6ron, Deuxieme discours sur la loi
agraire, i.)
(2) Salluste, Catilina, xxin.
(3) " Ciceron favorisait tant6t les uns, tantot les autres, pour etre recherch6
par les deux partis." (Dion-Cassius, XXXVI, xxvi.)
300 HI8TOIEE DE JULES CE8AK.
certaines exceptions ('), les territoires recemment conquis,
et quelques autres domaines peu productifs" pour l'£tat ; en
consacrer le prix a acheter a 1'amiable en Italic des terres
qui seraient partagees entre les citoyens indigents ; faire
nommer, suivant le mode usite pour 1' election du grand pon-
tife, c'est-a-dire par dix-sept tribus tirees au sort sur les
trente-cinq, dix commissaires ou decemvirs, auxquels serait
laissee pendant cinq ans la faculte absolue et sans controle
de distribuer ou d'aliener les domaines de la Republique et
les proprietcs privees partout ou ils le voudraient. Nul ne
pouvait etre nomme s'il n'ctait present a Rome, ce qui ex-
cluait Pompee, et 1'autorite des decemvirs devait ^tre sanc-
tionnee par une loi curiate. A eux seuls on confiait le droit
de decider ce qui appavtenait a 1'^tat et aux particuliers.
Les terres du domaine public qui ne seraient point alienees
etaient frappees d'un impot considerable (2). Les decemvirs
avaient aussi le pouvoir de faire rendre compte a tous les
generaux, Pompee excepte, du butin, de 1'argent re9u pen-
dant la guerre, mais non encore verse au tresor, ou non
employe a quelque monument. II leur etait permis de fonder
des colonies partout ou ils le jugeraient a propos, particu-
lierement sur le territoire de Stella et dans Yager de Cam-
panie, ou cinq mille citoyens romains devaient etre etablis.
En un mot, 1'administi'ation des revenus et des ressources
de 1'Etat se trouvait presque tout entiere entre leiirs mains ;
on leur donnait de plus des licteurs ; ils pouvaient prendre
les auspices, et choisir parmi les chevaliers deux cents per-
sonnes pour faire executer dans les provinces leurs ordon-
nances, qui etaient sans appel.
Ce projet oifrait des inconvenients, mais aussi de grands
avantages : Rullus, certes, avait tort de ne pas designer
tous les endroits oil il voulait etablir des colonies, de faire
(') Deuxieme discours mr la loi affraire, XXT.
(*) Les territoires conc6des par un traite 6taient excepies, ce qui affran-
chissait de cette obligation le territoire africain, devenu, depuis Scipion,
domaine de la Republique, et donne par Pompee a Hicmpsal. En Campanie,
chaque colon devait avoir dix jugera, et, sur le territoire de Stella, douze.
LIVEE n, CHAPITBE HI.— 691-695. 301
deux exclusions, 1'une favorable, 1'autre defavorable i
Pompee, d'attribuer aux decemvirs des pouvoirs trop
etendus, pretant a des actes arbitraires et a des specula-
tions; neanmoins son projet avait un but politique important.
Le domaine public, envahi par des usurpations ou par les
colonies de Sylla, avait presque disparu. La loi le reconsti-
tuait au moyen de la vente des territoires conquis. D'uu
autre cote, les terres confisquees en grand nombre par Sylla,
et donnees ou vendues a vil prix a ses partisans, avaient subi
une depreciation generale, car la propriete en etait sujette a
contestation, et elles ne trouvaient plus d'acquereurs. La
Republique, tout en venant au secours de la classe pauvre,
avait done interet a relever le prix de ces terres et & rassurer
les detenteurs. Le projet de Rullus etait, en fait, une veri-
table loi d'indemnite. II y a de ces injustices qui, sanctionnees
par le temps, doivent 1'etre aussi par la loi, afin d'eteindre
les causes de dissensions en rendant aux existences leur secu-
rite, aux proprieties leur valeur.
Si le grand orateur avait su s'elever au-dessus des ques-
tions de personnes et de parti, il aurait, comme Cesar,
appuye la proposition du tribun, sauf :i 1'amender dans ce
qu'elle avait de trop absolu ou de trop vague ; mais, circon-
venu par la faction des grands et desirant plaire aux che-
valiers, dont la loi lesait les interets, il 1'attaqua avec sa
faconde ordinaire, en exagerant ses cot6s defectueux. Elle
ne profiterait, disait-il, qu'a un petit nombre de personnes.
En paraissant favoriser Pompee, elle lui otait, & cause de
son absence, la chance d'etre choisi pour decemvir. Elle
permettait a quelques individus de disposer de royaumes
comme l'£gypte et des immenses territoires de 1'Asie; Ca-
poue deviendrait la capitale de 1'Italie, et Rome, entouree
d'une ceinture de colonies militaires devouees a dix nouveaux
tyrans, perdrait son independance. Acheter des terres au
lieu de partager Yager publicus etait une monstruosite, et il
ne pouvait admettre qu'on engageat la population a abandon-
ner la capitale pour aller languir dans les campagnes. Puis,
faisant ressortir le double interet personnel de 1'auteur de la
302 HISTOIRE DE JULES CESAB.
loi, il rappela que le beau-pere de Rullus s'etait enrichi des
depouilles des proscrits, et que Rullus lui-meme se reservait
la faculte d'etre nomine decemvir.
Ciceron neanmoins signale clairement le caractere poli-
tique du projet, tout en le blamant, lorsqu'il dit : " La nou-
" velle loi enrichit ceux qui occupaient les terres domaniales,
" et les soustrait a 1'indignation publique. Que de gens sont
" embarrasses de leurs vastes possessions, et ne peuvent sup-
" porter la haine attachee aux largesses de Sylla ! Combien
" voudraient les vendre et ne trouvent point d'acbeteurs !
" Combien cliercbent un moyen, quel qu'il soit, de s'en dessai-
" sir ! . . . Et vous, Remains, vous irez vendre ces revenus
" que vos a'ieux vous ont acquis au prix de tant de sueurs et
" de sang, pour augmenter la fortune et assurer la tranquillite
" des possesseurs des biens confisques par Sylla (') ! "
On le voit, Ciceron semble nier la necessite de faire cesser
les inquietudes des nouveaux et nombreux acquereurs de cette
sorte de biens nationaux ; et cependant, lorsque peu de temps
apres un autre tribun proposa de relever de la degradation
civique les fils des proscrits, il s'y opposa, non que cette re-
paration lui parut injuste, mais par la crainte que la rehabili-
tation dans les droits politiques n'entrainat la reintegration
dans les proprietes, mesure qui eut, selon lui, bouleverse tous
les interets (2). Ainsi, par une etrange inconsequence, Cice-
ron combattit ces deux lois de conciliation : 1'une parce qu'elle
rassurait, 1'autre parce qu'elle inquietait les detenteurs des
biens des proscrits. Pourquoi faut-il que, chez des hommes
superieurs, mais sans convictions, le talent ne serve trop sou-
vent qu'a soutenir avec la meme facilite les causes les plus
opposees ! L'opinion de Ciceron triompba neanmoins, grace
a son eloquence, et le projet, malgre la vive adhesion du peu-
(') Ciceron, Deuxibne discours sur la loi affraire, XXTI.
(2) Ciceron, Lettres d Atticus, II, 1. — Plutarque, Ciceron, xvn. —
" Lorsque de jeunes Romains remplis de m6rite et d'honneur se trouvaient
dans une position telle, que leur admissibilite aux magistratures eut aniene le
boulevenement de 1'Etat, j'osai braver leur iuimitie, leur faire interdire I'accfes
aux cornices et aux honneurs." (Cic6ron, Discours centre L. Pison, u.)
LIVKE n, CHAPCTKE m.— 691-695. 303
pie, rencontra dans le senat une telle resistance, qu'il iut
abandonne avant d'avoir 6te renvoye aux cornices.
Cesar appuya la loi agraire, parce qu'elle relevait la valeur
du sol, faisait cesser la defaveur attachee aux biens nationaux,
augmentait les ressources du tresor, empechait les dilapida-
tions des generaux, delivrait Rome d'une populace turbulente
et dangereuse en l'arrachant a 1'abrutissement et & la misere.
II soutint la rehabilitation des enfants des proscrits, parce que
cette mesure, profondement reparatrice, mettait un terme a
1'une des grandes iniquites du regime passe.
II y a des victoires qui affaiblissent le vainqueur plus que
le vaincu. Tel fut le succes de Ciceron. Le rejet de la loi
agraire et de la reclamation des fils des proscrits augmenta
considerablement le norabre des mecontents. Une foule de
citoyens, pousses par les privations et par un deni de justice,
allerent grossir les rangs des conspirateurs qui, dans 1'ombre,
preparaient une revolution, et Cesar, blesse de voir le senat
meconnaitre cette sage et ancienne politique qui avait sauve
Rome de tant d' agitations, resolut de saper par tous les moyens
son autorite. Dans ce but, il engagea le tribun T. Labienus,
le merne qui fut plus tard un de ses meilleurs lieutenants, £ sou-
lever une accusation criminelle qui etait une attaque directe
contre 1'abus de 1'une des prerogatives du gouvernement (').
in. Depuis lougtemps, lorsque des troubles interieurs ou
exte"rieurs etaient a craindre, on mettait, pour ainsi dire,
Rome en etat de siege par la formule sacramen-
telle d'apres laquelle il etait enjoint aux consuls
de veiller d ce gue la jRepublique ne repdt aucun
dommage ; alors le pouvoir des consuls etait sans limites (*),
et sou vent, dans des seditions, le senat avait profite de cette
(') " On veut oter & la R6publique tout refuge, toute garantie de salut en
des conjonctures difficiles." (Ciceron, Discours pour Jfabirius, n.)
(2) " Cette puissance supreme que, d'apres les institutions de Rome, le s6-
nat confere aux magistrats consiste 4 lever des troupes, a faire la guerre, a
contenir dans le devoir, par tous les moyens, les allies et les citoyens ; A escr-
cer souverainement, tant a Rome qu'au dehors, 1'autorite civile et militaire.
304: HISTOIKE DE JULES CESAR.
omnipotence pour se defaire de certains factieux sans obser-
ver les formes de la justice. Plus les agitations etaient
devenues frequentes, plus on avait use de ce remede extreme.
Les tribuns protestaient toujours inutilement centre une
mesure qui suspendait toutes les lois etablies, legitimait les
assassinats, faisait de Rome un champ de bataille. La-
bienus tenta de nouveau d'emousser dans les mains du senat
une arme si redoutable.
Trente-sept* annees auparavant, on s'en souvient, Satur-
ninus, promoteur violent d'une loi agraire, s'etait, a la faveur
d'une emeute, empare du Capitole"; la patrie avait ete de-
claree en danger. Le tribun perit dans la lutte, et le sena-
teur C. Rabirius se vanta de 1'avoir tue. Malgre ce long
intervalle de temps, Labienus accusa Rabirius d'apres une
vieille loi de perduellion, qui ne laissait pas au coupable,
comme la loi de lese-majeste, la faculte de 1'exil volontaire,
et, en le -declarant ennemi public, autorisait centre lui des
supplices cruels et ignominieux (l). Cette poursuite provo-
qua une vive agitation ; le senat, qui sentait 1'atteinte portee
a ses privileges, ne voulait pas qu'on mit quelqu'un en cause
pour 1'execution d'un acte autorise par lui-meme. Le peuple
et les tribuns, au contraire, insistaient pour que 1'inculpe fut
traduit devant un tribunal. Toutes les passions etaient en
jeu. Labienus pretendait venger un de ses oncles, massacre
avec Saturninus, et il avait eu 1'audace d'exposer au Champ-
de-Mars le portrait du tribun factieux, sans se soucier de
1'exemple de Sextus Titius, condamne autrefois pour le seul
fait d'avoir conserve chez lui 1'image de Saturninus (3).
L'affaire fut portee, selon 1'ancien usage, devant les duum-
virs. Cesar et son cousin Lucius Cesar furent designes par
le preteur pour remplir les fonctions de juges. La violence
meme de 1'accusation ('), en presence de 1' eloquence des de-
Dans tout autre cas, sans 1'ordre exprds du peuple, aucune de ces prerogatives
n'est attribuee aux consuls." (Salluste, Catilina, xxix.)
(») Salluste, Catilina, LIX.
(a) Cice'ron, Discours pour Rabirius, ix.
(') Su6tone, Cesar, xn.
LIVBE n, CHAPITEE m. — 691-695. 305
fenseurs Hortensius et Ciceron, fit ecarter la fonnule de
perduellion. N6anmoins Rabirius, condamne, en appela au
peuple ; mais I'animositc etait si grande centre lui, que la
sentence fatale allait etre irrevocablement prononcee, lors-
que le preteur Metellus Celer s'avisa d'un Btratageme
pour arreter le cours de la justice: il enleva le drapeau
plante au Janicule (1). Ce drapeau abattu annon9ait autre-
fois une invasion dans la campagne de Rome. Des lors
toute deliberation cessait, et le peuple courait aux armes.
Les Romains etaient grands formalistes ; et d'ailleurs, comme
cette coutume laissait aux magistrats la possibilite de dis-
soudre a leur volonte les cornices, on avait eu des motifs
puissants pour la conserver. L'assemblee se se'para aussitot,
et 1'affaire ne fut pas reprise. C6sar, neanmoins, esperait
avoir atteint son but. H ne demandait point la tete de Ra-
birius, que plus tard, etant dictateur, il traita avec bien veil-
lance; il voulait seulement montrer au senat la force du
parti populaire, et 1'avflrtir que desormais il ne lui serait plus
permis, comme du temps des Gracques, de faire immoler ses
adversaires au nom du salut public.
Si, d'un cote, Cesar ne laissait echapper aucune occasion
de fletrir le regime passe, de 1'autre il etait le defenseur eni-
presse des provinces, qui attendaient vainement de Rome
justice et protection. On le vit, par exemple, la meme
annee, accuser de concussion C. Calpurnius Pison, consul
en 687, et depuis gouverneur de la Gaule transpadane, et
le poursuivre pour avoir fait executer arbitrairement un
habitant de ce pays. L'accuse fut absous par 1'influence de
Ciceron ; mais Cesar avait prouve aux T^anspadans qu'il
^tait toujours le representant de leurs interets et leur patron
vigilant.
IV. II re9ut bientot une preuve eclatante de la popularite
dont il jouissait.
La dignite de souverain pontife, une des plus importantes
O Dion-Cassius, XXXVII, xxvi, XXTII.
20
306 HISTOIBE DE JULES CESAK.
de la Republique, etait a vie et donnait une grande influence
c^sar grand a celui qui en etait rev6tu, car la religion se
pontife (691). melait a toutes les actions publiques ou privees
des Remains.
Metellus Pius, souverain pontife, e"tant mort en 691, les
citoyens les plus illustres, tels que P. Servilius Isauricus, et
Q. Lutatius Catulus, prince du senat, se mirent sur les rangs
pour le remplacer. Cesar brigua aussi cette charge, et, vou-
lant prouver qu'il en 6tait digne, il publia, sans doute & cette
epoque, un traite" de droit augural fort etendu, et un autre
d'astronomie, destine a faire connaltre en Italic les decouver-
tes de 1'ecole d'Alexandrie (x).
Servilius Isauricus et Catulus, coraptant sur leurs ante-
cedents et sur 1'estime dont ils jouissaient, se croyaient
d'autant plus surs d'etre elus que, depuis Sylla, le peuple
n'intervenant plus dans la nomination du grand pontife, le
college en faisait seul 1' election. Labienus, pour faciliter a
Cesar 1'acces de cette haute dignite,^fit passer un plebiscite
qui remettait la nomination aux suffrages du peuple. Cette
manoBuvre deconcerta les autres concurrents sans les de-
courager, et, suivant 1'habitude, ils entreprirent de seduire
les electeurs & prix d'argent. Tout ce qui tenait au parti des
grands se reunit contre Cesar ; celui-ci combattit la brigue
par la brigue, et soutint la lutte a 1'aide d'emprunts consi-
derables ; il gut interesser a son succes, selon Appien, et les
pauvres qu'il avait pay^s, et les riches auxquele il avait em-
prunte (2). Catulus, sachant Cesar tres-obere et se meprenant
sur son caractere, lui fit proposer une forte somme s'il se de-
sistait. Celui-cHui repondit qu'il en emprunterait une bien
plus forte encore pour appuyer sa candidature (s).
(') Macrobe, Saturnales, I, xvi. — Priscien, VI, p. 716, £d. Putsch.—
Macrobe (1. c.) cite le XVI* livre du traitd de Cesar sur les auspices. — Dion-
Cassius, XXXVII, xxxvn, s'exprime ainsi: "Surtout parce qu'il avait soutenu
Labienus contre Rabirius ct n'avait point vote la mort de Lentulus." Mais
1'auteur grec se trompe, la nomination de Cesar au grand pontificat cut lieu
avant la conjuration de Catilina. (Voy. Velleius Paterculus, n, XLIII.)
(2) Appien, Gucrres civiles, H, I, Tin, xiv.
(3) Plutarque, Cesar, vii.
LTVBE n, CHAPITKE m. — 691-695. 307
Enfin arriva le grand jour qui allait decider de 1'avenir de
Cesar. Lorsqu'il partit pour se rendre aux cornices, les pen-
sees les plus sombres agitaient son ame ardente, et, calcu-
lant que, s'il ne reussissait pas, ses dettes le contraindraient
peut-etre a s'exiler, il Tiit a sa mere en 1'embrassant :
" Aujourd'hui tu me verras grand pontife ou fugitif (1)." Le
succes le. plus brillant viut couronner ses efforts, et, ce qui
augmenta sa joie, ce fut d'obtenir plus de voix dans les tri-
bus de ses adversaires que ceux-ci n'en eurent dans toutes
les tribus prises ensemble (2).
Une telle victoire fit craindre au senat que Cesar, fort de
son ascendant sur le peuple, ne se portat aux plus grands
exces ; niais sa conduite resta la meme.
Jusqu'alors il avait habite une maison fort modeste, dans
le quartier appele Subura ; nomme souverain pontife, il fut
loge dans un batiment public sur la voie Sacree ('). Cette
nouvelle position devait 1'obliger, en effet, a. une vie somp-
tueuse, si Ton en juge par le luxe deploye pour la reception
d'un simple pontife, a laquelle il assistait comme roi des
sacrifices, et dont Macrobe nous a conserve les curieux de-
tails (4). De plus, il se fit batir une superbe villa sur le lac
de Nemi, pres d'Aricia.
(') Plutarque, Cesar, TIT.
(») Snetone, Cesar, xm.
(*) Suetone, Cesar, XLTI.
(4) " Le 23 aout, jour de 1'inauguration de Lentulus, flamine de Mare, la
maison fut decode, et des lits d'ivoire furent dresses dans les triclinia. Dans
les deux premieres salles e"taient les pontifes Q. Catulus, M. ^milius Lepidos,
D. Silanus, C. Cesar, roi des sacrifices, et . . . . L. Julius Cesar, augure. La
troisieme re9ut les vestales. Le repas fut ainsi compost : pour entr6e, h6ris-
sons de mer, huitres crues a discretion, pelourdes (espece d'huitres d'une gros-
seur extraordinaire), spondyles (coquillage du genre de 1'hultre), grives, asperges,
poule grasse, et, en dessous, pat6 d'huitres et de pelourdes, glands de mer
noirs et blancs (coquillage de mer et de riviere, suivant Pline), encore des spon-
dyles, glycomarides (autre coquillage mentionno par Pline), orties de mer, bec-
figues, filets de chevreuil et de sanglier, volailles grasses saupoudr6es de farine,
becfigues, murex et ursins (coquillage herisSe de pointes qui donnait la pourpre
aux anciens). Second service, tetines de truie, hure de sanglier, pate de pois-
son, pate de tetines de truie, canards, sarcelles bouillies, lievres, volailles
308 IIISTOIKE DE JULES CESAR.
Y. Catilina, dont il & deji\ ete question, avait echoue deux
fois dans ses pretentious au consulat ; il le brigua de nouveau
Conjuration de Pour I'annee 692, sans abandonner ses projets de
Catilina. conjuration. Le moment semblait favorable.
Pompee se trouvant en Asie, 1'Italie etait privee de troupes ;
Antonius, affilie au complot, partageait le consulat avec Cice-
ron. Le calme existait a la surface, cependant de* passions
mal eteintes, des interets froisses, offraient au premier auda-
cieux de nombreux moyens de perturbation (*). Les homines
que Sylla avait depouilles, comme ceux qu'il avait enrichis,
mais qui avaient dissipe les fruits de leurs immenses rapines,
etaient <3galement mecontents ; de sorte que 1'on voyait s'unir
dans la meme pensee de bouleversernent et les victimes et les
complices de 1'oppression passee.
Porte aux exces de tout genre, Catilina revait, au milieu
des orgies, le renversement de 1' oligarchic ; mais il est permis
de douter qu'il voulut mettre tout a feu et a sang, comme le
dit Ciceron, et comme I'ont repete, d'apres lui, la plupart des
historiens. D'une naissance illustre, questeur en 677, il s'etait
distingue, en Macedoine, dans 1'armee de Curion ; il avait ete
preteur en 686, et gouverneur de PAfrique I'annee suivante.
On lui reprochait d'avoir, au temps de sa jeuntfsse, trempe
dans les meurtres de Sylla, de s'etre associe aux horames les
plus mal fames, et rendu coupable d'incestes et d'autres crimes :
il n'y aurait aucune raison de 1'en disculper, si 1'on ne savait
combien les partis politiques qui triomphent sont prodigues
de calomnies envers les vaincus. D'ailleurs, il faut bien en
convenir, les vices dont on se plaisait a le charger lui
etaient communs avec beaucoup de personnages de cette
epoque, entre autres avec Antonius, collegue de Ciceron,
que celui-ci defendit plus tard. Doue d'une haute intelli-
roties, farines (c'est la farine que 1'on obtient a la manifcre de 1'araidon, sans
mouture ; on en faisait plusieurs sortes de cremes, amylaria), pains du Pice-
num." (Macrobe, JSaturnales, II, ix.)
(a) " C' etait au point qu'il ne 'fallait plus pour renverser le gouvernement
malade qu'une legere impulsion du premier audacieux venu." (Plutarque,
Ciceron, XT.)
LIV§E n, CHAPHEE m.— 691-695. 309
gence, d'une rare e"nergie, Catilina ne portrait me"diter une
chose aussi insensee que le massacre et 1'incendie. C'et\t Ste"
vouloir regner sur des ruines et des tombeaux. La verit6 se
presentera mieux dans le portrait suivant, trace par Ciceron,
sept ans apres la mort de Catilina, alors que, revenu a une
appreciation plus calme, le grand orateur peignait sous des
couleurs moms sombres celui qu'il avait tant defigure : " Ce
" Catilina, vous n'avez pu Poublier, je pense, avait, sinon la
" realite, du moins 1'apparence des plus grandes vertus. H
"faisait sa societe d'une foule d'hommes pervers, mais il
" affectait d'etre devoue aux homines les plus estimables. Si,
" pour lui, la debauche avait de jmissants attraits, il ne se
" portait pas avec moins d'ardeur au travail et aux affaires.
" Le feu des passions devorait son creur, mais il avait aussi du
" gout pour les travaux guerriers. N"on, je ne crois pas qu'il
" ait jamais existe sur la terre un homme qui offrit un assem-
" blage aussi monstrueux de passions et de qualites si diverses,
" si contraires et en lutte continuelle (')."
La conjuration, conduite par 1'esprit aventureux de son
chef, avait pris un developpenient considerable. Des sena-
teurs, des chevaliers, de jeunes patriciens, un grand nombre
de citoyens notables des villes alliees, y participaient.
Ciceron, instruit de ces menees, reunit le senat au temple de
la Concorde et lui fait part des renseignements qu'il avait
recus ; il lui apprend que le 5 des calendes de novembre un
soulevement devait avoir lieu en 3£trurie, que le lendemain
une emeute eclaterait dans Rome, que la vie des consuls etait
menacee, que partout enfin des amas d'armes de guerre et des
tentative pour embaucher des gladiateurs indiquaient des
preparatifs effrayants. Catilina, interpelle par le consul,
s'ecrie que la tyrannic de quelques hommes, leur avarice, leur
inhumanit«3, sont les veritables causes du malaise qui tour-
mente la Republique ; puis, repoussant avec mepris les pro-
jets de revolte qu'on lui pretait, il termine par cette figure
(-) Cic6ron, Discours pour M. Cceliu*, v. Ce discours fut prononc6 en Fan
698.
310 HISTOIRE DE JULES DEBAR. fc
mena9ante : " Le peuple remain est un corps robuste, mais
"sans t6te: je serai cette tete (')." II sortit a ces mots,
laissant le senat inde"cis et tremblant. L'assemblee cependant
rendit le decret accoutume qui enjoignait aux consuls de
veiller d ce que la Republique ne repttt aucun dommage.
L'election des consuls pour 1'annee suivante, jusque-la
differee, cut lieu le 21 octobre 691, et Silanus ayant etc"
nomme avec Murena, Catilina se trouva, une troisieme fois,
Evince. II envoya alors en differentes parties de 1'Italie des
affides, et, entre autres, C. Mallius en fitrurie, Septimius dans
le Picenum, et C. Julius en Apulie, pour organiser la re-
volte ("). A 1'embouchure du Tibre, une division de la flotte
autrefois employee contre les pirates etait prete a seconder
ses projets (3). A Rome m&ne 1'assassinat de Ciceron etait
audacieusement tente.
Le senat fut convoque de nouveau, le 8 novembre.
Oatilina avait ose venir sieger au milieu de ses collogues.
Ciceron, dans une harangue devenue celebre, 1'apostropha
avec 1'accent de la plus vive indignation, et, par une denon-
ciation foudroyante, le for9a de s'eloigner (4). Catilina,
accompagne de trois cents de ses adherents, partit le len-
demain meme, et alia rejoindre Mallius (6). Les jours sui-
vants, des nouvelles alarmantes repandues de toutes parts
jeterent Rome dans la plus vive anxiete. La stupeur y re-
gnait. Au mouvement des f«§tes et des plaisirs avait succede
tout a coup un morne silence. On leve des troupes ; des
postes armes sont places sur differents points. Q. Marcius
Rex est envoye a Fesules (Fiesole) ; Q. Metellus Creticus,
(1) Plutarque, Ciceron, xix.
(2) Salluste, Catilina, xxvn, XXTIII.
(3) Cela ressort de ce que Floras (III, vi) dit du commandement de la flotte
qu'avait L. Gellius et d'un passage de Cice'ron (Premier discours apres son re-
tour, TII). L. Gellius s'exprima clairement sur le danger qu'avait couru la R4-
publique, et proposa de faire decerner une couronne civique a Cic6ron. (Cice-
ron, Lettrcs d Atticus, XII, xxi; — Discours contre Pison, in. — Aulu-Gelle,
V, vi.)
(4) Cic6ron, Premtere Catilinaire, i; — Seconde Catilinaire, I.
(6) Su'.Iuste, Catena, xxxn.
LIVKE n, CHAPITEE m. — 691-695. 311
dans 1'Apulie ; Pomponius Rufus, a Capoue ; Q. Metellus
Celer, dans le Picenum, et enfm le consul C. Antonms con-
duit une armee en £trurie. Ciceron avait detache ce dernier
de la conjuration en lui cedant le gouvernement lucratif de la
Mace"doine ('). II avait accepte en echange celui de la Gaule,
auquel il renonpa aussi plus tard, ne voulant pas, apres son
consulat, quitter la ville et partir comme proconsul. Les
principaux conjures, a la te'te desquels se trouvaient le
preteur Lentulus et Cethegus, etaient reste's a Rome. Us
continuerent avec ardeur les preparatifs de 1'insurrection
et nouerent des intelligences avec les envoy^s allobroges.
Ciceron, secretement informe" par ses espions, entre autres
par Curius, epiait leurs demarches, et, quand il eut des
preuves irrecusables, il les fit arreter, convoqua le sSnat et
exposa le plan de la conjuration.
Lentulus fat oblige de se dSmettre de la preture. .Sur
neuf conjures convaincus d'attentat - centre la Republique,
cinq seulement ne purent echapper: ils furent confies a la
garde des magistrats designes par le consul. On remit Len-
tulus a son parent Lentulus Spinther ; L. Statilius, a C6sar •
Gabinius, a, Crassus ; Cethegus, a Cornificius, et Cseparius, qu*
venait d'etre saisi dans sa fuite, au senateurCn. Terentius (*).
Le senat allait entamer un proces ou toutes les formes de la
justice seraient violees. Les jugemejnts criminels n'etaient
pas de sa competence, et ni le consul ni 1'assemble'e n'avaient
le droit de condamner un citoyen remain sans le concours
du peuple. Quoi qu'il en soit, les senateurs s'assemblerent
une derniere fois le 5 decembre pour deliberer sur la peine a
porter centre les conjures ; ils etaient moins nombreux que
les jours precedents. Beaucoup d'entre eux r^pugnaient a
rendre une sentence de mort centre des citoyens appartenant
a de grandes maisons patriciennes. Plusieurs, cependant,
opinerent pour la peine capitale, malgre la lei Porcia. Apres
eux, Cesar pronon9a le discours suivant, dont la portee me-
rite une attention particuliere :
(') Salluste, Catilina, xxx, xxxi. — Plutarque, Ciceron, XTII
(*) Salluste, Catilina, XLVII.
312 HISTOEBE DE JULES CESAR.
" Peres consents, tous ceux qui deliberent sur des affaires
"douteuses doivent 6tre exempts de haine, d'affection, de
" colere et de pitie. Anime de ces sentiments, on parvient
" difficilement a demeler la verit4, et jamais personne n'a
" pu a la fois servir sa passion et ses interets. Degagez
" votre raison de ce qui 1'offusque, et vous serez forts ; si la
" passion s'empare de votre esprit et le domine, vous serez
" sans force. Ce serait ici 1'occasion, Peres consents, de rap-
" peler combien de rois et de peuples, entraines par la colere ou
" la pitie, ont pris de funestes resolutions ; mais j'aime mieux
" rapporter ce que nos ancetres, en resistant a la passion, ont
" su faire de bon et de juste. Dans notre guerre de Mace-
" doine centre le roi Persee, la republique de Rhodes, puis-
" sante et fiere, qui devait sa grandeur a 1'appui du peuple
" remain, se montra deloyale et hostile ; mais, lorsque, la
" guerre termin.ee, on delibe'ra sur le sort des Rhodiens, nos
" ancetres les laisserent impunis, afin que personne n'attribuat
"la cause de la guerre a leurs richesses plutot qu'a leurs
" torts. De meme, dans toutes les guerres puniques, quoique
" les Carthaginois eussent souvent, soit pendant la paix, soit
" pendant les treves, commis d'atroces perfidies, jamais nos
" peres, malgre 1'occasion, ne les imiterent, plus soucieux de
" leur honneur que d'une juste vengeance.
" Et vous, Peres consents, prenez garde que le crime de
" P. Lentulus et de ses complices ne 1'emporte sur le senti-
" ment de votre dignite, et ne consultez pas votre colere
" plutot que votre reputation. En effet, s'il se trouve une
" peine egale a leurs forfaits, j'approuverai la mesure nou-
" velle ; si, au contraire, la grandeur du crime surpasse tout
" ce qu'on peut imaginer, il faut, je le pense, s'en tenir a ce
" qui a ete prevu par les lois.
" La plupart de ceux qui ont enonce avant moi leur opi-
" nion ont deplore en termes etudies et pompeux le malheur
" de la Republique ; ils ont enumere les horreurs de la guerre
" et les maux des vaincus, le rapt des jeunes filles et des
"jeunes gar9ons, les enfants arraches des bras de leurs
" parents, les meres livr^es aux caprices du vainqueur, le
LIVEE n, CHAPITEE m. — 691-695. 313
" pillage des temples et des inaisons, le carnage, Pincendie,
"partout enfin les arraes, les cadavres, le sang et le deuil.
" Mais, par les dieux immortels, a quoi tendent ces discours ?
" A vous faire detester la conjuration ? Eh quoi ! celui
" qu'un attentat si grand et si atroce n'a pas emu, un discours
" 1'enflammera ! Non, il n'en est pas ainsi ; jamais les
" homines ne trouvent legeres leurs injures personnelles ;
" beaucoup les ressentent trop vivement. Mais, Peres
" consents, ce qui est permis aux uns ne 1'est pas aux autres.
" Ceux qui vivent humblement dans 1'obscurite peuvent
" faillir par emportement, peu de gens le savent ; tout est
" egal chez eux, renommee et fortune ; mais ceux qui, revetus
" de hautes dignites, passent leur vie en Evidence, ne font
" rien dont chaque mortel ne soit instruit. Ainsi, plus haute
" est la fortune et moins grande est la liberte ; moins il con-
" vient d'etre partial, haineux et surtout colere. Ce qui
" chez les autres se nomme emportement, chez les hommes du
" pouvoir s'appelle orgueil et cruaute.
" Je pense done, Peres consents, que toutes les tortures
" n'egaleront jamais les forfaits des conjures ; mais, chez la
" plupart des mortels, ce sont les dernieres impressions qui
" restent, et on oublie les crimes des plus grands coupables,
" pour ne se souvenir que du chatiment, s'il a ete trop
" severe.
" Ce qu'a dit D. Silanus, homme ferme et courageux, lui
" a ete inspire, je le sais, par son zele pour la Republique,
" et, dans une affaire si grave, il n'a obei ni a 1'affection ni
" a la haine. Je connais trop la sagesse et la moderation de
"cet illustre citoyeu. Toutefois son avis me parait, je ne
" dis pas cruel (car peut-on etre cruel envers de pareils
"homines?), mais contraire a 1'esprit de notre gouverne-
" ment. Certes, Silanus, ou la crainte ou 1'indignation vous
" aura force, vous, consul designe, a adopter un nouveau
" genre de peine. Quant a la crainte, il est inutile d'en
"parler, lorsque, grace a 1'active prevoyance de notre
" illustre consul, tant de gardes sont sous les armes. Quant
" au chatiment, il nous est bien permis de dire la chose tellc
314 HISTOIKE DE JULES CESAE.
" qu'elle est : dans 1'affliction et dans 1'infortune la mort est
" le terme de nos peines et non un supplice ; elle emporte
" tous les maux de I'humanite ; au dela plus de soucis ni de
"joie. Mais, au nom des dieux immortels! pourquoi n'ajou-
"tiez-vous pas a votre opinion, Silanus, qu'ils seraient
" d'abord battus de verges ? Est-ce parce que la loi Porcia
" le defend ? Mais d'autres lois aussi defendent d'oter la vie
"a des citoyens condamnes, et prescrivent 1'exil. Est-ce
" parce qu'il est plus cruel d'etre frappe de verges que d'etre
" mis a mort ? Mais y a-t-il rien de trop rigoureux, de trop
" cruel, envers des hommes convaincus d'un si noir attentat?
" Si done cette peine est trop legere, convient-il de respecter
" la loi sur un point moins essentiel, pour 1'enfreindre dans
" ce qu'elle a de plus grave ? Mais, dira-t-on, qui blamera
" votre d6cret contre les parricides de la Republique ? Le
" temps, la circonstance, la fortune, dont le caprice gou-
" verne le monde. Quoi qu'il leur arrive, ils 1'auront merite.
"Mais vous, Senateurs, consid£rez 1'influence que, pour
"d'autres accuses, peut avoir votre decision. Les abus
" naissent souvent d'exemples bons dans le principe ; mais,
" des que le pouvoir tombe entre les mains d'hommes moins
" eclaires ou moins honnetes, un precedent juste et raison-
"nable re9oit une application contraire a la justice et a la
" raison.
" Les Laeedemoniens imposerent a Athenes vaincue un
" gouvernement de trente chefs. Ceux-ci commencerent par
" faire perir sans jugement tous ceux que leurs crimes signa-
" laient a la haine publique ; le peuple de se rejouir et de dire
" que c'etait bien fait Plus tard, lorsque s'accrurent les abus
" de ce pouvoir, bons et mechants furent egalement immoles
" au gre" du caprice ; le reste etait dans la terreur. Ainsi
"Athenes, accablee sous la servitude, expia cruellement sa
"joie insense"e. De nos jours, lorsque Sylla, vainqueur, fit
" egorger Damasippe et d'autres hommes de cette espece,
" parvenus aux dignites pour le malheur de la Republique,
" qui ne louait point une pareille action ? Ces scelerats, ces
"factieux, dont les seditions avaient bouleverse la Rcpu-
LIVKE n, CHAPITRE m. — 691-695. 315
" blique, avaient, disait-on, merite de perir. Mais ce fut le
" signal d'un grand carnage. Car quelqu'un convoitait-il la
" maison ou la terre d'autrui, ou seulement un vase, un vete-
" ment, on s'arrangeait de maniere a le faire mettre au nom-
"bre des proscrits. Ainsi, ceux pour qui la mort de
" Damasippe avait ete un sujet de joie furent bientot eux-
" memes traines au supplice, et les massacres ne cesserent
" que lorsque Sylla eut gorge tous les siens de richesses.
" Certes, je ne redoute rien de semblable, ni de M. Tullius,
" ni des circonstances actuelles ; mais, dans un grand l£tat,
" il y a tant de natures differentes ! Qui sait si, a une autre
"epoque, sous un autre consul, raaitre d'une armee, un
" complot imaginaire ne serait pas cru veritable ? Et si un
" consul, fort de cet exemple et d'un decret du senat, tire une
" fois le glaive, qui 1'arretera, qui le raoderera ?
" Nos ancetres, Peres conscrits, ne manquerenf jamais de
" prudence ni de decision, et 1'orgueil ne s'opposait point ii ce
" qu'ils adoptassent les usages etrangers, quand ils leur pa-
" raissaient bons. Aux Samnites ils emprunterent leurs armes
" offensives et defensives ; aux 3£trusques, la plupart des in-
" signes de nos magistrats ; enfin tout ce qui, chez leurs allies
"ou leurs ennemis, leur paraissait utile, ils mettaient une
" ardeur extreme a se 1'approprier, aimant mieux imiter les
" bons exemples que d'en etre jaloux. A la ineme epoque,
" adoptant un usage de la Grece, ils infligerent les verges aux
" citoyens et le dernier supplice aux condamnes. Plus tard
"la Republique s'agrandit; 1'agglomeration des citoyens
"donna aux factions plus d'importance, 1'innocent fut op-
" prime ; on se porta a bien des exces de ce genre. Alors la
"loi Porcia et beaucoup d'autres lois furent promulguees,
"qui n'autorisent que 1'exil centre les condamnes. Cette
" consideration, Peres conscrits, est, a mon avis, la plus forte
" pour faire rejeter 1'innovation proposee. Certes ils nous
" etaient superieurs en vertu et en sagesse ces hommes qui,
" avec de si faibles moyens, ont eleve un si grand empire,
" tandis que nous conservons a peine un heritage si glorieuse-
"^ment acquis. Faut-il done mettre en liberte les coupables,
316 HISTOIRE DE JULES CESAK.
" et en grossir 1'armee de Catilina ? Nullement ; mais je vote
" pour que leurs biens soient confisques, eux-memes empri-
" sonnes dans les municipes les mieux pourvus de force armee,
"afin qu'on ne puisse jamais, par la suite, proposer leur reha-
" bilitation, soit au senat, soit au peuple ; que quiconque con-
" treviendra a cette mesure soit declare par le senat ennemi
" de 1'^tat et du repos public (1)."
A ce noble langage, qui revele 1'homme d'fitat, com-
parons les discours declamatoires des orateurs qui concluaient
a la peine de mort : " Je veux, s'ecrie Ciceron, arracher aux
" massacres vos ferames, vos enfants et les saintes pretresses
" de Vesta ; aux plus affreux outrages, les temples et les
" sanctuaires ; notre belle patrie, au plus horrible incendie ;
" 1'Italie, a la devastation (*)... Les conjures veulent tout
" egorger, afin qu'il ne reste plus personne pour pleurer la
" Republique et se lamenter sur la ruine d'un si grand
" empire (3) " Et quand il parle de Catilina : " Est-il dans
" toute 1'Italie un empoisonneur, est-il un gladiateur, un
" brigand, un assassin, un parricide, un fabricateur de testa-
" ments, un suborneur, un debauche, un dissipateur, un
" adultere ; est-il une femme decriee, un corrupteur de la
" jeunesse, un homme tare, un scelerat enfin, qui n'avoue avoir
" vecu • avec Catilina dans la plus grande familiarite (*) ? "
Certes, ce n'est point la le langage froid et impartial qui
convient au juge.
Ciceron fait bon marche de la loi et des principes ; il lui
faut, avant tout, des arguments pour sa cause, et il va
chercher dans Phistoire les faits qui peuvent 1'autoriser a
mettre a mort des citoyens remains. II vante, comme un
exemple a suivre, le meurtre de Tiberius Gracchus par
Scipion Nasica, celui de Caius Gracchus par le consul
Lucius Opimius (6), oubliant que naguere, dans une harangue
(') Salluste, Catilina, LI. — Appien, Guerres civiles, II, TI.
(*) Ciceron, Qualrieme Caiilinaire, i.
(*) Ciceron, Quatrieme Catilinaire, n.
(*) Deuxieme Catilinaire, ir.
(•) Premitre Catilinaire, i, n.
LIVEE H, CHAPITRE HI. 691-695. 317
fameuse, il appelait les deux celebres tribuns les plus
brillants genies, les vrais amis du peuple ('), et que les
meurtriers des Gracques, pour avoir fait massacrer des
personnages inviolables, furent en butte & la haine et au
mepris de leurs concitoyens. Ciceron lui-meme payera bien-
tot de 1'exil sa rigueur enrers les complices de Catilina.
Le discours de Cesar avait fait une telle impression sur
1'assemblee, que plusieurs senateurs, entre autres le frere de
Ciceron, se rallierent a son avis (*). Decimus Silanus, consul
designs, modifia le sien, et Ciceron enfin semblait pret a
degager sa responsabilite en disant : " Si vous adoptez 1'opi-
" nion de Cesar, comrae il s'est toujours attache au parti qui
" passe dans la Republique pour etre celui du peuple, il est
" probable qu'une sentence dont il sera 1'auteur et le garant
" m'exposera a moins d'orages populaires (')." Cependant il
persevera dans la demande de la rnise a mort immediate des
accuses. Mais Caton surtout rafiermit la majorite chancelante
du senat par les paroles les plus capables d'influencer son
auditoire; loin de faire vibrer les sentiments eleves et le
patriotisme, il en appelle aux interets ego'istes et a la peur.
" Au nom des dieux immortels, s'ecrie-t-il, je vous adjure,
" vous, pour qui vos maisons, vos terres, vos statues, vos
"tableaux, ont toujours etc d'un.plus grand prix que la Re-
" publique, si ces biens, de quelque nature qu'ils soient, vous
"voulez les conserver; si a vos jouissances vous voulez
" menager un loisir necessaire, sortez enfin de votre engour-
" dissement et prenez en main la chose publique (*) ; " ce qui
veut dire, en d'autres termes : " Si vous voulez jouir paisi-
"blement de vos richesses, condamnez les accuses sans les
" entendre." C'est ce que fit le senat.
Un incident singulier vint inontrer, au milieu de ces
debats, a quel -point Cesar eveillait les soup9ons. Au moment
le plus anime de la discussion, on lui apporte un billet. H le
(') Deuxieme Discaurs sur la lot ayraire, T.
(*) Su6tone, Cesar, xiv.
(*) Ciceron, Quatrieme Discours contre Catilina, T.
(4) Salluste, Catilina, m.
318 HISTOIEE DE JULES CESAB.
lit avec empressement. Caton et d'autres senateurs, suppo-
sant un message de 1'un des conjures, veulent en exiger la
lecture devant le senat. Cesar remet le billet a Caton, place
pres de lui. Celui-ci reconnalt une lettre d'amour de sa sceur
Servilie, la rejette avec indignation, s'ecriant : " Tiens,
" ivrogne (') ; " injure gratuite, puisqu'il rendait lui-meme
justice & la temperance de Cesar, le jour ou il disait que, de
tous les hommes qui avaient renverse l'£tat, c'etait le seul
qui 1'eut fait a jeun (*). Caton exprime encore avec plus de
force les apprehensions de son parti, en disant : " Si, au milieu
" d'alarmes si grandes et si generales, Cesar seul est sans
" crainte, c'est pour vous comme pour moi un motif de crain-
" dre daVantage (3)." Caton alia plus loin. Apres la con-
damnation a mort des accuses, il essaya de pousser a bout
Cesar en tournant centre eux une opinion que celui-ci avait
emise dans leur interet : il proposa de confisquer leurs biens.
Le debat prit alors une vivacite nouvelle. Cesar declara que
c'etait une indignite, apres avoir rejete ce que son avis avait
d'humain, d'en adopter la disposition rigoureuse, d'aggraver
le sort des condamnes et d'ajouter a leur supplice (4). Comme
sa protestation ne rencontrait pas d'echo dans le senat, il
adjura les tribuns d'user de leur droit d'intercession, mais
ceux-ci resterent sourds a son appel. L'agitation etait a son
eomble, et, pour y mettre fin, le consul, presse de terminer
une lutte dont Tissue pouvait devenir douteuse, consentit a
ce que la confiscation ne fut pas mentionnee dans le senatus-
consulte.
Tandis qu'au dehors la populace, excitee par les amis des
conjures, faisait entendre des clameurs seditieuses, les cheva-
liers qui formaient la garde autour du temple de la Concorde,
exasperes du langage de Cesar et de la lenteur des debats,
firent irruption dans 1'assemblee; Us entourerent Cesar en
(') Plutarque, Colon, xxvm. — Voy. le Parallele cFAlexandre et de Cesar,
Til.
(*) Su6tone, Cesar, un.
(') Salluste, Catilina, LII.
(4) Plutarque, Citeron, XXTIII.
LIVKE n, CHAPITKE HI. — 691-695. 319
proferant des menaces, et, malgre sa qualite de grand pontife
et celle de proteur designe, ils dirigerent centre lui leurs
(Specs, que M. Curion et Ciceron detournerent avec genero-
site ('). Leur protection lui permit de regagner sa demeure :
il declara toutefois qu'il ne reparaitrait au senat que lorsque
de nouveaux consuls sauraient y assurer 1'ordre et la liberte
des deliberations.
Ciceron, sans perdre de temps, alia avec les preteurs cher-
cher les condamnes et les conduisit dans la prison du Capi-
tole, oil ils furent immediatement executes. Alors la foule
inquiete, ignorante de ce qui se passait, demandant ce qu'e-
taient devenus les prisonniers, Ciceron repondit ces simples
mots : " Ils ont vecu (')."
II est facile de se convaincre que Cesar n'etait point un
conspirateur ; mais cette accusation s'explique par la pusil-
lanimite des uns et la rancune des autres. Qui ne sait que,
dans les temps de crise, les gouvernements faibles taxent
toujours de complicite la sympathie pour les prevenus et ne
menagent point la calomnie a leurs adversaires ? Q. Catulus
ct C. Pison etaient animes centre lui d'une haine si ardente,
qu'ils avaient obsede le consul pour qu'il I'impliquat dans les
poursuites dirigees centre les complices de Catilina. Ciceron
avait resiste. Le bruit de sa participation au complot ne s'en
etait pas moins repandu, et il avait etc accueilli avec em-
pressement par la foule des envieux (3). Cesar n'etait pas du
nombre des conjures; s'il en cut e"te, son influence aurait
suffi pour les faire absoudre en triomphe (*}. II avait une trop
haute idue de lui-meme, il jouissait d'une trop grande con-
sideration, pour penser arriver au pouvoir par une voie sou-
terraine et des moyens reprouves. Quelque ambitieux que
(') SaUuste, Catilina, XLIX.
(a) Suetone, Cesar, Tin.
(3) SaUuste, Catilina, XLIX.
(') " On craignait son pouvoir et le grand nombre d'amis dout il e*tait
Boutenu, car tout le monde etait persuade que les accuses seraicnt enveloppds
dans 1'absolution de Cesar, bien plutfit que Cesar dans leur chatiment." (Plu-
tarque, Ciceron, xxvn.)
320 HISTOIKE DE JULES CESAK.
soit un homme, il ne conspire pas lorsqu'il peut atteindre son
but par des moyens legaux. Cesar etait bien stir d'etre porte
au consulat, et jamais son impatience ne trahit son ambition.
De plus, il avait constamment montre une aversion prononcee
pour la guerre civile ; et comment se serait-il jete dans une
conspiration vulgaire avec des individus decries, lui qui refusa
de participer aux tentatives de Lepidus, alors a la tete d'une
armee ? Si Ciceron avait cru Cesar coupable, aurait-il hesite
a 1'accuser, quand il n'avait pas craint de compromettre, a
1'aide d'un faux temoin, un personnage aussi important que
Licinius Crassus (:) ? Comment, la veille de la condamna-
tion, aurait-il confie a Cesar la garde d'un des conjures ?
L'aurait-il disculpe lui-me'me dans la suite, lorsque 1'accusa-
tion fut renouvelee ? Enfin, si Cesar, comme on le verra plus
loin, d'aprcs Plutarque, preferait etre le premier dans une
bourgade des Alpes que le second dans Rome, comment
aurait-il consent! a Stre.le second de Catilina ?.
L'attitude de Cesar dans ce proces n'a done rien qui ne se
puisse expliquer simplement. Tout en blamant la conjura-
tion, il ne voulait pas qu'on s'ecartat, pour la reprimer, des
regies eternelles de la justice. II rappelle a des hommes
aveugles par la passion et la crainte que les violences inutiles
ont toujours amene des reactions funestes. Les exemples
tires de 1'histoire lui servent a prouver que la moderation est
toujours la meilleure conseillere. II est clair aussi que, tout
en meprisant la plupart des auteurs du complot, il n'etait pas
sans sympathie pour une cause qui se rapprochait de la sienne
par des instincts et des ennemis communs. Dans les pays
livres aux divisions des partis, combien n'y a-t-il pas de gens
qui souhaitent le renversement du gouvernement existant,
sans cependant vouloir prendre part a une conspiration ? Telle
etait la position de Cesar.
La conduite, au contraire, de Ciceron et du senat ne peut
gnere etre justifiee. Violer la loi etait pent-etre une neces-
(') " Et j'ai moi-m6me entcndu plus tard Crassus dire hautement qu'un si
cruel affront lui avait 6t6 menag6 par Ciceron." (Salluste, Catilina, XLVIII.)
LIVKB n, CHAPITRE m. — 691-695. 321
site ; mais denaturer la sedition pour la rendre odieuse, re-
courir a la calomnie pour avilir les accuses, les condamner a
mort sans leur permettre de se defendre, c'etait une preuve
evidente de faiblesse. En effet, si les intentions de Catilina
n'eussent pas ete travesties, 1'Italie entiere aurait repondu a
son appel, tant on etait fatigue du joug humiliant qui pesait
sur Rome ; mais on le signala comme meditant 1'incendie, le
meurtre, le pillage. " Dejii, disait-on, les torches sont
" allumees, les assassins sont a leurs postes, les conjures
" boivent du sang humain et se disputent les lambeaux d'un
" bomme qu'ils ont egorge (1)." C'est par ces bruits habile-
ment repandus, par ces exagerations dont Ciceron se moqua
lui-meme plus tard (3), que les dispositions du peuple, d'abord
favorables a la re volte, se tournerent bientot contre elle (s).
Que Catilina se soit associe, comme tous les promoteurs
de revolutions, a des hommes qui n'avaient rien a perdre et
avaient tout a gagner, on ne saurait le contester ; mais com-
ment croire que la majorite de ses complices fut composee de
criminels charges de vices ? De 1'aveu de Ciceron, beaucoup
d'individus honorables figuraient parmi les conjures (4). Des
C) On peut lire dans les historiens du temps le re'cit des fables invente"es &
plaisir pour perdre les conjurds. Ainsi Catilina, voulant lier par un serment les
complices de son crime, aurait fait passer a la ronde des coupes remplies de
sang humain et de vin. (Salluste, Catilina, ,xxn.) Selon Plutarque, Us au-
raient egorge un homme, et tous auraient mang6 de sa chair. (Plutarque,
Ciceron, xiv. — Floras, IV, i.)
(2) Ciceron avoua Iui-m6me que ces accusations 6taient des lieux commune
pour le besoin de la cause. Dans une lettre a Atticus, il ddcrit unc scene qui
se passa au s6nat peu de temps apres le retour de Pompe'e a Rome. D nous
dit que ce gen6ral se contenta de louer tous les actes du s6nat, sans rien ajouter
de personnel a lui, Ciceron ; " mais Crassus, continuc-t-il, se leva et en parla
avec beaucoup d'eloquence. . . Bref, il aborda tout ce lieu commun defer et de
flamme, que j'ai coutume de trailer, vous savez de combien de manieres,
dans mes harangues, dont vous etes le souverain critique." (Ciceron, Lettret
d Atticu*, I, xiv.)
(3) " La populace, qui d'abord, par amour de la nouveaute", n'avait ^t6 que
trop portee pour cette guerre, change de sentiment, maudit 1'entreprise de
Catilina, et 61eve Ciceron jusqu'aux nucs." (Salluste, Catilina, XLVIII.)
(*) Salluste. Catilina, xxxix. — Dion-Cassius, XXXVII, xxxvi.
21
322 HISTOIRE DE JULES CESAK.
habitants des colonies et des municipes, tenant aux premieres
fils de senateurs, et entre autres Aulus Fulvius ('), furent
families de leur pays, vinrent se joiridre a Catilina. Plusieurs
arretes au moment ou ils allaient passer aux insurges, et mis
a mort par les ordres de leur pere. Presque toute la jeunesse
romaine, dit Salluste, favorisait alors les desseins du hardi
conspirateur ; et, d'un autre cote, dans tout 1'empire, la
populace, avide de ce qui est nouveau, approuvait son entre-
prise(').
Que .Catilina ait ete un homme pervers et cruel dans le
genre de Marius et de Svlla, cela est probable ; qu'il ait voulu
arriVer au pouvoir par la violence, cela est certain ; mais qu'il
eut gagne a sa cause tant d'individus importants, qu'il les eut
fanatises, qu'il eut si profondement agite les peuples d'ltalie,
sans avoir proclame une idee grande et genereuse, c'est ce
qui n'est pas vraisemblable. En effet, quoique attache au
parti de Sylla par ses antecedents, il savait que le seul dra-
peau capable de rallier de nombreux partisans etait celui de
Marius. Aussi conservait-il depuis longtemps chez lui, avec
un soin religieux, 1'aigle d'argent qui avait guide les legions
de cet illustre capitaine (*). Ses discours viennent encore
confirmer cette appreciation ; en s'adressant & ses complices,
il se plaint de voir les destinees de la Republique dans les
mains d'une faction qui exclut le plus grand nombre de toute
participation aux honneurs et aux richesses (4). II ecrit &
Catulus, personnage des plus respectes, avec lequel il etait
reste en relation, la lettre suivante, qui ne manque ni de sim-
plicite, ni d'une cei-taine grandeur, et dont le calme offre un
contraste frappant avec la vehemence de Ciceron.
(') " Plusieurs jeunes gens estimables 6taient attaches h cet hommc mechant
et corrompu." (Ciceron, Discours pour M. Coelius, iv.) " II avait reuni
autour de lui des hommes pervers et audacieux, en memo temps qu'il s'etait
attache nombre de citoyens vertueux et fermes, par les faux semblants d'une
vertu affecte'e." (Ciceron, ibidem, vi.)
(2) Salluste, Catilina, xvn.
(3) " . . . et cette aigle d'argent, a laquelle il avait consacr6 dans sa maison
un autel." (Cic6ron, Deuxieme Catilinaire, vi.)
(4) Salluste, Calilina, xx.
LIVEE n, CHAPITEE in.— 691-695. 323
"L. Catilina a Q. Catulus, salut. Ton amitie e'prouve'e,
"qui m'a toujours etc precieuse, me donne 1'assurance que
" dans mon malheur tu ecouteras ma priere. Je ne veux
" point justifier le parti que je viens de prendre. Ma con-
" science ne me reproche rien, et je veux seulement t'exposer
"mes motifs, que certes tu trouveras legitimes. Pousse a
" bout par les insultes et les injustices de mes ennemis,
" prive de la recompense due a mes services, enfin desespe-
" rant d'obtenir jamais la dignite a laquelle j'avais droit, j'ai
" pris en main, selon ma coutume, la cause commune de
" tous les malheureux. On me repre"sente comme entraine
" par mes dettes a cette audacieuse resolution : c'est une
"calomnie. Mes biens personnels suffisent pour acquitter
" mes engagements ; et Ton sait que, grace & la generosite"
"de ma femme et de sa fille, j'ai fait honneur a d'autres
" engagements qui m'etaient etrangers. Mais je ne puis voir
" de sang-froid des homines indignes au faite des honneurs,
" tandis qu'on m'en ecarte par de vaines accusations. Dans
" 1'extremite ou 1'on m'a reduit, j'embrasse le seul parti qui
" reste a un homme de cceur pour defendre sa position poli-
" tique. Je voudrais t'en e"crire davantage, mais j'apprends
" qu'on prepare centre moi les dernieres violences. Je te
" recommande Orestilla et la confie a ta foi. Protege-la, je
" t'en supplie par la tete de tes enfants. Adieu."
Les memes sentiments animaient les insurges sous les
ordres de Mallius. Us se revelent par ces paroles : " Nous
" prenons les dieux et les hommes a temoin que ce n'est ni
" contre la patrie que nous avons saisi les annes, ni centre la
" surete de nos concitoyens. Nous voulons seulement ga-
" rantir nos personnes de 1'oppression, nous, malheureux
" indigents, qui, grace aux violences et a la cruaute des
"usuriers, sommes la plupart sans patrie, tous voues au
" mepris et a la pauvrete. Nous ne demandons ni le pouvoir
" ni les richesses, ces grandes et eternelles causes de guerres
" et de dissensions entre les humains ; nous ne voulons que la
" libertc, a laquelle tout homme de bien ne renonce qu'avec
324 HISTOIEE DE JULES CESAB.
" la vie. Nous vous en conjurons, vous le Senat, prenez en
"pitie de malheureux concitoyens (1)."
Ces citations indiquent assez le veritable caractere de
1'insurrection, et ce qui prouve que les partisans de Catilina
n'etaient pas si dignes de mepris, c'est leur perseverance et
leur determination. Le senat, ay ant declare Catilina et Mal-
lius ennemis de la patrie, promit une amnistie entiere et
deux cent inille sesterces (") a quiconque abandonnerait les
rangs ennemis ; " or il ne se trouva pas, dit Salluste ('), un
" seul homme dans une si grande multitude, que 1'appat de
" la recompense determinat a reveler la conjuration, pas un
" qui desertat le camp de Catilina, tant etait fort le mal qui,
" comme une contagion, avait infect e Fame de la plupart
" des citoyens." Ce qui prouve que Catilina, quoique sans
scrupules et sans principes, avait cependant la conscience
de defendre une cause qu'il voulait ennoblir, c'est que, loin
d'appeler.les esclaves a la liberte, comme 1'avaient fait Sylla,
Marius et Cinna, exemple seduisant pour un conspirateur, il
refusa de s'en servir (*), malgre les conseils de Lentulus, qui
lui faisait dire ces mots significatifs : "J)6clare ennemi de
" Rome, dans quel but Catilina ref userait-il les esclaves (6) ? "
Enfin, ce qui prouve que, parmi ces revokes qu'on nous
presente comme un ramassis de bandits, prets a se disperser
sans resistance ('), il existait cependant une foi ardente et un
veritable fanatisme, c'est I'heroisme de la lutte supreme.
(l) Salluste, Catilina, xxxm, Discours des deputes envoyes par Jfattius d
Marcius Rex.
(5) Salluste, Catilina, xxx.
\3) Salluste, Catilina, XXXTI.
(4) "En attendant, il refusait des esclayes qui, des le commencement,
n'avaient cess6 de venir le joindre par troupes nombreuses. Plein de confiance
dans les ressources de la conjuration, il regardait comme contraire a sa poli-
tique de paraitre rendre la cause des citoyens commune a celle des esclaves."
(Salluste, Catilina, LVI.)
(6) Salluste, Catilina, XLIV.
(6) " Gens qui tomberont a nos pieds, si je leur montre, jc ne dis pas la
pointe de nos armes, mais 1'edit du preteur." (Ciceron, Deuxieme Catili-
naire, in.)
LIVRE H, CHAPITRE HI. — 691-695. 325
Les deux armees se rencontrent dans la plaine de Pistoia le 5
Janvier 692 ; un combat terrible s'engage, et, 1'espoir de
vaincre perdu, aucun des soldats de Catilina ne recule.
Tous, a 1'exemple de leur chef, se font tuer, les armes a la
main ; tous sont retrouves sans vie, mais a leurs rangs, groupes
aiitour de 1'aigle de Marius, relique glorieuse de la guerre
contre les Cimbres, insigne venere de la cause populaire (l).
Certes Catilina e*tait coupable de tenter le renversement
des lois de son pays par la violence ; mais il ne faisait que
suivre les exemples de Marius et de Sylla. II revait une dic-
tature revolutionnaire, la mine du parti oligarchique, et,
comme le dit Dion-Cassius, le changement de la constitution
de la Republique et le soulevement des allies (*). Son succes
neaninoins cut ete un malheur; un bien durable ne peut
jamais sortir de mains impures (').
VI. Ciceron croyait avoir detruit tout un parti, il se
trompait : il n'avait fait que dejouer une conspiration et de-
gager une grande cause des imprudents qui la ErrenrdeCico-
compromettaient ; la mort illegale des conjures ron-
rehabilita leur memoire, et on trouva un jour le tombeau de
Catilina convert de flours (4). On peut legitimement violer
la legalite, lorsque, la societe courant a sa perte, un remede
hero'ique est indispensable pour la sauver, et que le gouverne-
ment, soutenu par la masse de la nation, se fait le represen-
tant de ses interets et de ses desirs. Mais, au contraire, lors-
que, dans un pays divise par les factions, le gouvernement ne
represente que 1'une d'elles, il doit, pour dejouer un complot,
s'attacher au respect le plus scrupuleux de la loi, car alors
O Salluste, Catilina, LXI.
(») Dion-Cassius, XXXVII, x.
(*) L'Empereur Napoleon, dans le Memorial de Sainte-Hetine, traite aussi
de fable cette opinion des historiens qui pretendent que Catilina voulait bruler
Rome et la livrer au pillage, pour gouverner ensuite sur des ruines. L'Empe-
reur pensait, dit M. de Las-Cases, que c'etait plutot quelque nouvelle faction,
a la fa9on de Marius et de Sylla, qui, ayant e'choue', avait TU accumuler sur son
chef toutes les accusations banales qu'on eleve en pareil cas.
(4) Ciceron, Discours pour Flaccus, XXXTIII.
326 HISTOJRE DE JULES CESAK.
toute mesure extra-legale parait inspiree non par un interet
general, mais par un sentiment ego'iste de conservation, et la
"majorite du public, indifierente ou hostile, est toujours dispo-
see a plaindre 1'accuse, quel qu'il soit, et a blamer la severite
de la repression.
Ciceron fut enivre de son succes ; la vanite le rendit ridi-
cule ('). II se crut aussi grand que Pompee, lui ecrivit avec
la fierte d'un vainqueur, n'en re$ut qu'une froide reponse (2),
et vit bientot s'accomplir les paroles prophetiques de Cesar :
" On oublie les fautes des plus grands criminels, pour ne se
" souvenir que du chatiment, s'il a ete trop severe (3)."
Avant meme la bataille de Pisto'ia, quand les poursuites
contre les partisans de Catilina se continuaient encore, le
sentiment general etait deja hostile a celui qui les avait pro-
voquees, et Metellus Nepos, envoye recemment d'Asie par
Pompee, blamait ouvertement la conduite de Ciceron. Lors-
qu'au sortir de ses fonctions celui-ci voulut haranguer le peu-
ple, afin de glorifier son consulat, Metellus, nomine tribun, lui
ferma la bouche en s'ecriant : " L'homme qui n'a pas perrnis
" aux accuses de se defendre ne se defendra pas lui-mome."
Et il lui ordonna de se borner au serment d'usage, qu'il
n'avait rien fait de contraire aux lois. " Je jure, repartit
" Ciceron, que j'ai sauve la Republique." Cette exclamation
orgueilleuse a beau etre applaudie par Caton et les assistants,
qui le saluent du nom de Pere de la patrie, cet enthousiasme
n'aura qu'une duree ephemere (4).
(J) " H excita Panimadversion publique, non par une mauvaise action, mais
par 1'habitude de se vanter Iui-m6me. II n'allait jamais au senat, aux assem-
bles du peuple, aux tribunaux, qu'il n'eut sans cesse a la bouche les noms de
Catilina et de Lentulus." (Plutarque, Ciceron, xxxi.)
(2) Cic6ron, Lettres familitres, V, vn ; Lettre d Pompee.
(*) Voy. le Discours de Cesar cit6 plus haut.
(4) H n'est pas sans interet de reproduire ici, d'apres les lettres de Ciceron,
la liste des discours qu'il a prononces pendant 1'annee de son consulat : " J'ai
voulu, moi aussi, avoir (comme D6mosthene) mes harangues politiques, qu'on
peut nommer coiisulaircs. La premiere et la seconde sont sur la loi agraire :
1'une, dans le senat, aux calendes de Janvier ; 1'autre, devant le peuple ; la
troisieme, sur Othon ; la quatrieme, pour Kabirius ; la cinquiSrne, sur les
LIVEE H, CHAPITBE HI. — 691-695. 327
VII. Cesar, designe preteur urbanus I'ann6e pre'cedente,
prit en 692 possession de sa charge. Bibulus, son ancien
collegue dans 1'edilite et son adversaire declare, Q^ pr6tenr
lui fut adjoint. Plus son influence augmentait, (692)>
plus il semble 1'avoir mise au service de Pompee, qui, depuis
son depart, etait reste 1'objet des esperances du parti popu-
laire. II contribua plus que tout autre a faire decerner au
vainqueur de Mithridate des honneurs inusites ('), tels que le
privilege d'assister aux jeux du cirque avec la robe triomphale
et une couronne de laurier, et aux representations theatrales
avec la pretexte, insigne des magistrate ("). Bien plus, il fit
tous ses efforts pour reserver a Pompee une de ces satisfac-
tions d'amour-propre auxquelles les Remains attachaient un
grand prix.
Les personnes chargees de reedifier un monument public
obtenaient, a la fin des travaux, 1'honneur d'y graver leur
nom. Catulus avait fait inscrire le sien sur le temple de
Jupiter, incendie au Capitole en 671, et dont la reconstruc-
tion lui avait 6t6 confiee par Sylla. Ce temple n'ctait pas
entierement termine. C6sar reclama centre cette illegalite,
accusa Catulus d'avoir detourrie une partie de 1'argent des-
tine a cette restauration, et proposa de charger Pompee, a
son retour, d'achever I'oeuvre, d'y mettre son nom a la place
de celui de Catulus, et d'en faire la dedicace ("). 3S"on-seule-
ment'Cesar donnait par la un temoignage de deference a
Pompee, mais il voulait plaire a la multitude en portant
une action centre un des chefs les plus estimes du parti
aristocratique.
La nouvelle de cette accusation mit le senat en emoi, et
enfants des proscrits ; la sbriSme, sur mon d6sistcment de ma province ; la
septifeme est^ celle qui a chass6 Catilina ; la huiticme a et6 prononc6e devant
le peuple le lendemain de sa fuite ; la neuvieme, a la tribune, le jour ou les
Allobroges sont venus deposer ; la dixieme, au senat, le 5 ddcembre. H y en
a encore deux, moins longues, qui sont comme des annexes des deux pre-
mieres sur la loi agraire." (Ciceron, Lettres d Attiats, II, i.)
(') Velleius Patcrculus, II, XL. — Dion-Cassius, XXXVII, xxi.
(2) Suetone, Cesar, XLVI.
(') Dion-Cassius, XXXVII, TLIT ; XLIII, xiv.
328 HI8TOIEE DE JULES CESAE.
Pempressement des grands & accourir au Forum pour rejeter
la proposition fut telle, qu'ils negligerent ce jour-la d'aller,
suivant la coutume, feliciter les nouveaux consuls ('), preuve
que, dans cette circonstance encore, il s'agissait bien
d'une lutte de partis. Catulus se defendit lui-meme, sans
pouvoir toutefois aborder la tribune, et, le tumulte aug-
mentant, Cesar dut ceder a 'la force. L' affaire n'eut pas
d'autres suites (a).
Le sentiment public continuait a reagir centre la conduite
du senat, et n'hesitait pas a 1'accuser hautement du meurtre
des complices de Catilina. Metellus Nepos, soutenu par les
amis des conjures, par les partisans de son patron et ceux
de Cesar, prit 1'initiative d'une loi pour rappeler Pompee
avec son arinee, afin, disait-il, de maintenir 1'ordre dans
la ville, de proteger les citoyens et d'empecher qu'ils ne
fussent mis a mort sans jugement. Le senat, et surtout
Caton et Q. Minucius, offusques deja des succes de 1'ar-
mee d'Asie, opposerent a ces propositions une resistance
absolue.
Le jour du vote des tribus, les scenes les plus tumul-
tueuses eurent lieu. Caton alia s'asseoir entre le preteur
Cesar et le tribun Metellus, pour les empe'cher de commu-
niquer ensemble. On en vint aux coups, on tira les £pees ('),
et les deux factions $e chasserent tour a tour du Forum,
jusqu'a ce qu'enfin le parti du senat 1'emporta. Metellus,
oblige de s'enfuir, declara qu'il cedait a la force et qu'il allait
retrouver Pompee, qui saurait bien les venger tons deux.
C'etait le premier exemple d'un tribun abandonnant Rome
pour se refugier dans le camp d'un general. On le destitua
de ses fonctions et Cesar de celles de preteur (4). Ce dernier
n'en tint pas compte, garda ses licteurs et continua a rendre
la justice ; mais, averti qu'on voulait employer contre lui des
(J) SuStone, Cesar, xv.
(*) Su6tone, Cesar, xvi.
(s) Dion-Cassius, XXXVH, XLIII. — Su^tone, Cesar, XTI. — Ciceron, Dis-
eours pour Sextius, xxix.
(4) Suetone, Cesar, xvi.
LIVBE H, CHAPITEE HI. - 691-695. 329
mcsures coercitives, il se demit volontairement de sa charge
et se renferma dans sa maison.
Cependant cet outrage aux lois ne fut pas pris avec indif-
ference. Deux jours apres un attroupement se forma devant
la demeure de Cesar ; on le pressait a grands cris de ressaisir
sa dignite ; il engagea la foule a rester dans le devoir. Le
senat, qui s'etait reuni au bruit de cette emeute, le fit appeler,
le remercia de son respect pour les lois, et le reintegra dans
la preture. .
Ainsi Cesar se tenait dans la legalite et obligeait le senat
d'en sortir. Ce corps, jadis si ferme, mais si modere, ne
reculait plus devant des coups d'autorite1 : en meme temps un
tribun et un preteur etaient contraints de se derober a ses
actes arbitraires. C'etaient, depuis les Gracques, les memes
scenes de violence, tantot de la part des grands, tantot de la
part du peuple.
La justice que la crainte d'un mouvement populaire venait
de faire rendre a Cesar n'avait pas decourage la haine de ses
ennemis. Us tenterent de renouveler contre lui 1'accusation
de complicite dans la conspiration de Catilina. A leur
instigation, Vettius, employe autrefois par Ciceron, comme
espion, a la decouverte du complot, le cita devant le questeur
Novius Niger ('), et Curius, auquel des recompenses pu-
bliques avaient ete decernees, 1'accusa devant le senat. Tous
deux attestaient son affiliation aux conjures, pretendant tenir
ce fait de la bouche meme de Catilina. Cesar se defendit
sans.peine et invoqua le temoignage de Ciceron, qui n'hesita
pas a le disculper. La seance neanmoins s'etant prolongee,
le bruit de 1'accusation se repandit dans la ville ; la foule,
inquiete du sort de Cesar, vint en masse le redemander ; elle
se montrait si irritee, que, pour la calmer, Caton jugea
necessaire de proposer au senat un decret ordonnant des dis-
tributions de ble aux pauvres ; ce qui greva le tresor de plus
de 1,250 talents par an (7,276,250 francs) (*).
(') Ciceron, Lettrcs d Atticus, II, XXIT.
(a) Plutarque, Cesar, ix.
330 HISTOIRE DE JULES CESAK.
On se hata de declarer 1'accusation calomnieuse ; Curius
se vit prive de la recompense promise ; Vettius, conduit en
prison, faillit £tre mis en pieces devant les rostres ('). Le
questeur Novius fut egalement arrete pour avoir permis qu'on
accusat devant son tribunal un preteur, dont 1'autorite etait
superieure a la sienne (').
N"on content de se concilier la faveur populaire, Cesar
s'attirait la bienveillance des premieres dames romaines ;
et, malgre sa passion prononcee pour les femmes, il est
impossible de ne pas apercevoir dans le choix de ses' mat-
tresses un but politique, puisque toutes tenaient par diffe-
rents liens a des homines qui jouaient ou furent appeles a
jouer un role important. II avait eu des relations intimes avec
Tertulla, femme de Crassus : Mucia, femme de Pompee ;
Lollia, fille d'Aulus Gabinius, qui fut consul en 696 ; Postu-
mia, femme de Servius Sulpicius, eleve au consulat en 703,
et attire dans le parti de Cesar par 1'influence de celle-ci ;
mais la femme qu'il prefera fut Servilie, soaur de Caton et
m6re de Brutus, a laquelle il donna, pendant son pre-
mier consulat, une perle evaluee six millions de sesterces
(1,140,000 francs) (') ; cette liaison rend peu probables les
bruits qui coururent, que Servilie favorisait une intrigue
amoureuse entre lui et sa fille Tertia (*). Est-ce par 1'entre-
mise de Tertulla que Crassus se reconcilia avec Cesar, ou
bien y etait-il porte par les injustices du senat et par sa
propre jalousie contre Pompee? Quelle qu'ait etc la cause
de ce rapprochement, Crassus semble avoir fait cause com-
mune avec lui dans toutes les questions qui Tinteressaient,
des le consulat de Ciceron.
VIII. A cette epoque survint un grand scandale. Clo-
dius, jeune et riche patricien, ambitieux et violent, 6tait epris
(') Suetone, Cesar, XTII.
(a) Suetone, Cesar, xvu.
(') Suetone, Cesar, L.
(4) Suetone, Cesar, L.
LIVEE n, CHAPITEE m. — 691-695 331
de Pompcia, femme de Cesar; mais I'extre'me Attcntatde
vigilance d'Aurelia, belle-mere de Pompeia, ren- Clodlus C692)-
dait difficiles les occasions de la voir en particnlier(1). Clo-
dius, deguise' en femme, choisit pour s'introduire dans la mai-
son le moment ou, avec les matrones, elle celebrait, la nuit,
des mysteres en 1'honneur du peuple romain ('). Or il etait
interdit a tout homme d'assister a ces ceremonies religieuses,
que sa presence seule aurait souillees. Decouvert par une
esclave, Clodius fut chasse ignominieusement. Les pontifes
crierent au sacrilege, et les vestales durent recommencer les
myst6res. Les grands, qui avaient deja rencontre un ennemi
dans Clodius, virent la un moyen de 1'abattre et de creer a
Cesar une position embarrassante. Celui-ci, sans vouloir exa-
miner si Pompeia etait ou non coupable la repudia. Un se
natus-consulte, approuve par quatre cents voix contre quinze,
mit Clodius en accusation (*). II se defendait par 1'allegation
d'un alibi, et, excepte Aurelia, aucun temoin a charge ne se
presentait ; Cesar lui-meme, interroge, declara ne rien savoir,
et, pour expliquer sa conduite, il repondit, sauvegardant a la
fois son honneur et ses interets : " La femme de Cesar ne doit
" pas meme etre soupyonnee." Mais Ciceron, cedant aux in-
spirations mesquines de Terentia, sa femme, vint certifier que
le jour de 1'evenement il avait vu Clodius a Rome (4). Le
(J) Plutarque, Cesar, x.
(J) Suetone, Cesar, i. — Plutarque, Ciceron, xxvn ; — Char, x. " Ce
sacrifice cst offert par les rierges vestales ; offert pour le peuple romain, dans
la maison d'un magistral qui possede 1'imperium, avcc des c^r6monies qu'on
ne peut reveler ; offert a une deesse dont le nom m6me est un mystere impene-
trable pour tous les hommes et que Oodius nomme la Bonne Deesse, parce
qu'elle lui a pardonne un pareil attentat." (Ciceron, Sur la reponse des
aruspices, xvn.) La Bonne Deesse e"tait, comme la plupart des divinites de
la terre chez les anciens, regardee comme une sorte de fee bienfaisante veillant
a la fertilite des champs et a k conception des femmes. Le sacrifice nocturne
etait cel6bre, 1'un des premiers jours de decembre, dans la maison du consul
ou du preteur, par 1'epouse de ce dignitaire et par les vestales. Pour commencer
la fete on faisait le sacrifice propitiatoire d'un pore, et 1'on rdcitait des prifcrea
pour la prosp6rite' du peuple romain.
(') Ciceron, Lettres d Atticus, I, xiv.
(*) Cicdron, Lcttres d Atticus, I, xvi.
332 HISTOIKE DE JTJLE8 CESAK.
peuple se montrait favorable a ce dernier, soit que le crime
ne parut pas meriter un chatiment exemplaire, soit que la
passion politique 1'emportat sur les scrupules religieux.
Crassus, de son cote, conduisit toute 1'intrigue et preta a
1'accuse 1'argent necessaire pour acheter ses juges, qui 1'ac-
quitterent. La majorite fut de trente et une yoix centre
vingt-cinq (J).
l£mu de cette prevarication, le senat rendit, a 1'instigation
de Caton, un decret d'information contre les juges prevenus
de s'etre laisse corrompre (*). Or, ceux-ci se trouvant com-
poses de chevaliers, 1'ordre equestre prit fait et cause pour
ses membres et se separa ouvertement du senat. Ainsi 1'at-
tentat de Clodius eut deux graves consequences : la pre-
miere, de donner une preuve eclatante de la venalite de la
justice ; la seconde, de rejeter encore une fois les chevaliers
dans le parti populaire. Mais on fit bien plus pour les indis-
poser: les publicains reclamaient une reduction sur le prix
des fermages de 1'Asie, qui leur avaient ete adjuges a un
taux devenu trop eleve par suite des guerres ; 1'opposition de
Caton fit repousser leur demande. Ce refus, legal sans doute,
etait, dans ces circonstances, souverainement impolitique.
IX. Tandis qu'a Rome les dissensions renaissaient a tout
propos, Pompee venait de terminer la guerre d'Asie. Vain-
queur de Mithridate en deux rencontres, il 1'avait
omphe de Pom- oblige de s'enfuir vers les sources de 1'Euphrate, de
passer dans le nord de I'Armenie ; enfin, de la en
Colchide, a Dioscurias, sur la cote orientale de la mer Noire (s).
Pompee s'etait avance jusqu'au Caucase, oil il avait defait
deux peuples de ces montagnes, les Albaniens et les Iberiens,
qui s'opposaient a son passage. Apres etre parvenu a trois
jours de marche de la mer Caspienne, ne redoutant plus Mi-
thridate, rejete parmi les barbares, il commenya sa retraite a
travers I'Armenie, ou Tigrane vint se mettre a sa discretion ;
(') Ciceron, Lettres d Alticus, I, XVH.
(a) Ciceron, Lettres d Atticus, I, xvi.
(*) Appien, Guerre de Mithridate, ci.
LIVKE n, CHAPITKE in. — 691-695. 333
ensuite, se dirigeant vers le sud, il passa le mont Taurus,
attaqua le roi de Commagene, combattit le roi des Medes,
envahit la Syrie, fit alliance avec les Parthes, re9ut la sou-
mission des Arabes nabateens, celle d'Aristobule, roi des
Juifs, et prit Jerusalem (*).
Pendant ce temps, Mithridate, dont 1'energie et les vues
semblaient grandir avec les dangers et les revers, executait
un plan hardi : faisant le tour oriental de la mer Noire,
s'alliant avec les Scythes et les peuples de la Crimee, il etait
arrive sur les bords de 1'IIellespont cimmerien ; mais il me-
ditait de plus vastes desseins. Apres avoir noue des intelli-
gences avec les Celtes, il voulait parvenir au Danube, tra-
verser la Thrace, la Macedoine et 1'Illyrie, franchir les
Alpes, et, comme Annibal, tomber en Italic. Seul il etait a
la hauteur de cette entreprise, mais il dut y renoncer : son
armee 1'abandonna ; Pharnace, son fils, le trahit, et il se
donna la mort a Panticapee (KertscJi). Pompee put disposer
alors a son gre des vastes et riches contrees qui s'etendent
depuis la mer Caspienne jusqu'a la mer Rouge. Pharnace
re9ut le royaume du Bosphore. 'Tigrane, prive d'une partie
de ses £tats, ne conserva que 1'Armenie. Le tetrarque de
Galatie, Dejotarus, obtint des accroissements de territoire,
et Ariobarzane l'agrandissement du royaume de Cappadoce,
retabli en sa faveur. Divers petits princes devoues aux
Remains furent dotes, trente-neuf villes rebaties ou fondees.
Enfin le Pont, la Cilicie, la Syrie, la Phenicie, declarees
provinces romaines, durent accepter le regime que le vain-
queur leur imposa. Ces contrees repurent des institutions
qu'elles conserverent plusieurs siecles (*). Toutes les cotes
de la Mediterranee, excepte l'£gypte, devinrent tributaires
de Rome.
La guerre terminee en Asie, Pompee s' etait fait devancer
par son lieutenant, Pupius P'son Calpurnianus, qui briguait
le consulat, et, a cet effet, demand ait 1'ajournement des
(') Appien, Guerre de Mthridate, cvi.
(') Dion-Cassius, XXXVU, xx.
834 HISTOIRE DE JULES CESAK.
.cornices. Get ajournement fut accorde, et Pison nomrae
consul & 1'unanimite (*), avee M. Valerius Messala, pour
1'annee 693, tant la crainte qu'inspirait Pompee rendait
chacun docile a ses desirs, car on ignorait ses intentions, et
on redoutait qu'a son retour il ne marchat de nouveau sur
Rome a la tete de son armee yictorieuse ; mais Pompee,
ayant debarque a Brindes vers le mois de Janvier 693,
congedia ses troupes, et arriva a Rome sans autre escorte
que celle des citoyens qui etaient alles en foule a sa ren-
contre (*).
Apres la premiere manifestation de la reconnaissance
publique, il ne trouva plus 1'accueil sur lequel il comptait,
et des chagrins domestiques vinrent augmenter ses decep-
tions. II avait appris la conduite scandaleuse tenue par sa
femme Mucia pendant son absence, et il se decida a la
repudier (3).
L'envie, ce fleau des republiques, se dechaina centre lui.
Les nobles ne cachaient pas leur jalousie ; ils serablaient se
venger de leurs propres apprehensions, auxquelles venaient
encore se joindre des ressentiments personnels. Lucullus ne
lui pardonnait pas de 1'avoir frustre du commandement de
1'armee d'Asie. Crassus etait envieux de sa celebrite ;
Caton, toujours ennemi de ceux qui s'elevaient au-dessus des
autres, ne pouvait lui 6tre favorable, et lui avait mesme
refuse la main de sa niece ; Metellus Creticus conservait un
souvenir amer des efforts tentes pour lui contester la con-
que~te de File de Crete (4), et Metellus Celer etait blesse de la
repudiation de sa soeur Mucia (B). Quant a Ciceron, dont
Fopinion sur les hommes variait suivant leur plus ou moins
(') Dion-Cassius, XXXVH, XLIT.— Contrairement ^ d' autres auteurs, Dion-
Cassius affinne que les cornices ont ete retardes. (Plutarque, Pompee, XLV.)
(3) " Plus on 6tait alarm6, plus on fut satisfait de voir Pompee rentrer dans
sa patrie comme simple citoyen." (Velleius Patereulus, II, XL.)
(3) Ciceron, litres d Atticus, I, xii.
(4) Metellus faisait la conquete de la Crete, lorsque Pompe"e envoya un de
ees lieutenants pour le d6poss6der, sous pr6texte que cette ile etait comprise
dans son grand commandement maritime.
(B) Dion-Cassius, XXXVII, XLIX.
LIVEE n, CHAPITEE m. — 691-695. 335
de deference pour son merite, il trouvait son heros d'autre-
fois sans droiture et sans elevation ('). Pressentant le mau-
vais vouloir qu'il allait rencontrer, Pompee nrit tout en
ceuvre et depensa beaucoup d'argent pour faire arriver au
consulat Afranius, un de ses anciens lieutenants ; il comp-
tait sur lui pour obtenir les deux choses auxquelles il tenait
le plus : 1' approbation generale de tons ses actes en Orient
et une distribution de terres a ses veterans. Malgre de vives
oppositions, t. Afranius fut nomme avec Q. Metellus Celer.
Mais, avant de presenter les lois qui 1'interessaient, Pompee,
qui jusque-la n'etait pas rentre dans Rome, demanda le
triomphe. On le lui accorda seulement pour deux jours ; la
ceremonie n'en fut pas moins remarquable par sa magnifi-
cence. Elle eut lieu le 29 et le 30 septembre 693.
On portait devant lui des ecriteaux ou etaient inscrits :
les noms des pays conquis, depuis la Judee jusqu'au Cau-
case, et des bords du Bosphore jusqu'aux rives de 1'Eu-
phrate ; les noms des villes et le nombre des vaisseaux pris
sur " les pirates ; le nom de trente-neuf villes repeuplees ;
le denombrement des richesses versees dans le tresor ; elles
e"taient evaluees a 20,000 talents (plus de 115 millions), sans
compter les liberalites a ses soldats, dont le moins recom-
pense avait touche 1,500 drachmes (1,455 francs) (2) ; les
revenus publics, qui n'etaient, avant Pompee, que de 50
millions de drachmes (48 millions et demi), atteignirent
le chiffre de 81 millions et demi (79 millions). Parmi les
objets precieux qui furent exposes aux regards des Remains,
on remarquait la Dactyliotheque (collection de pierres gra-
vees) du roi de Pont (s) ; uu echiquier fait de deux seules
pierres precieuses, ayant cependant quatre pieds de long
sur trois de large, orne d'une lune en or, du poids de trente
livres ; trois lits pour les repas, d'une valeur immense ; des
vases d'or et de pierres precieuses en assez grand nombre
(:) " Jamais de droiture ni de candeur, pas un mobile honorable dans sa
politique ; rien d'Sleve, de fort, de genereux." (Cicdron, LeUres d Atticut, I,
xm).
(") Plutarque, Pompee, XLVII.
(8) Pline, XXXYII, v.
336 HISTOIKE DE JULES CESAR.
pour garnir neuf buffets ; trente-trois couronnes en perles ;
trois statues d'or, representant Minerve, Mars et Apollon ;
une montagne du meme metal, a base carree, decoree de
fruits de toutes sortes et de figures de cerfs et de lions, le
tout environne par un cep de vigne d'or, cadeau du roi
Aristobule ; un petit temple dedie aux Muses, garni d'une
horloge ; un lit de repos en or, ay ant appartenu, disait-on,
a Darius, fils d'Hystaspe ; des vases murrhins (') ; la statue
d'argent du roi de Pont Pharnaee, le vainqueur de Sinope,
contemporain de Philippe III, de Macedoine (2) ; la statue
d'argent du dernier Mithridate et son buste colossal en or,
haut de huit coudees, ainsi que son trone et son sceptre ; des
chars armes de faux et garnis d'ornements dores (3) ; puis le
portrait de Pompee lui-meme, brode en perles. Enfin des
arbres appanirent pour la premiere fois comme objets rares
et precieux: c'etaient 1'ebenier et 1'arbuste qui fournit le
baume (4). On voyait, precedant son char, les Cretois Lasthe-
nes et Panares, enleves au triomphe de Metellus Creticus (6) ;
les chefs des pirates, le fils de Tigrane, roi d'Armenie, sa
femme et sa fille ; la veuve du vieux Tigrane, appelee Zosime ;
Olthaces, le chef des Colchidiens ; Aristobule, roi des Juifs ;
la sceur de Mithridate, avec cinq de ses fils ; les femmes des
chefs de Scythie ; les otages des Ibe"riens et des Albaniens ;
ceux des rois de Commagene. Pompee etait sur un char
orne de pierreries et revetu du costume d'Alexandre le
Grand (*) ; et, comme deja il avait obtenu trois fois les hon-
ueurs du triomphe pour ses succes en Afrique, en Europe et
en Asie, on portait un grand trophee, avec cette inscription:
£ur le monde entier (7).
(J) Vases tr^s-recherchds qui venaient de la Carmanie. Us refletaient les
conleurs de 1'arc-en-ciel, et, suivant Pline, un seul vase se vendit 70 talents
(plus de 300,000 francs). (Pline, XXXVII, vn et vin.)
(-) Pline, XXXIII, LIV. — Strabon, XII, 546.
(3) Appien, Guerre de Mithridate, CXTI.
(4) Pline, Eistoire naturelte, XH, ix et LIT.
(8) Dion-Cassius, XXXVI, n. — Velleius Paterculus, H, xxxiv, XL.
(') Appien, Guerre de Mithridate, CXTII.
C) Plutarque, Pompee, XLTII. — Dion-Cassius, XXXVII, xxi.
LIVEE H, CHAPITKE HI. 691-695. 337
Tant de splendeur flattait 1'orgueil national sans desarmer
les envieux. Les victoires en Orient ayant toujours ete obte-
nues sans d'immenses efforts, on en rabaissait le merite, et
Caton avait ete jusqu'a dire qu'en Asie les generaux n'avaient
eu a combattre que des femmes ('). Au senat, Lucullus et
d'autres consulaires importants firent repousser 1'approbation
de tous les actes de Pompee. Et cependant, ne ratifier ni les
traites conclus avec les rois, ni 1'echange des provinces, ni
les impositions des tributs, c'etait tout remettre en question.
On alia encore plus loin.
Vers le mois de Janvier 694 (2), le tribun L. Flavius pro-
posa de racheter et d'affecter aux veterans de Pompee, pour
y etablir des colonies, le territoire declare domaine public en
521, et vendu depuis ; de partager entre les citoyens pauvres
Yager publicus de Volateme et d'Arretium, en Etrurie, con-
fisque par Sylla et non encore distribue ('). Les depenses
qu'entraineraient ces mesures devaient 6tre couvertes par
cinq annees du revenu des provinces conquises (*). Ciceron,
qui desirait plaire a Pompee sans nuire aux interets-de ceux
qu'il appelait ses riches amis (6), proposa de ne pas toucher a,
Vager publicus, mais d'acquerir d'autres terres avec lesmemes
ressources. Neanmoins il approuvait alors la fondation de
colonies, lui qui, deux ans auparavant, appelait 1'attention de
ses auditeurs sur le danger de pareils etablissements ; il
avouait qu'il fallait eloigner de Rome cette populace dange-
reuse, sentina urbis, lui qui autrefois avait engage cette
menie populace a rester a Rome pour jouir des fetes, des
jeux, des droits dc suffrage (°). Enfin, il proposa d'acheter
des proprietes particulieres en laissant Yager pubttcus in-
tact, tandis que dans son discours contre Rullus il avait
blame, comme une derogation a toute coutume, la fonda-
(') Ciceron, Discours pour Murena, HT.
(*) Ciceron, Lettres d Atlicus, I, xvm.
(*) Dion-Cassius, XXXVH, L.
(4) Ciceron, Lettres d Atticus, I, xix.
(6) Ciceron, Lettres d Atticus, I, xlx.
(8) Cic6ron, Deuxieme discours contre la loi agrairet xxni.
22
338 HISTOIRE DE JULES CESAK.
tion de colonies sur des proprietes achetees a des par-
ticuliers ('). L'eloquence de 1'orateur, si preponderante pour
faire rejeter la loi de Rullus, ne reussit pas a faire adopter
celle de Flavius : elle fut attaquee avec une telle violence par
le consul Metellus, que le tribun le fit raettre en prison ; mais,
cet acte de rigueur ayant souleve une reprobation generate,
Pompee eut peur du scandale : il fit dire a Flavius de remet-
tre le consul en liberte et abandonna la loi. Blesse alors de
tant d'injustices, voyant son prestige diminue, le vainqueur
de Mithridate regretta d'avoir licencie son armee, et resolut
de s'entendre avec Clodius, qui jouissait d'une grande popu-
larite (').
Vers la meme epoque, Metellus N"epos, revenu une seconde
fois en Italic avec Pompee, fut nomine preteur, et fit abolir
par une loi tous les peages de 1'Italie, dont la perception ex-
citait de vives reclamations. Cette mesure, inspiree probable-
ment par Pompee et Cesar, fut approuvee par tous ; cepen-
dant le senat tenta, mais vainement, d'eflfacer de la loi le nom
de son auteur, ce qui montre, suivant Dion-Cassius, que cette
assemblee n'acceptait rien de ses adversaires, pas meme un
bienfait (').
X. Ainsi toutes les forces de la societe, paralysees pai
les divisions intestines, impuissantes a produire le bien, sem-
blaient ne se ranimerque pour lui faire obstacle:
Marchefatale . . •,,,-, -,
desev^ne- la gloire militaire comme 1 eloquence, ces deux
instruments de la puissance romaine, n'inspiraient
plus que defiance et jalousie. Le triomphe des generaux
semblait bien moins un succes. pour la Republique qu'une
satisfaction personnelle. Le talent de la parole exergait en-
(J) " CTest que vos ancfetres ne vous ont point donn6 1'exemple d'acheter
des terres aux particuliere pour y envoyer le peuple en colonies. Toutes les
lots, jusgu^d present, rCen ont etabli que sur lea domaines de la JRepubliqut."
(Ciceron, Deuxieme discours oontre la loi agraire, xxv.)
(") Plutarque, Caton d'Utigue, xxxn.
(s) Dion-Cassius, XXXVH, LI.
LIVEE n, CHAPITEE m.— 691-695. 339
core tout son empire, tant que 1'orateur 6tait a la tribune;
mais a peine en etait-il descendu que le prestige s'evanouis-
sait, et le sentiment public restait indifferent a de magni-
fiques artifices de langage employes a favoriser des passions
ego'istes, et non a defendre, comme autrefois, les grands inte-
rets de la patrie.
Chose digne de remarque ! lorsque le destin pousse une
societe vers un but, tout y concourt fatalement, autant les
attaques et les esperances de ceux qui desirent un change-
ment que la crainte et la resistance de ceux qui voudraient
tout arreter. Apres la mort de Sylla, Cesar seul tenta avec
perseverance de relever le drapeau de Marius. Des lors, rien
de plus naturel que ses actions et ses discours eussent la meme
tendance. Mais ce qui doit fixer I'attention, c'est de voir les
partisans de la resistance et du systeme de Sylla, les adver-
saires de toute innovation, amener a leur insu les evenements
qui aplanirent a Cesar la voie au pouvoir supreme.
Pompee, le representant de la cause du senat, porte le
coup le plus sensible a 1'ancien regime, par le retablisse-
ment du tribunat. La faveur qui s'attachait a ses prodigieux
succes en Orient 1'avait elev6 au-dessus de tous ; par nature
comme par ses antecedents, il penchait du cote de 1'aristo-
cratie ; la jalousie des nobles le rejette dans le parti populaire
et dans les bras de Cesar.
De son cote le senat, qui pretend conserver intactes
toutes les anciennes institutions, les abandonne en face du
danger ; par jalousie envers Pompee, il laisse aux tribuns
1'initiative de toutes les lois d'intere~t general ; par crainte
de Catiliua, il abaisse les barrieres qui interdisaient aux
hommes nouveaux I'acces au consulat et y fait arriver
Ciceron. Dans le proces des complices de Catilina, il viole
a la fois et les formes de la justice et la premiere garantie
de la liberte des citoyens, le droit d'appel au peuple. Au
lieu de se souvenir que la meilleure politique, dans les cir-
constances graves, est d'accorder aux hommes importants
un temoignage eclatant de reconnaissance pour les services
rendus dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, au
340 HISTOIRE DE JULES CE8AK.
lieu de suivre apres la victoire 1'exemple donne apres la
defaite par 1'ancien senat, qui remerciait. Varron de n'avoir
pas d6sespere du salut de la Republique, le senat se montre
ingrat envers Pompee, ne lui tient aucun compte de sa
moderation ; et, quand il peut le compromettre, 1'enchainer
me"me par les liens de la reconnaissance, il repousse ses
plus legitimes demandes, et ce refus apprend aux generaux
a venir que, lorsqu'ils retourneront a Rome apres avoir
agrandi le territoire de la Republique, apres avoir double
les revenus de 1'lStat, s'ils congedient leur armee, on leur
contestera 1'approbation de leurs actes, et on marchandera
aux soldats la recompense due & leurs glorieux travaux.
Ciceron, lui-meme, qui veut maintenir 1'ancien etat de
choses, vient le saper par sa parole. Dans ses harangues
centre Verres, il signale et la venalite du se'nat, et les exac-
tions dont se plaignent les provinces ^ dans d'autres, il
devoile de la maniere la plus effrayante la corruption des
mffiurs, le trafic des emplois et le defaut de patriotisme
parmi les hautes classes ; en parlant pour la loi Manilla, il
soutient qu'il faut un pouvoir fort dans les mains d'un seul,
afin d'assurer 1'ordre en Italie et la gloire a 1'exterieur, et
c'est lorsqu'il a employe toute son eloquence a montrer
1'exces du mal et 1'efficacite du rem6de, qu'il croit pouvoir
arreter 1' opinion publique par le froid conseil de 1'immobilite*.
Caton declarait ne vouloir aucune espece d'innovations,
et il les rendait plus indispensables par sa propre resis-
tance ; non moins que Ciceron, il jetait le blame sur les vices
de la societe ; mais, tandis que celui-ci variait souvent par
Tinconstance de son esprit, Caton, avec la te"nacite syste-
matique d'un stoicien, demeurait inflexible dans 1'applica-
tion de principes absolus ; il combattait meme les projets
les plus utiles, et, empechant toute concession, rendait les
names comme les factions irreconciliables. II avait separe
Pompee du senat en faisant rejeter toutes ses propositions ;
il lui refusa sa niece malgre 1'avantage, pour son parti,
d'une alliance qui aurait entrave les projets de Cesar (').
(') Plutarque, Caton, xxxv.
LIVEE H, CHAPITEE HI. 691-695. 341
Sans egard pour les consequences politiques d'un rigorisme
outre, il avait fait deposer Metellus, tribun, et Cesar,
preteur; mettre en accusation Clodius, ouvrir une enquete
centre les juges, ne prevoyant pas les suites funestes d'un
proces oil 1'honneur d'un ordre entier etait mis en question.
Ce zele irreflechi avait rendu les chevaliers hostiles au senat ;
ils le devinrent encore davantage par 1'opposition de Caton
a la reduction du taux des fermes de 1'Asie ('). Aussi,
appreciant alors les choses a leur veritable point de vue,
Ciceron ecrivait a Atticus : " Avec les meilleures intentions,
" notre Caton gate toutes les affaires ; il opine comme dans
" la republique de Platon, et nous sommes la lie de Romu-
lus (').»
Rien n'arretait done le cours des eVenements ; le parti de
la resistance les precipitait plus que tout autre. Evidem-
ment on marehait vers une revolution ; or une revolution,
c'est un fleuve qui renverse et inonde. Cesar voulait lui
creuser un lit ; Pompee, assis fierement au gouvernail,
croyait commander aux flot$ qui 1'entrainaient. Ciceron,
toujours irresolu, tantot se laissait aller au courant, tantot
croyait pouvoir le remonter sur une barque fragile. Caton,
inebranlable comme un roc, se flattait de resister a lui seul
au cours irresistible qui emportait la vieille societe romaine.
(') " On vilipende le s^nat, 1'ordre des chevaliers s'en separe. Ainsi cette
annee aura vu renverser a la fois les deux bases solides sur lesquelles j'avais,
a moi seul, assis la Republique, c'est-a-dire 1'autorit^ du s^nat et l'union dea
deux ordres." (Cicdron, Leitres d Atticus, I, XTIII.)
C) Cic6ron, Lettres d Atticus, I, I.
CHAPITRE QUATRIEME.
(693-695.)
L Tandis qu'a Rome les anciennes reputations s'abais-
Baient dans des luttes sans grandeur et sans patriotisme,
d'autres s'elevaient, au contraire, dans les camps
teur, en ES- par 1'eclat de la gloire militaire. Cesar, au sortir
de sa preture, s'etait rendu dans 1'Espagne ulte-
rieure, qui lui etait assignee par le sort; vainement ses
creanciers avaient cherche a retarder son depart : il avait eu
recours au credit de Crassus, qui lui servit de caution pour la
somme de 830 talents (pres de 5 Trillions de francs) (*). II n' avait
meme pas attendu les instructions du senat (2), qui, d'ailleurs,
ne pouvaient etre prates de longtemps, 1'assemblee ayant
remis les afiaires concernant les provinces consulaires apres le
proces de Clodius, termine seulement en avril 693 (3). Get
empressement a rejoindre son poste ne pouvait done avoir
pour raison la crainte de nouvelles poursuites, comme on 1'a
suppose, mais il etait motive par le desir de porter secours
aux allies, qui imploraient la protection romaine centre les
montagnards de la Lusitanie. Toujours devoue sans reserve
a ses proteges (4), il emmenait avec lui en Espagne un jeune
Africain de grande naissance, Masintha, son client, qu'il
avait defendu recemment a Rome, avec une extreme ardeur,
(') Plutarque, Cesar, xii. — Appien, Guerres civiles, II, n, 8, parle de
25 millions de sesterces, ce qui fait 4 millions 750,000 francs. i
(") Sudtone, Cesar, xvni.
(*) Cic^ron, Lettres d Atticus, I, xiv et xvi.
(4) " Des pa jeunesse il se montra zele et fidMe envers ses clients." (Sn6-
tone, Cetar, LXXI.
LIVEE II, CHAPITBE IV. — 693-695. 34:3
et' cache dans sa maison apres la condamnation (1), pour le
soustraire aux persecutions de Juba, fils d'Hiempsal, roi de
Numidie.
On raconte qu'en traversant les Alpes, Cesar s'etant
arrete dans un village, ses officiers lui demanderent en riant
s'il croyait qu'il y eut meme dans ce coin de terre des
brigues et des rivalites pour les emplois. II repondit serieu-
sement : " J'aimerais mieux etre le premier parmi ces bar-
" bares que le second dans Rome (4)." On repete cette anec-
dote, plus ou moius authentique, comme une preuve de
1'ambition de Cesar. Qui doute de cette ambition ? L'essen-
tiel est de savoir si elle etait legitime, si elle devait s'exercer
pour le salut ou pour la ruine du monde remain. N'est-il pas
plus honorable, apres tout, d'avouer avec franchise les senti-
ments qui nous animent que de cacher, comme Pompee,
1'ardeur du dusir sous 1'apparence du dedain ?
Arrive en Espagne, il leva promptement dix nouvelles
cohortes, qui, jointes aux vingt autres dej^, dans le pays,
lui donnerent trois legions, forces suffisantes pour pacifier
bientot la province (*). La tranquillite en etait sans cesse
troublee par les incursions des habitants du mont Hernii-
nium (4), qui ravageaient la plaine. II exigea d'eux qu'ils
vinssent s'y etablir: ils refuserent. Cesar alors commenya
une rude guerre de montagnes et parvint a les soumettre.
Effrayees de cet exemple et craignant le meme sort, les peu-
plades voisines transporterent au dela du Durius (JDouro)
leui*s families et tout ce qu'elles avaient de plus precieux. Le
general remain s'empressa de profiter de 1'occasion, penetra
dans la vallee du Mondego pour s'emparer des villes aban-
(') Su^tone, Cesar, LXXI.
(a) Plutarque, Cesar, xn.
(") Plutarque, Cesar, xn.
(*) Chaine de montagnes du Portugal, appelee aujourd'hui serra da JSstrella,
et qui separe le bassin du Tage de la vallee du Mondego. D'apres Cellarius
(Geographic antique, I, LX), le mont Herminium s'appelle encore Arminno.
\loppidum principal des populations de ces montagnes parait avoir et6 Medo-
brega (Membrio), dont il est fait mention dans les Comrnentaires de Cesar,
Guerre d^Alexandrie, XLVIII.
344 mSTOIRE DE JULES CESAB.
donnees, et se mit a la poursuite des fiiyards. Ceux-ci, pres
d'etre atteints, se retournerent et resolurent d'accepter la
bataille en poussant devant eux leurs troupeaux, dans 1'espoir
que, par cette ruse, les Remains, occupes a s'emparer du
butin, se debanderaient et seraient plus faciles a vaincre ;
mais Cesar n' etait pas homme a se laisser prendre a ce piege
grossier : il negligea les troupeaux, alia droit a 1'ennemi et le
dispersa. Pendant qu'il etait occupe a combattre dans le
nord de la Lusitanie, il apprit que, sur ses derrieres, les habi-
tants du mont Herminium s'etaient revoltes de nouveau pour
lui fermer la route par laquelle il etait venu. II en prit alors
une autre ; mais ceux-ci tenterent encore de lui barrer le pas-
sage en se pla9ant dans le pays situ6 entre la Serra Albar-
dos (') et la mer ; vaincus, et leur retraite coupee, ils furent
forces de s'enfuir vers 1'Ocean, et se refugierent dans une lie
appelee aujourd'hui Peniche de Cima (voyez planche IV],
laquelle, n'etant plus completement detachee du continent,
est devenue une presqu'ile. Elle est situee a environ vingt-
cinq lieues au nord de Lisbonne (3). Cesar n'avait pas de
(') Probablement dans la province actuelle de Leyria.
(a) D'apres une reconnaissance faite, en aout 1861, par le due de Bellune,
il n'y a aucun doute que la presqu'ile de Peniche n'ait jadis forme une ile.
Suivant la tradition des gens du pays, 1'Ocean allait, dans les temps auciens,
jusqu'a la ville d'Atoguia ; mais, puisque Dion-Cassius parle de la maree inon-
tante qui aurait englouti des soldats, il faut croire qu'il existait quelques gues i
maree basse. Nous donnons ici les extraits de divers auteurs portugais qui
ont 6crit a ce sujet
Bernard de Brito (MonarcMe porlugaise, t. I, p. 429, Lisbonne, 1790)
s'exprime ainsi : " Comme sur toute la cote du Portugal nous ne voyons pas,
de notre temps, une ile plus confonne aux conditions de celle oii Cesar voulait
abbrder, que la peninsule oii se trouve une localite qui, prenant le nom de la
situation qu'elle a, s'appelle Peniche, nous dirons, avec notre Resende, que
c'est d'elle que parlent tous les auteurs. Et je ne crois pas qu'il soit possible
d'en trouver une plus confonne en tout que celle-la, parce que, outre qu'elle
est unique et peu distante de la terre fenne, nous voyons qu'a la mer basse on
peut traverser a sec le d6troit qui la separe, et avec bien plus de facilite encore
qu'on n'aurait pu le faire dans les temps antiques, par la raison que la mer a
ensab!6 une grande partie de cette cote, et produit ce r6sultat que la maree
Occupe ce terrain avec moina d' Elevation ; mais, toutefois, cette Elevation n'est
LIVRE n, CHAPITKE iv. — 693-695. 34:5
barques ; il fit construire des radeaux, sur lesquels passerent
quelques troupes ; les autres crurent pouvoir s'aventurer sur
des bas-fonds qui, a mer basse, formaient un gue ; mais, vive-
ment attaquees par les ennemis, dans leur retraite, elles furent
englouties par la raaree montante. Un seul homme se sauva,
Publius Scaevius, leur chef, qui, malgre ses blessures, parvint
a gagner la terre femie a la nage. Plus tard, Cesar fit venir
des navires de Cadix, passa dans File avec son armee et defit
pas si petite que, lorsque la mar^e monte, il ne soit n£cessaire de se servir
d'embarcations pour arriver a 1'ile, et cela eur un espace de cinq cents pas
environ d'eau qui separe File de la terre forme."
Voici le passage de Resende : " Sed quaerendum utrobique quaenam insula
ista fuerit terrse contigua, ad quam sive pedibus sive natatu profugi transire
potuerint, ad quam similiter et milites trajicere tentarint ? Non fuisse Londo-
brin, cujus meminit Ptolomaeus (Berligam modo dicimus), indicio est distantia
a continente non modica. Et quum alia juxta Lusitanise totius littus nulla
nostro sevo exstet, haec de qua Dion loquitur, vel incumbenti violentius man
abrasa, vel certe peninsula ilia oppidi Peniche juxta Atonguiam, erit intelli-
genda. Nam etiam nunc alveo quingentis passibus lato a continente sejungitur,
qui pedibus sestu cedente transitur, redeunte vero insula plane fit, neque adiri
vado potest. Et forte illo saeculo fuerit aliquanto major." (L. Andre de Re-
sende, De Antiquitatibus Lusitanice cceteraque historica qua: cxstant opera.
Conimbricse, 1790, t. I, p. 77.)
Antonio Carvalho (Da costa corografia Portuguesa, t. II, p. 144. Lisboa,
1712) expose les memes idees.
Les renseignements precedents sont confirmds par la lettre suivante d'un
eveque anglais qui faisait partie de Fexpedition des croises, au temps de la
prise de Lisbonne, sous le regne d' Alfonso Henrique, en 1147 :
" Die vero quasi decima, impositis sarcinis nostris cum cpiscopis velificare
incepimus iter prosperum agentes. Die vero postera ad insulam Phenicis
(vulgo Peniche) distantis a continente quasi octingentis passibus feliciter
applicuimus. Insula abundat cervis et maxime cuniculis : liquiricium (lege
glycyrrbizum) habet. Tyrii dicunt earn Erictream, Peni Gaddis, id est septem,
ultra quam non est terra ; ideo extremus noti orbis terminus dicitur. Juxta
hanc sunt dua3 insulae quae vulgo dicuntur Berlinges, id est Baleares lingua
corrupta, in una quarum est palatium admirabilis architecture et multa oflSci-
narum diversoria regi cuidam, ut aiunt, quondam gratissimum sccretale hos-
picium." (Crucesignati Anglici epistola de expugnatione Olisiponis, dans:
Portugallun momimcnta historica a saculo octavo post Christvm usque ad
quiiitiim, decimum,jussit Academice scientiarum Olisiponciisis edita. Volumen
I, fasciculus in, Olisiponcs, MDCCCLXI, p. 395.)
346 HISTOIKE DE JULES CESAK.
les Barbares. De la il se dirigea avec sa flotte vers Brigan-
tium (aujourd'hui la Corogne), dont les habitants, effrayes a
la vue des vaisseaux, qui leur etaient inconnus, se soumirent
volontairement (]). Toute la Lusitanie devint tributaire des
Remains.
Cesar re9ut de ses soldats le titre d'imperator. Lorsque
les nouvelles de ses succes parvinrent a Rome, le senat
decreta en son honneur un jour de fete, et lui accorda le
droit de triompher a son retour ("). L'expedition terminee,
le vainqueur des Lusitaniens s'occupa de I'adininistration, et
fit regner dans sa province la justice et la concord e. II
merita la reconnaissance des Espagnols en supprimant le
tribut etabli par Metellus Pius pendant la guerre de Serto-
rius ('). II s'appliqua surtout a mettre un terme aux diffe-
rende qui s'elevaient chaque jour entre les creanciers et les
debiteurs, en ordonnant que ceux-ci consacreraient, tous
les ans, les deux tiers de leurs revenus a 1'amortissement
de leurs dettes, ce qui, selon Plutarque, lui fit un grand
honneur (*). Cette mesure, en eflet, etait un acte conserva-
toire de la propriete ; elle empechait les usuriers remains de
s'emparer de tout le capital pour e~tre rembourses, et on
verra qu'il la rendit generale pendant sa dictature (B). Eofin,
apres avoir apaise les dissensions, il combla de bienfaits
les habitants de Cadix, leur laissa des lois dont 1'heureuse
influence se fit sentir longtemps, et abolit chez les peuples
de la Lusitanie les usages barbares, dont quelques-uns allaient
(') Dion-Cassius, XXXVII, LII-LIII. — " Cesar battit, des son arrivee, les
Lusitaniens et les Gallaques (habitants de la Galice), et s'avan9a jusqu'£ la mer
ext^rieure, soumit ainsi aux Remains des peuples qui n'avaient point encore
reconnu leur autorite, et revint de ce gouvernement charge de gloire et de
richesses, dont il donna une partie a ses soldats." (Zonare, Annales, X, vi.)
(2) Appien, Qmrres civiles, II, vm.
(3) C6sar, Guerre d'Espagne, XLU.
(4) Plutarque, Cesar, xn.
(*) " Une 16gion d'accusateurs se dechaina contre ceux qui s'enrichissaient
par 1'usure, au mepris d'une loi du dictateur Cesar sur la proportion des
cr6ances et des possessions en Italic, loi depuis longtemps mise en oubli par
I'inter&t des particuliers." (Tacite, Annales, VI, XTI. — Suetone, XLII.)
LIVEE n, CHAPITBE iv. — 693-695. 34:7
jusqu'a sacrifier des victimes humaines ('). C'est la qu'il se
lia d'amitie avec un homme important de Cadix, L. Cornelius
Balbus, qui devint son magister fabrum pendant les guerres
des Gaules, et que defendit Ciceron lorsque le droit de citoyen
remain lui fut conteste (a).
Tout en administrant sa province avec la plus grande
equite, il avait, pendant la campagne, recueilli un riche bu-
tin, qui lui servit a, recompenser ses soldats et a verser dans
le tresor des sommes considerables, sans etre accuse de con-
cussion ni d'actes arbitraires. Sa conduite comme propre-
teur en Espagne (3) fut louee de tous, et, entre autres, par
Marc-Antoine, dans un discours prononce" apres la mort de
Cesar.
Ce n'est done pas, ainsi que le pretend Suetone, en men-
diant des subsides (4) : on ne mendie guere a la t6te d'une
armee ; ce n'est pas davantage en abusant de sa force, qu'il
amassa de si grandes richesses : il les obtint par les contribu-
tions de guerre, par une bonne administration, par la recon-
naissance meme de ceux qu'il avait gouvernes.
(') " Je ne rappellerai pas toutes les distinctions dont Cesar a decor6 le
peuple de cette ville lorsqu'il etait pr6teur en Espagne ; les divisions qu'il a su
apaiser chez les Gaditains ; les lois que, de leur consentement, il leur a don-
nees ; 1'antique barbaric de leurs moeurs et de leurs usages, qu'il a su faire
disparaitre ; 1'empressement avec lequel, a la priere de Balbus, il les a comble'a
de bienfaits." (Cicdrqjj, Discours pour Balbus, xix.)
(*) " Des sa jeunesse il a connu Cesar, il a plu a cet homme Eminent.
Cesar, dans la foule de ses amis, 1'a distingu6 comme un de ses intimes ; dans
sa pr6ture, durant son consulat, il 1'a propose a la construction de ses machines
de guerre. H a goute sa prudence, appr6cie son d6vouement, agre6 ses bons
offices et son affection ; a cette epoque Balbus a partage presque tous les
travaux de C4sar." (Cic6ron, Discours pour Balbus, xxvm.)
(3k" Car cet homme (Cesar) comme^a par etre preteur en Espagne, et,
doutant de la fidelit6 de cette province, il ne voulut pas accorder a ses habi-
tants la possibilite de devenir plus tard dangereux, grace a une paix apparente.
H prefera faire ce qui importait aux interets de la R6publique plutot que de
passer tranquillement le temps de sa magistrature, et, comme les Espagnols re-
fusaient de se rendre, il les y obligea par la force ; il surpassa done en gloire
ceux qui 1'avaient pr6c6d6 en Espagne, car il est plus difficile de conserver une
conquete que de la faire." (Dion-Cassius, XLIV, XLI.)
(4) Su6tone, Cesar, LIT.
34:8 HISTOIEE DE JULES CESAK.
II. Cesar etait revenu a Rome vers le mois de juin (') sans
attendre son successeur. Ce retour, que les historieus regardent
Cosar demande corame precipite, ne 1'etait guere, puisque ses pou-
ie wmmiat et v°irs reguliers etaient expires depuis le mois de
(694). Janvier 694. Mais il tenait a etre present a la pro-
chaine reunion des cornices consulaires. H s'y presentaavec con-
fiance, et, pendant qu'il faisait les preparatifs de son triomphe,
il demanda de pouvoir en meme temps briguer le consulat.
Revetu du titre ft'iniperator, ayant, par une conqjuete rapide,
recule les bornes de 1' empire jusqu'aux rivages septentrionaux
de 1'Ocean, il pouvait legitimement aspirer a cette double
distinction ; mais on 1'accordait difficilement. Pour obtenir
le triomphe, il fallait rester hors de Rome, garder les licteurs
et 1'habit militaire, et attendre que le senat cut fixe le jour
de 1'entree. Pour briguer le consulat, il fallait, au contraire,
etre present a Rome, en robe blanche (2), costume des pre-
tendants aux honneurs, et y resider plusieurs jours avant
1'election. Le senat n'avait pas toujours juge les deux de-
mandes incompatibles (') ; peut-e*tre m6me aurait-il accorde
cette faveur a Cesar, si Caton, parlant jusqu'a la fin du jour,
n'eut rendu toute deliberation impossible (4). Celui-ci cepen-
dant ne s' etait pas montre si rigide en 684 ; mais c'est
qu'alors Ponipee triomphait en realite de Sertorius, cet
ennemi de 1'aristocratie, quoique ofliciellement il ne fut
question que des victoires sur les Espagnols (8). Oblige d'op-
ter entre une vaine ceremonie et le pouvoir, Cesar n'hesita
pas.
Le terrain etait bien prepare pour son-election ; sa popu-
larite n'avait fait que croitre, et le senat, trop fier de ses
av.antages, s'etait aliene les hommes les plus puissants.
(') " C6sar arrive dans deux jours." (Ciceron d Atticus, H, i. Juin 694.)
(") De li le nom de candidat.
(3) " Bien des pretendants au consulat avaient e*te nommes quoique absents,
t^moin Marcellus en 540." (Tite-Live, XXIV, ix.)
(4) Plutarque, Caton, xxxvi.
(•) Floras, III, xxni.
UVEE n, CHAPI-TRE iv. — 693-695. 349
Pompee, mecontent de tous les refus opposes a ses justes
reclamations, savait bien, en outre, que la loj. recente, de-
clarant ennemis publics ceux qui corrompaient les elec-
teurs, etait une attaque directe centre lui, puisqu'il avait
ouvertement paye 1'election du consul Afranius ; mais, tou-
jours infatue de sa personne, il se consolait de ses echecs
en se pavanant dans sa belle robe brodee ('). Crassus, reste
longtemps fidele au parti aristocratique, en etait devenu
1'adversaire, a cause de la jalousie mal deguisee des grands
a son egard et de leurs manoeuvres pour 1'impliquer avec
Cesar dans la conspiration de Catilina. Cependant, quoiqu'il
tint en main les fils de bien des intrigues, il craignait de se
compromettre et evitait de se prononcer en public centre tout
homme en credit (J). Lucullus, fatigue de ses campagnes et
des luttes intestines, se retirait de la politique pour jouir en
kpaix de son immense fortune. Catulus e"tait mort, et la plu-
part des grands suivaient 1'impulsion que leur imprimaient
quelques senateurs ardents, sans se soucier beaucoup des
affaires, et se croyaient les homines les plus heureux du
monde lorsqu'ils avaient dans leurs viviers des barbeaux assez
bien apprivoises pour venir manger dans leurs mains (s).
Ciceron sentait son isolement. Les nobles, dont il avait servi
la colere, une fois le danger passe", ne voyaient plus en lui
qu'un parvenu; aussi avait-il prudemment change de con-
victions : lui, 1'exterminateur des conjures, avait defendu
P. Sylla, un des complices de Catilina, et 1'avait fait acquitter
malgre 1' evidence des preuves (4) ; lui, 1'energique adversaire
de tout partage des terres, avait soutenu la loi agraire de
Flavius. II ecrivait a Atticus : " J'ai vu nos heureux du jour,
" ces grands amateurs de viviers, ne plus cacher 1'envie
(l) Ciceron, Lettres d Atticus, I, XTIII.
(") Ciceron, Lettres d Atticus, I, xvm.
(") Ciceron, Lettres d Atticus, H, i.
(4) " n parait meme que Ciceron avait emprunte 4 1'accuse un million de
sesterces pour acheter une" maison sur le mont Palatin." (Aulu-Gelle, XD,
XII.)
350 HISTOEKE DE JULES CESAK.
" qu'ils ont centre moi ; alors j'ai cherche de plus solides
" appuis (')."
En effet, il s'etait rapproche de Pompee, en convenant
tout bas qu'il n'avait " ni etendue d'esprit, ni noblesse de
"cceur. II ne salt que baisser la tete et flatter le peuple,
" disait-il ; mais me voila lie avec lui de telle fa9on que tous
" deux, comme particuliers, nous y trouvons notre compte, et
" que, comme hommes politiques, nous pouvons 1'un et 1'autre
" agir avec plus de decision. On avait excite centre moi la
" haine de cette jeunesse ardente et sans principes. J'ai si
" bien su la ramener par mes bonnes manieres, qu'elle n'a plus
" de consideration que pour moi. Enfin je m' applique a
" n'etre blessant pour qui que ce soit, et cela sans bassesse ni
" populacerie. L'ensemble de ma conduite est si bien calcule,
" que 1'homme public ne cede sur rien, et que 1'homme prive,
" qui connait la faiblesse des honnetes gens, 1'injustice des
" envieux et la haine des mediants, prend ses precautions et
" se menage (*)."
Ciceron se faisait illusion sur les causes de son change-
ment de politique et ne se rendait pas compte des raisons qui
1'engageaient a chercher de puissants appuis. Comme tous
les hommes sans caractere, au lieu d'avouer hautement les
motifs de sa conduite, il se justifiait auprds de ses amis en
pretendant que, loin d'avoir modifie ses opinions, c'etait lui
qui convertissait Pompee et qui tenterait bientot la meme
epreuve sur Cesar. " Vous frappez tout doucement sur moi,
" ecrivait-il a Atticus, au sujet de ma liaison avec Pompee,
" rnais n'allez pas imaginer que je 1'aie contracted en vue de
" ma surete personnelle. Les circonstances ont tout fait ;
" an moindre desaccord entre nous, il y avait trouble dans
"1'^tat. J'ai pris mes mesures et fait mes conditions, de
" sorte que, sans transiger sur mes principes, qui sont les
"bons, je 1'ai lui-meme amene a des sentiments meilleurs.
" II est un peu gueri de sa manie de popularite Si
(') Cic6ron, Lettrcs d Atticus, I, xix.
(^ Ciceron, Lettrcs d Atticus, I, xix.
LIVBE n, CHAPITKE iv. — 693-695. 351
"je reussis de meme a convertir Cesar, dont la barque
" vogue a pleines voiles, aurai-je encore fait grand mal a
" 1'ifitat (') ? " Ciceron, comme tous les hommes dont la pa-
role est la principale foroe, sentait qu'il ne pouvait jouer de
role important ni meme etre en surete qu'en s'associant aux
hommes d'epee.
Pendant qu'a Rome les dominateurs dumonde se livraient
a des querelles mesquines, une nouvelle inquietante vint
soudainement faire diversion aux intrigues politiques. On
apprit que les allies gaulois des bords de la Saone avaient
6te battus par les Gennains, que les Helvetes etaient en
armes et faisaient des excursions hors de leurs frontieres.
L'effroi fut general. ,On crut a une nouvelle invasion des
Cimbres et des Teutons, et, comme toujours en pareille occa-
sion, une levee en masse, sans exemption, fut ordonnee (").
Les consuls de 1'annee precedente tirerent au sort leurs pro-
vinces, et on decida d'envoyer des commissaires charges de
s'entendre avec les peuplades gauloises pour resister aux in-
vasions etrangeres. Les noms de Pompee et de Ciceron fu-
rent aussitot prononces ; mais le senat, mu par differentes
raisons, declara que leur presence etait trop necessaire a
Rome pour qu'on leur permit de s'eloigner. On ne voulait
pas foumir au premier une nouvelle occasion de se mettre en
evidence, ni se priver du concours du second.
III. Des nouvelles plus rassurantes etant parvenues de la
Gaule, la crainte de la guerre cessa pour quelque temps, et
les choses uvaient repris leur allure accoutumee, Alliance de
lorsque Cesar revint d'Espagne. Au milieu de la J
confusion des opinions et des interets, la presence 8
d'un homme fernie dans ses desseins, a convictions profondes,
illustre par de recents succes, fut, sans nul doute, un evene-
ment. II lui fallut peu de temps pour juger la situation, et,
ne pouvant encore reunir les masses par une grande idee, il
pensa a reunir les chefs par un interet commun.
(') Ciceron, Lcttres d Atticm, II, i.
(") Ciceron, Lettres d Atticus, I, xix.
352 HISTOIKE DE JULES CESAK.
Tous ses efforts eurent des lors pour but de faire partager
ses vues a Pompee, a Crassus et a Ciceron. Le premier avait
ete assez mal dispose pour lui. A son retour de la campagne
centre Mithridate (J), il 1'appelait son ^gisthe, par allusion
aux relations que Cesar avait cues avec sa ferame Mucia
pendant que, semblable a Agamemnon, il faisait la guerre
en Asie. Ce ressentiment, assez faible d'ailleurs chez les
Remains, disparut bientot devant les exigences de la poli-
tique. Quant a Crassus, qu'un antagonisme jaloux separait
depuis longtemps de Pompee, tonte 1'habilete de Cesar et
la seduction de ses manieres furent necessaires pour le rap-
procher de son rival. Mais, pour les amener 1'un et 1'autre
a suivre une meme ligne de conduite, il fallait, en outre,
faire valoir a leurs yeux des motifs puissants, capables de
les convaincre. Les historiens, en general, n'ont donne,
comme raison de 1'entente de ces trois hommes, que 1'appat
de 1'interet personnel. Certes Pompee et Crassus n'etaient
pas insensibles a une combinaison favorisant leur amour
pour le pouvoir et les richesses, mais on doit preter a Cesar
un mobile plus eleve, et lui supposer 1'inspiration du vrai pa-
triotisme.
La situation de la Republique devait apparaitre ainsi a sa
vaste pensee : la domination romaine, etendue sur le monde
comme un corps immense, le tient enserre de ses bras ner-
veux ; et, tandis que ses mernbres sont pleins de vie et de
force, le coeur se decompose par la corruption. Sans un
remede hero'ique, la contagion se repandra bientot du centre
aux extremites, et la mission de Rome restera inachevee !
— Qu'au present on compare les beaux jours de la Repu-
blique ! Qu'on se souvienne de ce temps ou, rendant hoin-
mage a la politique du senat, les delegues des peuples
etrangers declaraient hautement preferer a 1'independance
la suzerainete protectrice de Rome ! Depuis cette epoque,
quel changement! Tous les peuples haissent la puissance
romaine, et cependant cette puissance les preserve de maux
(') Su&one, Cesar, L.
LIVKE rr, CHAPITEE iv. — 693-695. 353
plus grands encore. Ciceron dit avec raison : " Que PAsie y
" songe bien, aucune des calamites qu'engendrent la guerre
" et les discordes civiles ne lui serait epargnee si elle cessait
" de vivre sous nos lois (')." Et ces conseils peuvent s'appli-
quer a tous les pays ou les legions ont penetre. Si done le
sort a voulu que les nations fussent soumises a un seul
peuple, le devoir de ce peuple, executeur des decrets eter-
nels, est d'etre envers les vaincus juste et equitable comme
la divinite, puisqu'il est inexorable comme le destin. —
Comment mettre un terme a 1'arbitraire des proconsuls ou
des propreteurs, que toutes les lois promulgue'es depuis tant
d'annecs ont ete incapables de reprimer ? Comment empe"-
cher les exactions commises sur tous les points de FEmpire,
si une direction plus stable et plus forte n'emane pas du pou-
voir central ? — La Republique suit sans regie un systeme
d'envahissement qui epuisera ses ressources : il est impos-
sible de combattre tous les peuples a la fois et de maintenir
les allies dans 1'obeissance, si, par d'injustes traitements, on
les pousse a la rebellion. II faut diminuer le nombre des
adversaires de la Republique en rendant la liberte aux cites
qui en sont dignes (a), et reconnaitre comme amis du peuple
romain les royaumes avec lesquels il y a chance de vivre en
paix (3). Les ennemis les plus dangereux sont les Gaulois, et
c'est contre ce peuple guerrier et turbulent qu'il importe de
diriger toutes les forces de 1'^tat. — En Italie, et sous ce
nom on doit comprendre la Gaule cisalpine, combien de
citoyens prives des droits politiques ! A Rome, combien de
proletaires vivant de 1'aumone des riches ou de I'lStat ! Pour-
quoi ne pas etendre jusqu'aux Alpes la commune romaine,
et pourquoi ne pas augmenter la race des laboureurs et des
soldats en les rendant proprietaires ? II faut relever le peuple
romain a ses propres yeux et la Republique aux yeux de
I'univers ! — La liberte absolue de la parole et du vote etait
(') Ciceron, Lettrcs d tyuintus, I, i, xi.
(3) Cesar, consul et dictatcur, declara libres plusieurs cites etrangeres.
(3) On vcrra, dans le chapitre suivant, que Cesar fit reconnaitre comme
amis du peuple romain Aulete, roi d'^gypte, et Arioviste, roi des Germains.
23
354 HISTOURE DE JULES CESAR.
un grand bienfait, lorsque, temperee par les moeurs, con-
tenue par une aristocratie puissante, elle developpait les
facultes de chacun sans nuire a la prosperite de tous ; mais,
depuis que, les moeurs antiques disparaissant avec 1'aristo-
cratie, on a vu les lois devenir des armes de guerre a 1'usage
des partis, les elections un trafic, le Forum, un champ de
bataille, la liberte n'est plus qu'une cause incessante de fai-
blesse et de decadence. — Les institutions creent une telle
instabilite dans les conseils et une telle independance dans
les fonctions, qu'on cherche en vain cet esprit de suite et de
controle, indispensable au maintien d'un aussi grand empire.
Sans renverser des institutions qui ont donne a la Republique
cinq siecles de gloire, on peut, par 1'union intime des citoyens
les plus recommandables, etablir dans 1'^tat une autorite mo-
rale qui domine les passions, modere les lois, donne plus de
fixite au pouvoir, dirige les elections, maintienne dans le de-
voir les mandataires du peuple remain, et conjure les deux
plus serieux dangers du moment : Fegoi'sme des grands et
1'eftervescence de la foule. Voila ce que leur union peut
realiser ; leur desunion, au contraire, ne fera qu'encourager
la funeste conduite de ces hommes qui compromettent egale-
ment 1'avenir, les uns par leur resistance, les autres par leur
emportement.
Ces considerations devaient etre facilement comprises de
Pompee et de Crassus, acteurs dans de si grands evene-
ments, temoins de tant de sang repandu dans les guerres
civiles, de tant d'idees genereuses tantot triomphantes,
tantot abattues. Us accepterent 1'offre, et c'est ainsi que fut
conclue une alliance appelee a tort Premier triummrat (').
Quant a Ciceron, Cesar 1'engagea a entrer dans le pacte qui
venait de se former, mais il refusa de se joindre a ce qu'il
appelait une reunion d'amis (2). Toujours mcertain dans sa
(x) On appelait duumvirs, decemvirs, vigintiv'rs, les magistrats qui, au
nombre de deux, de dix ou de vingt, partageaient la neme fonction. Or, dans
le cas pr6sent, il ne s'agissait que de Her par un accord tacite les hommes les
plus considerables. Le nom de triumvirat n'etait done pas bien applique.
(2) " Me in tribus sibi conjunctissimis consularibus esse voluit." (Ciceron,
Discours pour les provinces consulaires, xvn.)
OVEE n, CHAPITEE iv.— 693-695. 355
conduite, toujours partage entre son attrait pour les depo-
sitaires du pouvoir et ses engagements envers les partisans de
1'oligarchie, inquiet de 1'avenir, qui echappait a sa prevoyance,
il mettait son esprit a empecher de reussir toute mesure qu'il
approuvait une fois qu'elle avait reussi. L'alliance que ces
trois personnages scellerent par des serments (') resta long-
temps secrete, et ce ne fut que pendant le consulat de Cesar
qu'elle apparut au grand jour par 1'accord qu'ils montrerent
dans toutes les resolutions politiques. Cesar se mit done
ardemment a, 1'ceuvre pour reunir en sa faveur toutes les
chances qui devaient assurer son election.
IV. Parmi les candidats se trouvait L. Lucceius ; Cesar
desirait s'adjoindre ce personnage, distingue par ses ecrits et
son caractere (*), et qui, jouissant d'une immense £iectionde
fortune, avait promis d'en faire largement usage a Cesar-
leur profit commun, pour avoir le plus de voix dans les cen-
turies. " La faction aristocratique, dit Suetone, ayant appris
" cet arrangement, fut saisie de crainte. Elle pensait qu'il
" n'etait rien que Cesar ne tentat, dans 1'exercice de la magis-
" trature souveraine, s'il avait un collegue qui s'accordat avec
"lui et qui adherat a tous ses projets (3)." Les grands, ne
pouvant reussir a 1'evincer, resolurent done de lui adjoindre
Bibulus, qui, deja son collegue dans 1'edilite et dans la pre-
ture, s'etait montre constamment son adversaire. Chacun
contribua de sa bourse pour influencer les elections ; Bibulus
depensa des sommes considerables (4), et 1'incorruptible Caton
lui-meme, qui avait fait le serment solennel de poursuivre en
justice quiconque acheterait les suffrages, donna sa quote-
part, avouant cette fois qu'il fallait, dans I'intere't public, faire
flechir ses principes (6). Ciceron ne se montrait pas plus
austere, et il exprimait, quelque temps auparavant, a Atticus,
(') Dion-Cassius, XXXTII, 5Y.
(a) Qceron, Lettres familitres, V, xn.
(3) Suetone, Cesar, xix. — Eutrope, VI, xiv. — Plutarque, Cesar, xiu.
(4) Suetone, Cesar, xix.
(8) Plutarque, Caton, xxvi, et Suetone, xix.
356 mSTOIEE DE JULES CESAR.
la necessite d'acheter le concours des chevaliers (*). Les plus
honnetes, on le voit, etaient entraines par la force des choses
dans le courant d'une societe corrompue.
Porte par le sentiment public et 1'appui des deux homines
les plus influents, Cesar fut elu consul a Punanimite, et recon-
duit, selon 1'usage, du Champ-de-Mars dans sa maison, au
milieu du concours empresse de ses concitoyens et d'un grand
nombre de senateurs (a).
Si le parti oppose a Cesar n'avait pu 1'empecher d'arriver
au consulat, il ne desesperait pas de lui interdire le role im-
portant qui devait lui appartenir comme proconsul. Dans
cette intention, le senat se decida a eluder la loi de Caius
Gracchus, qui, afin d'eviter que la designation des provinces
fut faite en vue des personnes, voulait qu'elle eut lieu avant
la tenue des cornices. L'assemblee, s'ecartant done de la
regie, assigna a Cesar et a son collegue, par un mauvais
vouloir flagrant, la surveillance des bois et des chemins
publics, fonctions assimilees, il est vrai, a celles de gouver-
neur de province ('). Cette humiliante designation, preuve
d'une inimitie perseverante, le blessa profondement ; mais les
devoirs de sa nouvelle dignite imposerent silence a ses ressen-
timeuts ; le consul allait oublier les injures faites a Cesar et
tenter avec generosite une politique de conciliation.
(') " Mais, direz-vous, nous n'aurons les chevaliers pour nous qu'& prix d'ar-
gent? Qu'y faire?,. . . Avons-noue le choix des moyens ? " (Ciceron, Lettres
d Atticus, U, i.)
(2) "Inde domum repetes toto comitante senatu,
" Officium populi vis capiente domo."
(Orlde, Ex Ponto, IV epist. iv.)
(*) Su6tone, Cetar, xix.
CHAPITRE CINQUIEME.
CONSULAT DE CESAK ET DE BIBULUS.
(695.)
I. Cesar est parvenu a la premiere magistrature de la
Republique. Consul avec Bibulus a quarante et un ans, il n'a
pas encore acquis la juste celebrite de Pompee, il Tentattvesde
ne jouit pas des tresors de Crassus, et cependant a*110111""011-
son influence est peut-etre plus grande que celle de ces deux
personnages. L'influence politique, en effet, ne depend pas
seulement des succes militaires ou de la possession d'hnmenses
richesses ; elle s'acquiert surtout par une conduite toujours
d'accord avec des convictions arretees. Cesar seul represente
un principe. Depuis 1'age de dix-huit ans, il a affronte les
coleres de Sylla et 1'inimitie des grands, pour faire valoir
sans cesse et les griefs des opprimes et les droits des
provinces.
Tant qu'il n'est pas au pouvoir, exempt de responsabilite,
il marche invariablement dans la voie qu'il s'est tracee, ne
transige avec personne, poursuit sans menagement les ad-
h^rents du parti oppose, et soutient energiquement ses opi-
nions, au risque de blesser ses advorsaires; mais, une fois
consul, il abdique tout ressentiment et fait un appel loyal a
ceux qui veulent se rallier a lui ; il declare au senat qu'il
n'agira pas sans son concours, qu'il ne proposera rien de coh-
traire a ses prerogatives (:). II offre a son collegue Bibulus
une genereuse reconciliation, le conjurant, en presence des
senateurs, de mettre un terme a des dissentiments dont les
(') Dion-Cassius, XXXVIH, i.
358 HI8TOIEE DE JTJLE8 OESAE.
effets, deja si regrettables pendant leur e"dilite" et leur pre"ture
communes, deviendraient funestes dans leur nouvelle posi-
tion (*). II fait des avances a Ciceron, et, apres lui avoir
envoye, dans sa villa d'Antium, Cornelius Balbus pour
1'assurer qu'il est pret a suivre ses conseils et ceux de Pom-
pee, il lui propose de 1'associer a ses travaux (*).
Cesar devait croire que ces offres de cooperation seraient
accueillies. Devant les perils d'une societe profondement
troublee, il supposait aux autres les sentiments qui 1'ani-
maient lui-meme. L'amour du bien public, la conscience de
s'y devouer tout entier, lui donnaient dans le patriotisme
d'autrui cette confiance sans reserve qui n'admet ni les riva-
lites mesquines, ni les calculs de 1'egoisme : il se trompait.
Le senat n'avait que des prejuges, Bibulus que des rancunes,
Ciceron qu'un faux amour-propre.
II etait essentiel pour Cesar d'unir plus etroitement a ses
destinees Pompee, dont le caractere manquait de fermete;
il lui donna en mariage sa fille Julie, jeune femme de vingt-
trois ans, remplie de graces et d'intelligence, deja fiancee a
Servilius Cfepion. Afin de dedommager ce dernier, Pompee
lui promit sa propre fille, engagee, elle aussi, a un autre, a
Faustus, fils de Sylla. Peu de temps apres, Cesar epousa
Calpurnie, fille de Lucius Pison ('). Caton s'elevait avec
force centre ces mariages, qu'il qualifiait de trafics honteux
de la chose publique (4). Les nobles, et surtout les deux
Curion, se faisaient les echos de cette reprobation. Leur
parti, cependant, ne negligeait pas de se fortifier par des
alliances. Certes, lorsque Caton donnait sa fille a, Bibulus,
c' etait par un motif politique ; et, lorsqu'il cedait a Horten-
sius sa propre femme ('), quoique mere de trois enfants, pour
(') Appien, CHterres civiles, IL, x.
(2) Ciceron, Lettres d Atticus, II, in. — " Consul, il voulait que je prisse
part aux operations de son consulat. Sans les approuver, je dus cependant
lui savoir gre" de sa def6rence." (Discours sur les provinces consulaires, XTII.)
(3) Plutarque, Cesar, XIT. — Suetone, Cesar, xxi.
(4) Plutarque, Cesar, xiv.
(') Pl'itarque, Caton, xxiv.
LIVKE H, CHAP. V. CESAK ET BIBTJLU8, CONSULS (695). 359
la reprendre ensuite eririchie apres la mort de son dernier
mari, il y avait la encore un interet pen honorable, que Cesar
devoila plus tard dans un livre intitule YAnti-Caton (').
Le premier soin du nouveau consul fut d'etablir 1'usage
de publier jour par jour les actes du senat et ceux du peu-
ple, afin que 1'opinion publique pesat de tout son poids sur
les resolutions des peres consents, dont jusque-la. les deli-
berations avaient ete -souvent secretes (*). L'initiative que
prit Cesar des le debut de son consulat, en interpellant les
senateurs sur les projets de lois, est un indice qu'il eut les
faisceaux avant Bibulus. On sait, en effet, que les consuls
jouissaient de cet honneur alternativement pendant un mois,
et c'est dans la periode ou ils e"taient entoures des signes
distinctifs du pouvoir qu'il leur etait permis de demander
1'avis des senateurs (s).
II. II proposa ensuite, au mois de Janvier, une loi agraire
qui reposait sur de sages principes et respectait tous les
droits legitimes. En voici les principales dis-
. . Lois agraires.
positions :
Partage de toute la partie libre de Yager publicus, sauf
celui de la Campanie et celui de Volateme, le premier
d'abord excepte a cause de sa grande fertilite (4), et le
second garanti a tous les detenteurs (5). — En cas d'insuffi-
sance du territoire, acquisitions nouvelles, au moyen, soit
de 1'argent provenant des conquetes de Pompee, soit de
1'excedant des revenus publics. — Interdiction de 1'expro-
priation forcee. — Nomination de vingt commissaires pour
presider a la distribution des terres, avec exclusion de 1'au-
teur de la proposition. — Estimation des terres privees a
vendre, d'apres la declaration faite au dernier cens, et non
d'apres 1'appreciation des commissaii'es. — Obligation pour
(') Plutarque, Caton, LIX.
(") Suetone, Cesar, xx.
(") Tite-Live, IX, Tin.
(4) Appien, Ghterres civiles, II, vu.
(B) Ciceron, Lettres familieres, XIII, IT.
360 HISTOEKE DE JTJLE8 CE8AE.
chaque senateur de prater serment a la loi et de s'engager
a ne jamais proposer rien de contraire.
C'e'tait, on le voit, le projet de Rullus degage des incon-
v6nients signales par Ciceron avec tant de verve. En effet,
au lieu de dix commissaires, Cesar en proposa vingt, afin de
repartir entre un plus grand nombre un pouvoir dont on
redoutait 1'abus. Lui-me'me, pour eviter tout soupgon d'in-
teret personnel, s'interdit la possibilite d'en faire partie.
Les commissaires n'etaient pas, comme dans la loi de
Rullus, autorises a agir selon leur gre et a, taxer arbitrai-
rement les proprietes. On respectait les droits acquis ; on
ne partageait que les territoires dont 1'^tat avait encore la
libre disposition. Xes sommes provenant des conquetes de
Pompee devaient 6tre employees en faveur des anciens sol-
dats, et Cesar disait lui-meme qu'il etait juste de faire pro-
fiter de cet argent ceux qui 1'avaient gagne au peril de leur
vie ('). Quant a 1'obligation imposee aux senateurs de prater
serment, ce n'etait pas une innovation, mais une coutume
etablie. Dans le cas present, la loi ayant etc votee avant
les elections, tous les candidats, et surtout les tribuns de
1'annee suivante, durent prendre 1'engagement de 1'ob-
server (2).
" Personne, dit Dion-Cassius (3), n'eut a se plaindre de lui
" a ce sujet. La population de Rome, dont 1'accroissement
" excessif avait ete le principal aliment des seditions, fut
" appelee au travail et a la vie de la campagne ; la plupart
" des contrees de 1'Italie qui avaient perdu leurs habitants
" furent repeuplees. Cette loi a'ssurait des moyens d'exis-
" tence non-seulement a ceux qui avaient supporte les fati-
(') Dion-Cassius, XXXVIH, i.
(2) Lettres d Atticus, I, XTIII. — A propos d'une loi anterieure on lit ce
qui suit : " Les s6nateurs qui ont discute° la presente loi seront tenua, dans les
dix jours qui suivront le plebiscite, de jurer son maintien devant le questeur,
dans la tresorerie, en plein jour et en prenant pour temoins Jupiter et les
dieux p6nates." (Table de JBantia, Klenze, Philologische Abhandlungen, iv,
16-24.)
(3) Dion-Cassius, XXXVIH, i.
LIVEE H, CHAP. V. CESAE ET BIBULUS, CONSULS (695). 361
" gues de la guerre, mais encore a tous les autres citoyens,
" sans causer de depenses a 1'^tat ni de dommage aux grands-;
" au contraire, elle donnait a plusieurs des honneurs et du
" pouvoir."
Ainsi, pendant que quelques historiens accusent Cesar de
chercher dans la populace de Rome le point d'appui de ses
desseins ambitieux, lui, au contraire, provoque une mesure
dont 1'effet est de transporter dans les campagnes la partie
turbulente des habitants de la capitale.
Cesar lut done son projet au senat ; puis, appelant les
senateurs par leurs noms, les uns apres les autres, il de-
manda a chacun son opinion, se declarant pret a modifier
la loi ou a la retirer meme, si elle ne leur convenait pas.
Mais, suivant Dion-Cassius, " elle etait inattaquable, et, si
" on ne 1'approuvait pas, on n'osait cependant pas la com-
" battre ; ce qui affligcait le plus les opposants, c'est qu'elle
" etait redigee de manidre a ne susciter aucune plainte (l)."
Aussi se borna-t-on a 1'ajourner a plusieurs reprises, sous
de frivoles pretextes. Caton, sans y faire une opposition
directe, alleguait la necessite de ne rien changer a la con-
stitution de la Republique et se declarait 1'adversaire de
toute espece d'innovation ; mais, le moment venu de se pro-
noncer, il renouvela son ancienne tactique, et rendit toute
deliberation impossible en parlant la journee entiere, ce qui
lui avait deja reussi pour priver Cesar du triomphe (9).
Celui-ci perdit patience, et fit conduire en prison 1'orateur
obstine ; Caton fut suivi d'un grand nombre de senateurs, et
M. Petreius, 1'un d'eux, repondit au consul, qui lui repro-
chait de se retirer avant que la seance fdt levee : " J'aime
" mieux etre en prison avec Caton qu'ici avec toi." Regret-
tant neanmoins ce premier mouvement de colere, et frappe
de la demonstration de 1'assemblee, Cesar rendit aussitot la
liberte a Caton ; puis il congedia le senat et lui adressa ces
(>) Dion-Cassius, XXXVIH, n.
(") Ateius Capiton, Traite sur les devoirs du senateur, cit^ par Aulu-Gclle,
IV, x. — Valfcre Maxime, H, x, § 7.
362 HISTOIKE DE JULES CESAE.
paroles : " Je vous avals faits juges et arbitres supremes de
" cette loi, afin que, si quelqu'une de ses dispositions vous
" deplaisait, elle ne fut pas portee devant le peuple ; mais,
" puisque vous avez refuse la deliberation prealable, le peuple
" seul decidera."
Sa tentative de conciliation ayant echoue aupres du senat,
il la renouvela aupres de son collegue, et, dans 1'assemblee
des tribus, adjura Bibulus de soutenir sa proposition. De son
cote, le peuple joignit ses instances a celles de Cesar, mais
le consul, inflexible, se contenta de dire: "Vous ne 1'ob-
" tiendrez pas, quand meme vous le voudiiez tous, et, tant
" que je serai consul, je ne souffrirai aucune innovation (1)."
Alors Cesar, jugeant d'autres influences necessaires, fit
appel a Pompee et a Crassus. Pompee saisit avec bonheur
cette occasion de parler au peuple ; il dit que non-seulement
il approuvait la loi agraire, mais que les senateurs eux-
memes en avaient admis autrefois le principe, en decretant,
lors de son retour d'Espagne, une distribution de terres a
ses soldats et a ceux de Metellus ; si cette mesure avait ete
difleree, c'etait a cause de la penurie du tresor, qui, grace
a lui, avait cesse maintenant ; ensuite, repondant a Cesar,
qui lui demandait s'il appuierait la loi dans le cas ou on s'y
opposerait par la violence, " Si quelqu'un osait tirer le glaive,
" s'ecria-t-il, moi, je prendrais m^rne le bouclier," voulant dire
par la qu'il viendrait sur la place publique arnie copime pour
un combat. Cette declaration hardie de Pompee, appuyee
par Crassus et par Caepion (2), fit taire toutes les oppositions,
excepte celle de Bibulus, qui, avec trois tribuns ses partisans,
reunit le senat dans sa maison, ou 1'on resolut qu'a tout prix
il fallait repousser ouvertement la loi (').
Le jour des cornices fixe, le peuple envahit le Forum pen^
dant la nuit. Bibulus accounit avec ses amis au temple de
Castor, ou son collegue haranguait la multitude ^ il essaya en
vain de parler, fut precipite du haut des degres et contraint
(l) Dion-Cassius, XXXVIH, IT.
(a) Su6tone, Cesar, xxi.
(') Appien, Guerres civiles, II, xi.
LIVKE H, CHAP. V. CESAE ET BIBULU8, CONSULS (695). 363
de s'enfuir, apres avoir vu briser ses faisceaux et blesser deux
tribuns. Caton, a son tour, tenta d'aborder les rostres ; ex-
pulse par la force, il y revint, mais, au lieu de traiter la ques-
tion, voyant que personne ne Pecoutait, il attaqua Cesar avec
aigreur, jusqu'a ce qu'on 1'arrachat une seconde fois de la
tribune. Le calme retabli, la loi fut adoptee. Le lendemain,
Bibulus essaya d'en proposer 1'abrogation au senat. Per-
sonne ne le soutint, tant 1'elan populaire avait subjugue les
esprits (').. Des ce moment il prit le parti de se renfermer
chez lui pendant toute la duree du consulat de Cesar. Quand
celui-ci presentait une loi nouvelle les jours de cornice, il se
contentait de protester et de lui faire dire par ses licteurs
qu'il observait le ciel, et qu'ainsi toute deliberation etait
illegale (*). C'etait avouer hautement le but politique de
cette formalite.
Cesar ne se laissa pas arreter par ce scrupule religieux,
qui, d'ailleurs, avait perdu de son autorite. Lucrece, a cette
epoque, ecrivait un poeme audacieux centre la credulite popu-
laire, et depuis longtemps 1'observation des auspices etait re-
gardee comme une superstition puerile ; deux siecles et demi
auparavant, un grand capitaine en avait donne Tine preuve
eclatant-e. Annibal, refugie aupres du roi Prusias, 1'en-
gageait a accepter ses plans de campagne centre les Re-
mains ; le roi refusait parce que les auspices n'avaient point
ete favorables. " Eh quoi ! s'ecria alors Annibal, avez-vous
(') Dion-Cassius, XXXYHI, TI.
(5) Les consuls, les prdteurs, et en gdndral tous ceux qui presidaient une
assemblee du peuple, ou meme qui s'y trouvaient en qualite de magistrats,
avaient un droit de veto fond6 sur la superstition populaire. Ce droit s'cxer^ait
en declarant qu'un phonomene celeste avait 6te observe par eux, et qu'il n'etait
plus permis de deliberer. Jupiter lanfant la foudre ou la pluie, on ne peut
plus traiter des affaires avec le peuple: tel etait le texte de la loi religieuse ou
politique rendue en 697. H n'etait pas n6cessaire qu'il tonnat ou qu'il plut
en effet ; 1'affirmation d'un magistrat ayant qualite pour observer le del suffi-
Bait. (Ciceron, Discours pour Sextius, rv; — Discours sur les provinces
consulates, xix. — Asconius, In Pison. p. 9, ed. Orelli. — Orelli, tables de son
edition de Ciceron, Vffl, 126, Index legum, articles Lois jElia et Fufia.)
364 HISTOIRE DE JULES CESAK.
" plus de confiance dans un mechant foie de veau que dans
" 1'experience d'un vieux general comme moi (') ? "
Quoi qu'il en soit, 1'obligation de ne point tenir de corni-
ces lorsqu'un magistral observait le ciel etait une loi, et, pour
se disculper de ne 1' avoir pas observee, comme pour empecher
que ses actes ne fussent declares nuls, .Cesar, avant de sortir
de charge, porta la question au senat, et fit ainsi legitimer sa
conduite.
La loi adoptee par le peuple, chaque senateur fut appele
a venir en jurer 1'observation. Plusieurs membres, et, entre
autres, Q. Metellus Celer, M. Caton et M. Favonius ('),
avaient declare ne vouloir jamais s'y soumettre; mais, le
jour de preter serment arrive, les protestations s'evanouirent
devant la crainte de la peine etablie centre les abstentions,
et, excepte Laterensis, chacun jura, m6me Caton (3).
Irrite des obstacles qu'il avait rencontres, et stir de 1'ap-
probation du peuple, Cesar fit comprendre, par une nouvelle
loi, dans la distribution du domaine public, les terres de la
Campanie et de Stella, omises d'abord par deference pour le
senat (4).
(') Valere Maxime, vn, 6.
(a) Plutarque, Caton, xxxvn.
(3) Dion-Cassius, XXXVIII, vn. " La loi campanienne contient une dispo-
sition qui astrcint les candidats a jurer, dans 1'assemblee du peuple, qu'ils ne
proposeront jamais rien de contraire a la legislation julienne sur la proprie' te.
Tous ont jur6, excepte Laterensis, qui a mieux aime se desister de la candida-
ture au tribunal que de preter le serment, et on lui en sait un gre infini."
(Ciceron, Lettres d Atticus, II, xvni.)
(4) C'est ce qui r6sulte des paroles de Dion-Cassius, XXXVIII, i. Plusieurs
6rudits n'ont pas admis 1'existence de deux lois agraires ; cependant Ciceron,
dans sa lettre a Atticus (II, TII), ecrite en avril, annonce que les vingt commis-
eaires sont nommes. Dans cette premiere loi (Lettres familieres, XIII, iv), il
mentionne Yager de Volaterra, qui n'6tait certainement pas dans la Campanie.
Dans une autre lettre du commencement de mai (Lettres d Atticus, II, xvi),
il parle pour la premiere fois de la Campanie, et dit que Pompee avait npprouve
la premiere loi agraire. Enfin dans celle 6crite au rnois de juin (Lettres d
Atlicus, II, xvni), il parle du serment pret6 aux lois agraires. Su^tone ( Cesar,
xx), Appien ( Gfuerres civiles, II, x), font mention des lois agraires juliennes,
au pluriel. Tite-Live (Epitome du livre CIII) parle des leges agrarice de
LIVKE H, CHAP. V. CESAB ET BIBULTI8, CONSULS (695). 365
En execution de la loi, les veterans de Pompee re9urent
des terres a Casilinum en Campanie ('), a Minturnae, Lanu-
vium, Volturnum, Aufidena, en Samnium, a Bovianum,
Clibes, Ve'ies, en £trurie (*) ; vingt mille pores de famille
ayant plus de trois enfants furent etablis dans la Campanie,
de sorte qu'environ cent mille personnes devinrent culti-
vateurs, repeuplerent d'hommes libres une grande partie du
territoire, et Rome fut delivree d'une populace incommode
et avilie. Capoue devint colonie romaine : c'etait retablir
1'ceuvre democratique de Marius, detruite par Sylla ('). II
parait que Vager de Leontinum, en Sicile, fut aussi compris
dans la loi agraire (*). On proceda ensuite a la nomination
de vingt commissaires, choisis parmi les consulaires les plus
recommaudables (6). De ce nombre etaient C. Cosconius,
Atius Balbus, mari de la soeur de Cesar. Clodius ne put
obtenir d'en faire partie (°), et Ciceron, apres la mort de
Cosconius, refusa de le remplacer (T). Dans ses lettres a
Atticus, ce dernier blame surtout le part-age du territoire de
Cesar, et Plutarque ( Caton, XXXYIII) dit positivement : " Enfl6 de cette vic-
toire, Cesar proposa une nouvelle loi pour partager aux citoyens pauvres et
indigents presque toutes les terres de la Campanie ; " et prece'demment, au
chapitre xxxvi, le meme auteur avait dit de Cesar, qu'il proposa des lois pour
distribuer des terres aux citoyens pauvres. Ainsi il y cut positivement deux
lois rendues it quelques mois d'intervalle ; et, si 1'objet de la seconde etait la
distribution de Yager companies, la premiere avait sans doute un caractere plus
general. — Dion-Cassius, apres avoir rapport^ la proposition de la premiere loi
agraire, ou la Campanie 6tait exceptee, dit egalement : " En outre, le territoire
de la Campanie fut donn6 a ceux qui avaient trois enfants ou plus." (XXXVIII,
YII.)
(') Ciceron, Deuxicme PMlippique, xv.
(2) Liber coloniarum, ed. Lachmann, p. 220, 235, 239, 259, 260. — Plu-
sieurs de ces colonies ne remontent peut-etre qu'a la dictature de Cesar.
(3) Suetone, Cesar, xx. — Velleius Paterculus, II, XLIV. — Appien, Ghterres
civiles, II, x. "Capua muro ducta colonia Julia Felix, jussu imperatoria
Csesaris a xx viris deducta." (Liber coloniarum, I, p. 231, 6d. Lachmann.)
(4) Ciceron, Deuxitme Philippique, xxxix.
(6) Dion-Cassius, XXXVIII, L —Ciceron, Lettres d Atticus, U, xix.
(') Ciceron, Lettres d Atticus, II, vn.
(') Discours sur les provinces consulaires, xrn.
366 HISTOIRE DE JULES CE8AE.
Capoue, comme privant la Rcpublique d'un revenu important,
et se demande ce qui restera a 1'lCtat, si ce n'est le vingtieine
sur Faflranchissement des esclaves, puisqu'on avait deja
abandonne les droits de peage dans toute 1'Italie ; mais on a
objecte avec raison que, d'un autre cote, 1'^tat se trouvait
exonere des charges enormes imposees par la necessite de
distribuer du ble a tous les pauvres de Rome.
Cependant le partage de Yager campanus et de Yager de
Stella eprouva bien des retards ; il n'etait pas encore ter-
mine en 703, puisqu'a cette epoque on conseillait a Pompee
de presser la distribution des dernieres terres, afin que Cesar,
a son retour des Gaules, n'en eut pas le merite (J).
III. Nous avons vu que, les annees precedentes, Caton
avait fait refuser aux fermiers des impots de 1'Asie la dimi-
nution du prix de leur bail. Par cette mesure se-
iu>if d^cfsar. vere, le senat s'etait aliene 1'ordre des chevaliers,
dont la reclamation n'etait pas sans fondement.
En effet, le fermage des revenus de 1'Asie avait etc onereux
pendant la guerre contre Mithridate, comme on peut s'en con-
vaincre par le discours de Ciceron pour la loi Manilia, et la
remise d'une partie des sommes dues a l'E"tat n'etait pas sans
quelque apparence de justice. Cesar, devenu consul, s'em-
pressa, autant par equite que par politique, de proposer une
loi pour decharger les publicains du tiers des sommes dont
ils etaient redevables ("). II s'adressa d'abord au senat ; mais,
1'assemblee ayant refuse d'en deliberer, il se vit contraint
de soumettre la question au peuple (s), qui adopta son
opinion. Cette liberalite, bien au dela de leurs esperances,
les remplit de joie et les rendit favorables a celui qui se mon-
trait si genereux ; il leur recommanda cependant publique-
ment d'etre plus prudents a 1'avenir, et de ne point encherir
(') Ciceron, Lettres familieres, VIII, x.
(2) Appien, Guerres civiles, II, xin. — Scholiaste de Bobbio, Sur le dis-
cours de Ciceron pour Plancus, p. 261, 6d. Orelli.
(') Cic6ron, Discours pour Plancus, XIT.
LIVEE n, CHAP. V. CESAR ET BIBULTJS, CONSULS (695). 367
d'une maniere inconsideree lors de 1'adjudication des ini-
p6ts (').
La loi agraire et la loi sur les redevances avaient donn6
satisfaction aux interets des proletaires, des veterans et des
chevaliers ; il n'etait pas moins important de faire droit
aux justes reclamations de Pompee. Aussi Cesar obtint-il
du peuple la sanction de tous les actes du vainqueur de
Mithridate (7). Lucullus avait ete jusqu'alors un des plus
ardents adversaires de cette mesure. II ne pouvait oublier la
gloire dont 1'avait frustre Pompee ; mais la crainte d'une
poursuite en concussion fut telle, qu'il tomba aux genoux de
Cesar et abjura toute opposition (3).
L'activite du consul ne se bornait pas aux reformes inte-
rieures, elle s'etendait encore aux questions soulevees a
1'etrangen La situation de Pl^gypte etait precaire : le roi
Ptolemee Aulete, tils naturel de Ptolemee Lathyre, craignait
qu'en vertu du testament suppose de Ptolemee Alexandre
ou Alexas, a la chute duquel il avait contribue, son
royaume ne fut incorpore a 1'empire romain (4). Aulete,
scntant son autorite ebranlee dans Alexandrie, avait recher-
che 1'appui de Pompee pendant la guerre de Judee, et lui
avait envoye des presents et des sommes considerables
pour 1'engager a soutenir sa cause aupres du senat (5). Pouj-
pee s'etait porte son defenseur, et Cesar, soit par politique,
soit pour etre agreable a son gendre, fit declarer Ptolemee
(1) Ciceron, Lettres d Attlcus, II, i. — Suctone, Cesar, xx.
(2) Su6tone, Cesar, xx. — Dion-Cassius, XXXVIII, vn. — Appien, II, xin.
(3) Su6tone, Cesar, xx.
(4) Ciceron, Deuxieme discours contre la loi agraire, XTI. — Scholiaste de
Bobbio, Sur le discours de Ciceron " In rege Alexandrine," p. 350, ed. Orelli.
Ce Ptolemee Alexas ou Alexandre parait avoir e"t6 un batard d' Alexandre Ier,
frerc cadet de Ptolemee Lathyre, qui est appe!6 aussi Soter II ; dans ce cas, il
aurait etc, par naissance illegitime, cousin de Ptolemee Aulete. II avait suc-
cede a Alexandre II, fils legitime d'Alexandre I", qui epousa sa belle-mere
Berenice, unique fille legitime de Soter II.
(') Ciceron, Lettres d Atticus, II, xvi. — Le roi d'Egypte donna prSs de
6,000 talents (35 millions de franes) a C6sar et a Pompee. (Sudtoiie, Cesar,
LIT.)
368 HISTOIRE DE JULES CESAR.
Aulete ami et allie de Rome ('). Sur sa demande, la meme
faveur fut accordee a Arioviste, roi~des Germain s, qui, apres
avoir fait la guerre aux £duens, s'etait retire de leur pays
sur 1'invitation du senat, et avait manifesto le desir d'une
alliance avec Rome. II y avait tout interet pour la Repu-
blique a menager les Germains et a les releguer de 1'autre
cote du Rhin, quelles que fussent d'ailleurs les previsions du
consul sur son futur commandement des Gaules ("). II ac-
corda ensuite des privileges a certains municipes et contenta
bien des ambitions, " car, dit Suetone, il donnait tout ce qu'on
" lui demandait ; personne n'osait s'opposer a lui, et, si quel-
" qu'un 1'essayait, il savait bien 1'intimider (')."
Une des premieres preoccupations du consul devait etre
la nomination de tribune devoues, puisque c'etaient eux
generalement qui proposaient les lois a 1'acceptation du
peuple.
Clodius, a cause de sa popularite, etait un des candidate
qui pouvaient lui etre le plus utiles ; mais sa qualite de pa-
tricien 1'obligeait, pour etre elu, a passer par adoption dans
une famille plebeienne, et il ne le pouvait qu'en vertu d'une
loi. Cesar hesitait a la faire voter, car si, d'une part, il me-
nageait Clodius, de 1'autre, il connaissait ses projets de ven-
geance contre Ciceron, et ne voulait pas lui donner une auto-
rite dont il pouvait abuser. Mais lorsque, vers le mois de
mars, dans le proces de C. Antonius, accuse pour sa conduite
deshonorante en Macedoine, Ciceron, dcfenseur de son ancien
collogue, se permit d'attaquer violemment les depositaires du
pouvoir, le meme jour Clodius fut admis dans les rangs des
ploboiens (4), et bientot apres designo, avec Vatinius, pour le
(J) Su6tone, Cesar, LIT. — Dion-Cassius, XXXIX, XH. — Ce que dit Cesar,
Guerre d'Alexandric, xxxin, et Guerre civile, III, CTII, montre 1'amitie que
Ptol6m6e Aulete t6moignait aux Remains.
(2) Cesar, Guerre des Gaules, I, XXXT — Tlutarque, Cesar, xxi. — Dion-
Cassius, XXXVIII, XXXIT.
(8) Suetone, Cesar, xx.
(4) Plutarque, Colon, XXXTIII. — " Ce fut vera la sixieme heure que, plai-
dant devant un tribunal pour C. Antonius, mon collegue, je me plaiguis de
LIVEE H, CHAP. V. CESAE ET BEBTJLU8, CONSULS (695). 369
tribunat (J). II existait un troisieme tribun, dont le nom est
inconnu, mais dont le devouement etait egalement acquis au
consul (*).
Ainsi Cesar, de 1'aveu me'me de Ciceron, etait deja a lui
seul plus fort que la Republique (3). II etait 1'espoir des uns,
Peffroi des autres ; pour tous, irrevocablement le maitre.
L'abstention de Bibulus n'avait fait qu'augmenter son pou-
voir (*). Aussi disait-on a Rome, en plaisantant, qu'on ne
connaissait que le consulat de Julius et de Caius Cesar, fai-
sant ainsi d'un seul nom deux personnages, et 1'on colportait
les vers suivants :
Non Bibulo quidquam nuper, sed Csesare factum est :
Nam Bibulo fieri consule nil memini (5).
Et comme la faveur populaire, lorsqu'elle s'attache a un
homme en evidence, voit du merveilleux dans tout ce qui se
rapporte a sa personne, la foule tirait un augure favorable de
1'existence d'un cheval extraordinaire ne dans ses ecuries.
Ses sabots etaient fourchus et presentaient la forme de doigts.
Cesar seul avait pu dompter cet etrange animal, dont la do-
cilite, disait-on, lui presageait 1'empire du monde (").
qmelques abus qui regnaient dans la Republique et qui me paraissaient n'Stre
point etrangers a la cause de mon malheureux client Des malveillants rappor-
terent h, quelques hommes de grande consideration mes paroles autrement
qu'elles n'avaient ete dites, et, le meme jour, a la neuvieme heure, Tadoption de
Clodius fut votee." (Ciceron, Discours pour sa maison, zvi.)
(') Appien, Guerra civile*, II, XIT. — Dion-Cassius, XXXYHT, xn.—
Plutarque, Pompee, L ; — Ciceron, xxxix.
(') Ciceron, Pour Sezliiis, 1. c.
(s) Ciceron, en parlant a Atticus du premier consulat de Cesar, dit : " Tout
faible qu'il etait alo."S, Cesar 6tait plus fort que toute la Republique." (Lettres
d Atticus, YII, ix.)
(4)' " Bibulus croyait rendre Cesar suspect, il le rendit plus puissant."
(Velleius Paterculus, II, XLIV.)
(6) Suetone, Cesar, xx.
(6) Cesar montait un cheval remarquable, dont les pieds Etaient presque de
forme humaine, le sabot dtant fendu de maniere a presenter 1'apparence de
doigts. II avait eleve avec un grand soin ce cheval, ne dans sa maison ; car les
24
370 HISTOIRE DE JULES CESAB.
Pendant son premier consulat, Cesar promulgua un grand
nombre de lois, dont la plupart ne sont pas arrivees jusqu'a
nous. Cependant il nous est reste des fragments precieux
des plus importantes, entre autres, les modifications aux pre-
rogatives sacerdotales. Le tribun Labienus, nous 1'avons
deja vu, pour faire parvenir Cesar a la dignite de grand
pontife, avait rendu a dix-sept tribus tiroes au sort le droit
d'election. Quoique cette loi semblat autoriser les absents
a briguer le sacerdoce, le peuple et les pontifes contestaient
ce droit a ceux qui ne venaient pas solliciter la dignite en
personne. De la des altercations et des troubles continuels.
Pour y remedier, Cesar, tout en confirmant 1'acte de Labie-
nus, fit declarer admissibles comme candidats au sacerdoce,
non-seulement les postulants presents, mais encore tous les
absents ayant un titre quelconque a cet honneur (').
II se preoccupa ensuite des provinces, dont le sort avait
toujours excite sa sympMhie. La loi destinee a reformer les
vices de 1'administration (I)e provinciis ordinances) n'a pas
de date certaine; elle porte le meme titre que celle de Sylla
et s'en rapproche beaucoup. Ses prescriptions garantissaient
les habitants centre la violence, 1'arbitraire, la corruption
des proconsuls et des propreteurs, et fixaient les allocations
auxquelles ceux-ci avaient droit (*). Elle affranchissait de la
dependance des gouverneurs les 32tats libres, liberce civitates,
et les autorisait a se regir par leurs propres lois et leurs pro-
pres magistrats ('). Aussi Ciceron considerait-il cette mesure
aruspices avaient promis 1'empire dc la terre a son maitre. Cdsar fut le
premier qui le dompta ; jusque-la 1'animal n'avait souffert aucun cavalier. Dans
la suite, il lui 6rigea une statue devant le temple de Venus Genitrix. (Suetone,
Cesar, LXI.)
(') " Je pense tout a fait que les titres des candidats absents aux sacerdoces
peuvent etre examines par les cornices, car cela a deja eu lieu precedemment.
C. Marius, etant en Cappadoce, fut fait augure d'apres la loi Domitia, et
aucune autre loi n'a interdit d'en user ainsi plus tard ; car dans la loi Julia, la
derniere sur les sacerdoces, il est dit : " Celui qui demande ou celui dont les
" titres sont examines." (Cic6ron, Lettres d Brutus, I, v.)
(*) Ciceron, Discours contre Pison, XXXTII.
(*) Ciceron, Dwcourt sur les provinces consulates, iv ; — Discours contre
Pison, xvi.
LIVEE H, CHAP. V. CESAE ET BIBULUS, CONSULS (695). 371
comme ayant garanti la liberte des provinces (J), car, dans
eon discours centre Pison, il lui reproche de 1'avoir violee en
reunissant des peuples libres a son gouvernement de Mace-
doine (*). Enfin, une disposition particuliere reglait la comp-
tabilite et les depenses de 1'administration, en exigeant qu'au
sortir de charge les gouverneurs livrassent, au bout de trente
jours, un compte rendu justificatif de leur gestion et de leurs
depenses, dont trois exemplaires devaient etre deposes, 1'un a
Ycerarhim, a Rome, et les autres dans les deux villes prin-
cipales de la province ('). Les propreteurs devaient rester
un an et les proconsuls deux ans a la tete de leur gou-
vernement (4).
Les generaux soumettaient les pays administres par eux
a deux lourde^ charges : ils exigeaient, sous le pretexte du
triomphe, des couronnes d'or d'un prix considerable (aurum
coronarium} , et faisaient supporter aux pays qu'ils traver-
(') Cic6ron, Discours contre Pison, xvi ; — litres d Atticus, V, x, xvi,
xxi ; — Premiere Philippique, vni.
(7) " Tu as obtenu (s'adressant a Pison) une province consulaire sans autres
limites que celles de ta cupidite, au mepris de la loi de ton gendre. En effet,
par une loi de Cesar, aussi equitable que salutaire, les peuples libres jouissaient
d'une liberte pleine et entiere." (Ciceron, Discours contre Pison, xvi.)
(*) Ciceron, Discours contre Pison, xxv ; — Lettres familieres, II, xvn ;
— Lettres d Atticus, VI, TU. — " J'ajouterai que, si le droit ancien et 1'an-
tique usage subsistaient encore, je n'aurais remis les comptes qu'apres en avoir
confere et les avoir arretes de bon accord et avec les precedes que comportent
nos relations intimes. Ce que j'eusse fait a Rome suivant 1'ancien mode, j'ai du,
sous le regime de la loi Julia, le faire en province : y deposer mes comptes et
reporter seulement au tresor les copies conformes. . . II fallait bien executer les
prescriptions de la loi. On a depose dans deux villes les comptes dument arretes
et collationnes, et j'ai choisi, aux termes de la loi, les deux plus considerables,
Laodicee et Apamee. . . J'arrive a 1'article des gratifications. Sachez que je
n'y ai compris que les tribuns militaires, les prefets et les officiers de ma maison
(contubernales). J'ai meme commis une erreur. Je croyais avoir toute latitude
quant au temps. Depuis j'ai su que la proposition devait en etre regulierement
faite dans les trente jours de la reddition des comptes. . . Heureusement que les
choses sont dans leur entier, en ce qui concerne les centurions et les contuber-
nales des tribuns militaires, car la loi est muette a 1'egard de ces derniers."
(Ciceron, Lettres familieres, V, xx.)
(4) Dion-Cassius, XLIII, xxv.
372 HISTOIKE DE JULES CESAK.
saient leurs depenses et celles de leur suite. Cesar remedia
a ces abus en defendant aux proconsuls d'exiger la contri-
bution coronaire avant que le triomphe eut ete decide (*), et
en soumettant aux regies les plus severes les prestations en
nature qu'on devait fournir (3). On peut juger combien ces
prescriptions etaient necessaires par ce fait que Ciceron, dont
1'administration passait avec raison pour integre, avoue avoir
retire, huit ans apres la loi Julienne, de fortes sommes de son
gouvernemeut de Cilicie (*).
La meme loi defendait a tout gouverneur, sans la permis-
sion du senat et du peuple, de sortir de sa province, ou d'en
faire sortir ses troupes, de s'immiscer dans les affaires d'un
Etat voisin (4) ou d'exiger de 1'argent des provinciaux (B).
Elle attenuait egalernent les abus des legations libres (De
liberis legationibus). On appelait ainsi les missions domiees
aux senateurs qui, se rendant dans les provinces pour leurs
propres affaires, se faisaient revetir abusivement du titre de
legats du peuple romain pour etre defrayes de toute depense
et de tous frais de transport. Ces missions, d'une duree in-
definie, etaient 1'objet de reclamations incessantes (6). Cice-
(J) " Jc ne parle pas de 1'or coronaire qui t'a si longtemps mis a la torture,
dans ton incertitude si tu devais le demander ou non. En effct, la loi de ton
gendre deTendait de le donner ou de 1'accepter, a moins que le triomphe n'eut
ete accorde." (Ciceron, Discours contre Pison, xxxvu.)
(2) Ciceron, Discours contre Pison, xxxvu ; — Lettrcs d Atticus, V, X
et xvi.
(3) " Faites attention, s'il vous plait, que j'ai depose a Ephese, entre les
mains des publicains, une somme qui m'appartient tres-legitimement, 22 mil-
lions de sesterces, et que Pompee a fait main basse sur le tout. J'cn ai pris
mon- parti bien ou mal, n'importe." (Ciceron, Lettres familieres, V, xx.)
(4) Ciceron, Discours contre Pison, xxi.
(6) Cicdron, Discours sur les provinces consulaires, u, in, IT.
(6) " Y a-t-il rien de plus honteux qu'un senateur, depute sans le moindre
mandat de la Republique ? C'est cette espece de deputation que j'aurais abolie
pendant mon consulat, meme dc 1'avis du senat, quelque avantageuse qu'elle
lui parut, sans 1'opposition irreflechie d'un tribun. J'en ai du moins fait
diminuer la duree ; elle n'avait point de termes, je la r6duisis a une annee."
(Ciceron, Des lots, III, Tin.)
LIVKE H, CHAP. V. CESAK ET BIBULUS, CONSULS (695). 373
ron les avait limitees a un an ; Cesar fixa un terme encore
plus court, mais qui est ignore (*).
Comine complement des mesures precedentes il provoqua
une loi (De pecuniis repetundis) dont les dispositions ont
souvent ete confondues avec celles de la loi De provinciis
ordinandis. Ciceron en vante la perfection et la justice (*).
Elle contenait un grand nombre d' articles : il est question,
dans une lettre de Coelius, du ci' chapitre de la loi (*). Elle
etait destinee a preVenir tous les cas de concussion, tant a
Rome que hors de 1'Italie. Les personnes lesees pouvaient
reclamer juridiquement la restitution des sommes injuste-
ment per9ues. Quoique les dispositions principales fussent
empruntees a la loi de Sylla, la penalite en etait plus severe
et la procedure plus expeditive ; ainsi, comme les riches
parvenaient, en s'exilant avant le jugement, a se soustraire
a la peine, il fut etabli qu'alors leurs biens seraient confis-
ques en partie ou en totalite, suivant la nature du crime (4).
Si la fortune du coupable ne suffisait pas au pavement des
restitutions, tous ceux qui avaient profite de la prevarica-
tion etaient recherches et condamnes solidairement (6). En-
fin la corruption etait atteinte sous toutes ses formes ("), et la
(J) " D'ailleurs, je crois que la loi Julia a Iimit6 la dur6e des legations libres
et qu'il est difficile de les renouveler (nee facile addi potesf)." (Ciceron, Lettres
d Atticus, XV, xi. — Orelli, Index leyum, p. 192.)
(2) Ciceron, Discours pour Sextius, LXIV. — " La Iibert6 ravie a des peuples
et a des particuliers a qui elle avait et6 accordee et dont les droits avaient 6te,
en vertu de la loi Julia, si fonnellement garantis centre toutes les entreprises
contraires." (Ciceron, Discours contre fison, xxxvn, xvi.J
(') Ciceron, Lettres familieres, VIII, vm. Plusieurs de ces chapitres ont
6te conserves dans le Digestc, liv. XL VIII, tit. xi. — On regarde generalement
comme tires de la meme loi des fragments consignes sur une table d'airain du
musee de Florence, fragments qui ont ete publics par Maffei (Museum Vero-
nense, p. CCCLXV, n° 4), et commentes par le celebre Marini, dans son ouvrage
sur les monuments des freres arvales, t. Ier, p. 39, 40, note 44.
(*) Suetone, Cesar, xui.
(5) Ciceron, Discours pour JRabirius Postumus, iv, v.
(6) Fragments de la loi Julia De repetundis conserve's dans le Diffeste,
XLVIII, tit. xi :
La loi est dirigee contre ccux qui, revetus d'une magistrature, d'une 16gation
374 HISTOIRE DE JULES CESAK.
loi allait meme jusqu'a veiller sur la moralite des transactions.
Un article particulier est a remarquer : c'est celui qui defen-
dait d'accepter comnie terinine un ouvrage qui ne 1'etait pas.
Cesar avait sans doute en vue 1'action qu'il avait inutilement
intentee contre Catulus pour le non-achevement du temple de
Jupiter Capitolin.
On peut encore enregistrer comme lois de Cesar la plu-
part de celles que presenterent sous son inspiration, soit le
tribun P. Vatinius, soit le preteur Q. Fufius Calenus (').
Une loi du premier autorisait danj les proces 1'accusateur
ou d'un pouvoir quelconque, ou faisant partie de la suite de ces fonctionnaires,
re9oivent de 1'argcnt.
Us peuvcnt accepter de 1'argent md6finiinent de la part de Icurs cousins, de
leurs parents plus proches encore, ou de leurs femmes.
Sont frappes par la loi ceux qui auraient re§u de 1'argent : Pour dire leur
avis dans le senat ou dans un conseil public ; — pour faire leur devoir ou pour
s'en ^carter ; — pour renoncer a un mandat public ou pour 1'outre-passer ; —
pour prononcer un jugement, soit dans une affaire criminelle, soit dans une
question d'argent, ou pour ne pas le prononcer; — pour condamner ou
absoudre ; — pour adjuger ou taxer un objet en litige ; — pour donner un juge
ou arbitre, le changer, lui ordonner de juger, ou pour ne pas le donner, ni le
changer, ou pour 1'empecher de juger ; — pour faire emprisonner un homme,
le naettre aux fers, ou le dclivrer de ses chaines ; — pour accuser ou ne pas
accuser ; — pour produire un temoignage ou pour le supprimer ; — poun recon-
naitre comme re9u un ouvrage public qui n'est pas acheve ; — pour accepter du
ble public sans s'etre assure de sa bonne qualite1; — pour se charger de
1'entretien des edifices publics sans que leur bon etat ait ete constate ; — pour
enroler un soldat ou pour le congedier.
Tout ce qui a 6te donne au proconsul ou au pr6teur contre la presente loi
ne peut s'acquerir par usucapion.
Sont nulles les ventes et locations faiies, pour un prix bas ou 61ev6, en vue
deJ'usucapion par un tiers.
Les magistrats doivent s'abstenir de toute avarice et ne recevoir en don que
cent pieces d'or par an.
L' action est donn6e m&me contre les he'd tiers de 1'accuse, mais seulement
dans 1'annee apres sa mort.
Celui qui est frappe par cette loi ne peut plus etre ni juge, ni accusateur, ni
t6moin.
Les peines prononce'es sont 1'exil, la deportation dans une lie ou la peine
capitale, selon la gravite* du de"lit.
(') Dion-Cassius, XXXVIII, vin.
LIVKE H, CHAP. T. CESAR ET BIBULUS, CONSULS (695). 375
comme 1'accuse & rejeter, une fois seulement, la totalite des
juges; jusque-la ils n'avaient pu en recuser qu'un certain
nombre ('). C'etait donner & tous la merae garantie que
Sylla avait reservee exclusivement aux senateurs, puisque,
pour les chevaliers et les plebeiens, il avait limite la recusa-
tion a trois juges (*).
Vatinius fit aussi conferer a cinq mille colons etablis a
Come {novum Comum) le droit de cite romaine. Cette me-
sure (3) flattait 1'orgueil de Pompee, dont le pere, Pompee
Strabon, avait reedifie la ville de Come, et elle offrait a tous
les Transpadans la perspective d'obtenir la qualite de ci-
toyens remains, que Cesar leur accorda plus tard (*).
Un autre partisan devoue du consul, le preteur Q. Fufius
Calenus (*), proposa une loi qui, dans les deliberations judi-
ciaires, faisait peser la responsabilite sur chacun des trois
ordres dont se composait le tribunal: les senateurs, les
chevaliers et les tribuns du tresor. Au lieu d'emettre un
avis collectif, ils furent appeles a exprimer leur opinion sepa-
rement. Dion-Cassius explique la loi en ces tennes : " Voy-
" ant que dans les proces tous les votes etaient confondus et
" que chaque ordre s'attribuait les bonnes resolutions et reje-
" tait les mauvaises sur les autres, Calenus fit rendre une loi
" pour que les differents ordres votassent separement, afin de
" connaitre ainsi, non 1' opinion des individus, puisque le vote
" etait secret, mais celle de chaque ordre (')."
Toutes les lois de Cesar porterent le nom de lois Julien-
(J) De alternvi consiliis rejiciendis. (Cic6ron, Contre Vatinius, xi, et le
scholiaste de Bobbio, edit. Orelli, p. 321 et 323.)
(") " Les citoyens qui, n'etant pas de votre ordre, ne peuvent, gr^ce aux lois
Corneliennes, recuser plus de trois juges." (Ciceron, Deuxieme action contre
Verres, II8 discours, xxxi.)
(3) Suetone, Cesar, XXTIII.
(4) Ciceron, Leiires familieres, XIII, xxxr. — "Pompeius Strabon, pere du
grand Pompee, repeupla Come. Quelque temps apres, Scipion y 6tablit trois
mille habitants, et enfin le divin Cesar y envoya cinq mille colons, dont les plua
distingues etaient cinq cents Grecs." (Strabon, cxix.)
(5) Ciceron, Lettres d Atticus, H, XTIII. — Dion-Cassius, XXXVffl, vni.
(6) Dion-Cassius, XXXVIII, vni. — Orelli, Index legum, 178.
376 HISTOIKE DE JULES CE8AE.
nes ; elles furent sanctionnees par le senat et adoptees sans
opposition (*), et Caton iui-me'me ne les combattit pas; mais,
lorsque, devenu preteur, il se vit oblige de les appliquer, il
eut la petitesse d'esprit de ne pas vouloir les designer par
leur nom (').
On peut se convaincre par les faits precedents que, pen-
dant son premier consulat, un mobile unique animait Cesar,
1'interet public. Sa pensee dominante etait de porter remede
aux maux qui affligeaient le pays. Ses actes, que plusieurs
historiens ont incrimine's comme subversifs et inspires par
une ambition demesuree, n'etaient, a les examiner attenti-
vement, que le resultat d'une sage politique et 1'execution
d'un programme bien connu, proclame autrefois par les
Gracques et recemment par Pompee lui-meme. Comme les
Gracques, Cesar avait voulu la distribution du domaine
public, la reform e de la justice, le soulagement des provinces,
1'extension des droits de cite ; comme eux, il avait protege
1'ordre des chevaliers pour 1'opposer aux resistances obstinees
du senat ; mais, plus heureux, il avait accompli ce que les
Gracques et Pompee avaient ete impuissants a realiser.
Plutarque fait 1'eloge de la sagesse de son gouvernement
dans la Vie de Crassus ('), quoiqu'un jugement passionne ait
entraine cet ecrivain a comparer ailleurs sa conduite a celle
d'un tribun factieux (*).
Suivant le gout de 1'epoque et surtout comme moyen de
popularite, Cesar donna des jeux splendides, des spectacles,
des combats de gladiateurs, empruntant de Pompee et d'At-
ticus des sommes considerables pour satlsfaire a son luxe, a
- (') Dans son discours contre Vatinius (TI), Ciceron, en lui reprochant de ne
pas avoir tenu compte des auspices, s'ecrie : " Je te demande d'abord : T'en
es-tu rapport6 au senat, comme 1'a fait Cesar ?" — " II est vrai que les actes
de Cesar ont ete, pour le bien de la paix, confirmes par le senat." (Ciceron,
Deuxieme Philippiqite, xxxix.)
(") Dion-Cassius, XXXVIII, TII.
(3) " Cesar se conduisit avec sagesse dans son consulat." (Plutarque, Cras-
SU8, XVII.)
(4) " C6sar publia des lois dignes non d'un consul, mais du tribun le plus
audacieux." (Plutarque, Cesar, xiv.)
LIVKE II, CHAP. V. CESAR ET BIBDLUS, CONSULS (695). 377
ses profusions et a ses largesses (J). Suetone, toujours pret a
enregistrer indistmotement le vrai et le faux qui se debitaient
alors, rapporte que Cesar aurait soustrait au tresor trois mille
livres d'or, auxquelles il aurait substitue un metal dore ; mais
1'elevation de son caractere fait rejeter bien loin cette calom-
nie. Ciceron, qui n'avait, a ce moment, aucune raison de le
menager, n'en parle ni dans ses lettres, ou se revele sa mau-
vaise humeur, ni dans son Discours contre Vatinius, devoue
a Cesar ; et, d'un autre cote, Pline (*) cite un fait analogue
arrive pendant le consulat de Pompee.
IV. Cesar ne bornait pas son ambition a etre consul
et legislateur, il desirait obtenir un commandement a la
hauteur de son genie, reculer les frontieres de c^gan.^^
la Republique et les preserver de 1'invasion de m^dies116"
ses plus puissants ennemis. On se souvient Gaules-
que, lors de 1'election des consuls, le senat leur avait
attribue la surveillance des forets et des chemins publics.
II y avait done peu a compter sur un retour bienveillant
de la part de I'assemblee, et, si la distribution des com-
mandements etait de sa competence, 1'histoire oifrait des
exemples de provinces donnees par un vote populaire : la
Numidie fut assignee a Marius, sur la proposition du tribun
L. Manlius, et L. Lucullus, apres avoir re9u du senat la Gaule
cisalpine, obtint du peuple la Cilicie ('). C'est ainsi que le
commandement de 1'Asie avait ete defere a Pompee. Fort
de ces precedents, Vatinius proposa au peuple de confier a
Cesar, pendant cinq ans, le commandement de la Gaule
cisalpine et de 1'Illyrie, avec trois legions (4). Pompee ap-
puya cette motion de toutes ses forces. Les amis de Cras-
sus ('), Clodius (8) et L. Pison voterent en faveur de la loi.
* (J) Ciceron, Lettres d Atticus, VI, i. — Appien, Guerres civiles, II, xiu.
(2) Pline, Histoire naturelle, XXXIII, v. Les professeurs Drumann et
Monnnsen s'^levent comme nous contre 1'assertion de Suelone.
(3) Plutarque, Lucullus, ix.
(4) Suetone, Cesar, xxii. — Plutarque, Cesar, xiv.
(5) Plutarque, Crassus, xvn.
(*) Appien, Guerre civiles, II, xiv.
378 HISTOIEE DE JULES CESAB.
ATI premier abord, il semble etonnant que la proposition
clu tribun concernat seulement la Gaule cisalpine, sans parler
de 1'autre cote des Alpes, oil se presentaient uniquement les
chances d*acquerir de la gloire ; raais, en y reflechissant, on
decouvre combien cette maniere de poser la question etait
habile et politique. Solliciter a la fois le gouvernement des
deux Gaules eut pu paraitre exorbitant et exposer a un echec.
Demander le gouvernement de la Gaule proprement dite of-
frait des dangers, car, si on 1'avait accorde sans y joindre la
Gaule Cisalpine, devolue a un autre proconsul, Cesar se serait
trouve completement separe de 1'Italie, dans 1'impossibilite
de s'y rendre pendant 1'hiver et de conserver avec Rome des
relations suivies. Le projet de loi de Vatinius, au contraire,
n'ayant pour objet que la Gaule cisalpine et I'lllyrie, on ne
pouvait guere refuser un commandement contenu dans les
bornes ordinaires, et Cesar acquerait par la une base d'ope-
rations solide, au milieu de populations devouees, ou ses le-
gions pouvaient etre facilement recrutees. Quant a la pro-
vince au dela des Alpes, il etait probable qu'un evenement
fortuit ou une proposition nouvelle la placerait sous ses ordres.
C'est ce qui arriva plus tot qu'il ne s'y attendait, car le senat,
par un calcul habile, mais rare a cette epoque, ajouta a ce
commandement une troisieme province, la Gaule chevelue
(comata) ou transalpine, et une quatrieme legion. II se don-
na it ainsi le merite d'une initiative que le peuple aurait prise
de lui-meme, s'il n'eut etc devance (').
Transporte de joie a cette nouvelle, Cesar, d'apres Sue-
tone, se serait eerie, en plein senat, que maintenant, parvenu
au but de ses desirs malgre ses ennemis, il marcherait sur
leurs tetes (*).
Cette anecdote n'est pas vraisemblable. II etait trop pru-
dent pour provoquer en face ses adversaires, au moment Ou
il allait s'eloigner de Rome. " Toujours maitre de lui-meme,
" dit un ancien auteur, il ne heurtait personne inutilement (')."
(') Dion-Cassius, XXXVIII, vm. — Su^tone, xxn.
O Su^tonc, Cesar, xxn.
(3) Dion-Cassius, XL, XXXIT.
LIVEE H, CHAP. V. CESAE ET BIBULUS, CONSULS (695). 379
V. Pendant qu'aux prises avec les difficultes les plus
serieuses, Cesar s'effo^ait d'asseoir la Republique sur do
meilleures bases, le parti aristocratique se conso- opposition do
lait de ses defaites successives par une petite lanoblesse-
guerre de sarcasmes et de chicanes. Au theatre, il applau-
dissait toutes les allusions blessantes pour Pompee, et recevait
Cesar avec froideur ('). Bibulus, gendre de Caton, publiait
des edits contenant les plus grossieres attaques ; il renouvelait
les accusations de complots centre la Republique, et de pre-
tendus rapports honteux avec Nicomede (a). On accourait
lire et copier ces placards injurieux. Ciceron les envoyait
avec bonheur a Atticus (*). Aussi le parti auquel appartenait
Bibulus le portait aux nues et faisait de lui un grand horarae(4).
Son opposition, cependant, n'avait reussi qu'a retarder les
cornices consulaires jusqu'au mois d'octobre. Cette proroga-
tion etait faite dans 1'espoir de contrarier 1' election des con-
(1) "Aux gladiateurs, on a re9u a coups de sifflets celui qui les donnait et
tout son cortege. Aux jeux Apollinaires, le tragedien Diphilus a fait une allu-
sion bien vive £ notre ami Pompee, dans cc passage, " C'est notre misere qui
" te fait grand ; " on 1'a fait repeter mille fois.- Plus loin, les cris de I'assembl6e
entiere ont accompagne sa voix, lorsqu'il a dit : " Tin temps viendra ou tu
" gemiras profondement sur ta malheureuse puissance," etc. Car ce sont des
vers qu'on dirait faits pour la circonstance par un ennemi de Pompee. Ces
mots : " Si rien ne te retient, ni les lois, ni les moeurs," etc. ont etc accueillis
par des acclamations frenetiques. A son arrivee, Cesar ne trouva qu'un ac-
cueil glace. Curion, qui le suivit, fut au contraire salu6 de mille bravos, commc
autrefois Pompee aux temps heureux de la Republique. Cesar etait outre, et
vite il a, dit-on, depeche un courrier a Pompee, qui est a Capoue." (Ciceron,
Lettres d Atticus, II, xix.)
(2) Suetone, Cesar, IX
(3) Ciceron, Lettres d Atticus, II, xix.
(4) " On porte aux nues Bibulus, je ne sais trop pourquoi ; mais enfin on
1'exalte comme 1'homme unique qui, en temporisant, a r6tabli les affaires.
Pompee, mon idole, Pompee, sur qui je pleure aujourd'hui, s'est lui-meme
abime ; il n'a plus personne qui tienne a lui par devouement ; je crains bien
que la terreur ne leur paraisse une conseillere indispensable ; pour moi, d'un
cote, je m'abstiens de les combattre a cause de mon ancienne amitie, et, de
1'autre, mon passe me defend d'approuver ce qu'ils font ; je garde uu juste
milieu. Les dispositions du peuple se manifestent surtout dans les theatres."
(Ciceron, Leltres d Atticus, II, xix, xx, xxi.)
380 HISTOIEE DE JULES CESAK.
suls devoues aux triumvirs. Cesar, a cette occasion, 1'attaqua
dans un violent discours, et Vatinius proposa de 1'arreter.
Pompee, de son cote, emu de diatribes auxquelles il n'etait
pas accoutume, se plaignit devant le peuple de 1'animosite
dont il etait 1'objet ; mais son discours parait n'avoir pas eu
beaucoup de succes.
II est triste de voir I'accomplissement de grandes choses
entrave souvent par les petites passions d'hommes a courte
vue, qui ne connaissent le monde que dans le cercle etroit oil
ils vivent renfermes. En secondant Cesar, Bibulus pouvait
acquerir une juste renommee, il prefera 3tre le heros d'une
coterie et aima mieux obtenir les applaudissements interesses
d'un petit nombre de senateurs egoistes que de ineriter avec
son collegue la reconnaissance publique. Ciceron, de son
cote, prenait pour 1'expression veritable de 1' opinion les cla-
meurs d'une faction aux abois. II etait d'ailleurs de ceux
qui trouvent que tout va bien quand ils sont au pouvoir et
que tout periclite des qu'ils n'y sont plus. Dans ses lettres
a Atticus, il parle de la haine generale contre ces nouveaux
rois, predit leur chute prochaine (l) et s'ecrie : " Quels mur
" mures ! quelle irritation ! quelle haine contre notre ami
" Pompee ! Son noni de grand vieillit comme celui du ricfie
" Crassus (')."
II explique avec une naivete parfaite la consolation que
trouve son amour-propre dans 1'abaissement de celui qui fai-
sait autrefois son admiration. "J'etais lounnente de la
" crainte que les services rendus par Pompee a la patrie ne
" parussent, dans les temps a venir, plus grands *que les
"miens: j'en suis bien revenu; il est si bas, si bas, que
" Curius lui-meme me semble un geant pres de lui (')." Et il
ajoute : " Aujourd'hui rien de plus populaire que de detester
" les hommes populaires ; ils n'ont pour eux personne. Ils le
" saveut, et c'est ce qui me fait redouter les violences. Je ne
(J) " II se ticnt prudemment h, 1'ecart, mais espfcre assister de loin a leur
nanfrage." (Ciceron, Lettres d Atticus, II, vn.)
(a) Ciceron, Lettres d Atticus, II, xin.
(') Ciceron, Lettres d Atticus, II, xvil.
LIVKE H, CHAP. V. CESAK ET BEBULUS, CONSULS (695). 381
" pense pas sans fremir aux explosions qui sont inevitables (1)."
La haine qu'il portait a Clodius et a Vatinius egarait sa
raison.
Lorsque Cesar poursuivait laborieusement le cours de sa
destinee, le genie de Ciceron, au lieu de comprendre 1'ave-
nir et de hater le progres par sa cooperation, resistait a 1'elan
general, niait 1'evidence, et ne savait pas, a travers les de-
fauts de certains adherents du pouvoir, discerner la grandeur
de la cause.
Cesar supportait avec peine les attaques de Ciceron ; mais,
comme ceux que guident de grandes vues politiques, supe-
rieur aux ressentiments, il menageait tout ce qui pouvait
exercer de 1'ascendant sur les esprits, et la parole de Ciceron
etait une puissance. Dion-Cassius explique ainsi la conduite
de Cesar : " II ne blessa Ciceron ni par ses paroles ni par ses
" actcs ; il disait que souvent bien des hommes lancent a des-
" sein de vains sarcasmes centre ceux qui sont au-dessus d'eux,
"pour les pousser a la dispute, dans 1'esperance de paraitre
" avoir quelque ressemblance avec eux et d'etre mis sur le
"meme rang, s'ils parviennent a etre injuries a leur tour.
" Cesar crut done ne devoir entrer en lice avec personne.
"Telle fut sa regie de conduite envers tous ceux qui 1'insul-'
" taient, et, comme il voyait bien alors que Ciceron cherchait
" nioins a 1'offenser qu'a faire sortir de sa bouche quelques
" propos injurieux, par le desir qu'il avait d'etre regard e
" comme son egal, il ne se preoccupa aucunement de lui, ne
" tint pas compte de ce qu'il disait, et laissa meme Ciceron
" 1'insulter tout a son aise et se louer outre mesure. Cepen-
" dant il etait loin de le mepriser ; mais, naturellement doux,
" il ne se mettait pas facilement en colere. II avait beaucoup
" a punir, comme cela devait arriver au milieu des grandes
" affaires auxquelles il etait mele ; mais jamais il ne cedait a
" 1'emportement (*)."
II survint un incident qui montra toute 1'animosite d'un
(!) Ciceron, Lettres d Atticus, II, xx, xxi.
(3) Dion-Cassius, XXXVIII, xi.
382 HISTOIKE DE JULES CESAE.
certain parti. L. Vettius, ancien espion de Ciceron dans la
conjuration de Catilina, puni pour avoir faussement accuse
Cesar, fut arrete sous la prevention de vouloir attenter a sa
vie ainsi qu'a celle de Pompee. On trouva sur lui un poi-
gnard, et, interroge devant le senat, il denonya, comme
instigateurs de son crime, le jeune Curion, Csepion, Brutus,
Lentulus, Caton, Lucullus, Pison, gendre de Ciceron, Ciceron
lui-meme, M. Laterensis et d'autres encore ; il nomma aussi
Bibulus, ce qui ota toute vraisemblance a ses denonciations,
Bibulus ayant deja fait avertir Pompee de se tenir sur ses
gardes ('). Les historiens, tels que Dion-Cassius, Appien,
Plutarque, traitent serieusement ce complot; le premier
soutient formellement que Ciceron et Lucullus avaient arme
le bras de 1'assassin. Suetone, au contraire, reproche a
Cesar d'avoir suborne Vettius afin de jeter le blame sur ses
adversaires.
En presence de ces renseignements contradictoires, le
mieux est, comme dans les proces ordinaires, de juger de la
valeur de 1'accusation d'apres les antecedents de ceux que
1'on accuse. Or Ciceron, malgre sa mobilite, etait trop hon-
nete pour tremper dans un complot d'assassinat, et Cesar
avait le caractere trop eleve, il avait trop la conscience de sa
force pour s'abaisser jusqu'a chercher dans une miserable
intrigue le moyen d'accroitre son influence. Un senatus-con-
sulte fit mettre Vettius en prison ; mais Cesar, interesse et
resolu a la manifestation de la ve'rite, appela 1'affaire devant
le peuple et for9a Vettius de monter a la tribune aux ha-
rangues. Celui-ci, par une versatilite suspecte, denon9a ceux
qu'il avait decharges la veille et dechargea ceux qu'il avait
derionces, entre autres Brutus. A 1'egard de ce dernier, on
disait que ce changement etait du a la liaison de Cesar avec
sa mere. Reconduit en prison, Vettius fut trouve mort le
lendemain. Ciceron accusa Vatinius de 1'avoir fait tuer (a) ;
mais, suivant d'autres, les veritables auteurs de sa mort
(*) Ciceron, Lettres d Atticus, II, xxiv.
(») Ciceron, Discours centre Vatinius, XL— Dion-Cassius, XXXVIII, ix
LIVKE H, CHAP. V. CESAB ET BIBULUS, CONSULS (695). 383
furent ceux qui 1'avaient pousse a cette honteuse manoeuvre
et qui redoutaient ses revelations {').
La comparaison des divers recits nous conduit a conclure
que cet obscur agent de menees tenebreuses s'etait fait
Pinstigateur d'un complot pour avoir le merite de le reveler
et s'attirer la bienveillance de Cesar en signalant comme
complices ses adversaires politiques. L'evenement n eanmoins
prbfita a Cesar, et le peuple lui permit de prendre des
mesures pour sa surete personnelle (a). C'est sans doute a
cette epoque que fut retabli 1'ancien usage d'accorder au
consul, pendant le mois ou il n'avait pas les faisceaux, le
droit de se faire preceder par un appariteur (accensus) et
suivre par des licteurs (').
Sans changer les lois fondamentales de la Republique,
Cesar avait obtenu un grand resultat : il avait remplace
1'anarchie par un pouvoir energique, dominant a la fois le
senat et les cornices; par Pentente des trois hommes les
plus importants, il avait substitue aux rivalites personnelles
une autorite morale qui lui avait permis d'etablir des lois
favorisant la prosperite de 1'empire. Mais il etait essentiel
que son depart n'entrainat pas la chute de Pedifice si labo-
rieusement eleve. II n'ignorait ni le nombre ni la puissance
de ses enuemis: il savait que, s'il leur abandonnait le
Forum et la Curie, non-seulement on reviendrait sur tous
ses actes, mais qu'on irait jusqu'a lui enlever son comman-
dement. Si Pon doutait du degre de haine dont il etait
1'objet, il sufRrait de rappeler qu'une annee plus tard
Arioviste lui avoua, dans une entrevue sur les bords du
Rhin, que bien des grands de Rome en voulaient a ses
jours ('). Contre de pareilles inimities il fallait, chose difficile,
(l) Scboliaste de Bobbio, Sur le discours de Ciceron centre Vatinius, p. 320,
6d. Orelli. — Appien, Gverres civiles, II, n ct xu.
(") Appien, Guerres civiles, II, xu.
(') Sudtone, Cesar, xx.
(4) "H (Arioviste) sait, par des messagers, qu'en faisant perir Cesar il
plairait i phisieurs des grands de Rome ; sa mort lui vaudrait leur faveur et
leur amitieV' (Cesar, Guerre des Gaules, I, XLIV.)
384 HISTOIRE DE JULE8 CESAE.
pouvoir diriger les elections ; or la constitution romaine
faisait surgir tous les ans de nouveaux candidats aux hon-
neurs : il etait indispensable d'avoir des partisans parmi les
deux consuls, les huit preteurs et les dix tribuns nommes dans
les cornices. A toutes les epoques, au temps mfone oil
1'aristocratie exe^ait le plus d'influence, elle ne put empecher
ses adversaires de s'introduire dans les charges publiques.
D'ailleurs, les trois personnages qui avaient fait cause com-
mune devaient craindre 1'ambition et 1'ingratitude des
hommes qu'ils avaient eleves, et qui bientot voudraient
devenir leurs egaux. Enfin un dernier danger, et peut-etre
le plus serieux, c'etait 1'impatience et 1'indiscipline du parti
democratique, dont ils etaient les chefs.
En presence de ces perils, les triumvirs s'entendirent afin
de faire arriver au consulat, pour 1'annee suivante, L. Pison,
beau-pere de Cesar, et A. Gabinius, partisan devoue de
Pompee. Ils furent, en effet, designes consuls le 18 octobre,
malgre les efforts des grands et 1'accusation de Caton contre
Gabinius.
A la fin de 1'annee 695, Cesar et Bibulus cesserent leurs
fonctions. Ce dernier, en exposant sa conduite, selon 1'usage,
entreprit de peindre sous les plus noires couleurs 1'etat de la
Republique ; mais Clodius 1'empecha de parler ('). Quant
a Cesar, ses previsions sur les attaques auxquelles il allait
6tre en butte n'etaient que trop fondees, car a peine etait-il
sorti de charge que le preteur L. Domitius Ahenobarbus et
C. Memmius, amis de Ciceron (*), proposaient au senat de le
poursuivre a raison des actes de son consulat, et surtout
pour n'avoir tenu aucun compte des auspices. Le senat re-
cula devant cette proposition ('). Cependant on traduisit en
justice le questeur de Cesar ; lui-meme y fut cite par le tribun
L. Antistius ; mais le college tout entier se desista de la
plainte en vertu de la loi Memmia, qui defendait d'accueillir
(l) Dion-Cassius, XXXVIII, xn.
(*) Cic6ron, Lettres d Quintus, I, n.
(8) Su^tone, Cesar, xxm ; — Neron, n.
LIVBE H, CHAP. V. CESAR ET BIBULU8, CONSULS (695). 385
aucune accusation centre un citoyen absent pour le service
de la Republique (').
Cesar se trouvait encore aux portes de Rome, investi de
Yimperium, et, suivant les lettres de Ciceron (*), a la t6te de
troupes nombreuses, composees, selon toute apparence, de
veterans volontaires ('). II y resta me^me plus de deux mois,
(') Su6tone, Cesar, xxm. — Valere Maxime, in, vn, 9.
(2) " Aux portes de Rome 6 tait un general, avec un commandement pour
plusieurs ann6es et disposant d'une grande arme'e (cum magno exercitu), Etait-
il mon ennemi ? Je ne le dis pas ; mais je sais que, quand on le disait, il
gardait le silence." (Ciceron, Discours apres son retour au senat, xin.)
" Oppresses vos, inquit, tenebo exercitu Caesaris." (Ciceron, Lettres d Atticus,
II, xvi.) " Clodius disait qu'il envahirait la curie a la tete de Tarmee de Cesar."
(Ciceron, Discours sur la reponse des aruspices, xxu.) " Cesar 6tait deja sorti
de Rome avec son armee." (Dion-Cassius, XXXVin, xvn.)
(3) Dans plusicurs passages des lettres de Cice'ron, Cesar est represents'
comme etant aux portes de Rome a la tete de son arm^e, et cependant on sait,
par la lecture des Commentaires, qu'il n'avait, au commencement de la guerre
des Gaules, que quatre legions, dont la premiere se trouvait sur les bords du
Rhone et les trois autres a Aquilee, en Illyrie. H est done difficile de com-
prendre comment il aurait eu aux portes de Rome des troupes, dont il n'est plus
fait mention dans le cours de sa campagne. Le moyen de concilier les lettres
de Ciceron et les Commentaires est d'admettre que C6sar, inde'pendamment des
legions qu'il trouva hors de 1'Italie, appela sous ses drapeaux les volontaires et
les veterans remains qui desiraient le suivre. R6unis aux portes de Rome, ils
le rejoignirent plus tard dans les Gaules et furent verses dans les legions. Cette
supposition est d'autant plus probable, qu'en TOO, lorsqu'il s'agit de renommer
consuls Pompee et Crassus, Cesar envoya a Rome un grand nombre de soldats
pour voter dans les cornices ; or, toutes ses 16gions ayant et6 recratees dans la
Cisalpine, dont les habitants n'avaient pas le droit de cite romaine, il fallait
bien qu'il cut dans son armee d'autres soldats citoyens remains. D'ailleurs, si
Cesar fit appel aux v6t6rans, il suivit en cela 1'exemple de presque tous les
generaux romains, et, entre autres, de Scipion, de Flamininus et de Marius. En
effet, lorsque Corneh'us Scipion partit pour la guerre centre Antiochus, il y avait
aux portes de Rome cinq mille volontaires, tant citoyens qu'allie's, qui avaient
fait toutes les campagnes sous les drapeaux de son frere, Scipion 1'Africain.
(Tite-Live, XXXVII, iv.) — " Lorsque Flamininus partit pour rejoindre les
legions qui 6taient en Macedoine, il prit avec lui trois mille v6terans qui avaient
combattu centre Annibal et Asdrubal." (Plutarque, Flamininus, in.) —
" Marius, avant de partir pour la guerre contre Jugurtha, fit un appel a tout ce
que le Latium avait de plus vaillants soldats. La plupart lui e" taient connus
25
386 HISTOIRE DE JULES CESAB.
pour veiller a ce que son depart ne devint pas le signal du
renversement de son ceuvre.
VL Pendant ce temps Clodius, esprit inquiet et turbu-
lent (*), fier de 1'appui qu'il avait prete aux triumvirs comme
de celui qu'il en recevait, n'ecoutait plus que sa
LoisdeClo-
dins. Exiide passion et faisait voter des lois, dont quelques-
unes, flattant la populace et me'me les esclaves,
mena9aient 1'^tat d'anarchie. En vertu de ces lois, il re-
tablissait les associations politiques (collegia), clubs dange-
reux pour la tranquillite piiblique (*), que Sylla avait dissous,
qui s'etaient depuis reorganises, pour etre encore supprimes
en 690 (') ; il faisait des distributions gratuites de ble au
peuple, 6tait aux censeurs le droit de rayer du senat qui bon
leur semblait, leur permettant d'exclure seulement les sena-
teurs frappes d'une condamnation (4), defendait aux magis-
trats de prendre les auspices ou d' observer le ciel les jours de
deliberation des cornices (B), enfin il infligeait des peines se-
veres a ceux qui auraient condamne a mort, sans les entendre,
des citoyens remains. Cette derniere disposition etait evi-
pour avoir servi sous ses yeux, le reste de reputation. Par ses solicitations, il
forca jusqu'aux veterans a partir avec lui." (Salluste, Guerre de Jugurtha,
LXXXIV.)
(') "Aujourd'hui il (Clodius) s'agite, il s'emporte, il ne sait ce qu'il veut, il
fait des demonstrations hostiles a droite et a gauche, et semble vouloir laisser
a 1' occasion a decider de ses coups. Quand il pense a I'impopularit6 de 1'ordre
de choses actuel, on dirait qu'il va se ruer contre ses auteurs ; mais, quand 51
voit de quel c6te sont les moyens d'action et la force armee, il fait volte-face
contre nous." (Cicdron, Lettres d Atticus, II, xxn.)
-(") Ces clubs (collegia compitalitia) avaient une organisation presque mili-
taire, divis6e par quartiers et composee exclusivement de proletaires. (Voyez
Mommsen, Histoire romaine, HI, p. 290.) — " Les esclaves enrolls sous pre-
texte de former des corporations." (Ciceron, Discours apres son retour au
senat, xin.)
(8) On excepta cependant, en 690, les corporations d'artisans. — Asconius^
" In Pisone," IV, p. 7 ; " In Corneliana," p. 75, ed. Orelli.
(*) Ciceron, Discours contre Pison, iv. — Asconius, Sur le Discours de
Ciceron contre Pison, p. 7, 8, 6d. Orelli. — Dion-Cassius, XXXVIH, xin.
(e) Dion-Cassius, XXXVin, xm.
LIVEE H, CHAP. V. — CESAR ET BIBULU8, CONSULS (695). 38T
demment dirigee centre Ciceron, quoique son nom ne fut pas
prononce. Afin d'en assurer 1'adoption, son auteur desirait
1'acquiescement de Cesar, retenu aux portes de Rome par le
commandement militaire qui lui en interdisait 1' entree. Clo-
dius alors convoqua le peuple hors des murs, et, quand il de-
manda au proconsul son opinion, celui-ci repondit qu'elle
etait bien connue par son vote dans 1' affaire des complices de
Catilina; que, neanmoins, il desapprouvait une loi pronon-
9ant des peines sur des faits qui appartenaient au passe (').
A cette occasion le senat prit le deuil, afin de faire pa-
raitre a tous les yeux son mecontentement ; mais les consuls
Gabinius et Pison obligerent les senateurs a renoncer a cette
demonstration intempestive.
Cesar, pour soustraire Ciceron au danger qui le mena9ait,
lui proposa de 1'emmener avec lui dans les Gaules comme son
lieutenant (a). Celui-ci repoussa cette offre, se faisant illusion
sur sa propre influence ('), et eomptant d'ailleurs sur la pro-
tection de Pompee. II parait positif, d'apres cela, que Clo-
dius allait au dela des vues de Cesar : preuve nouvelle que
de pareils instruments, lorsqu'on les emploie, sont une arme
a deux tranchants, dont la direction echappe aux mains les
(') Dion-Cassias, XXXVIH, xvn.
(a) " Je re9ois de Cesar les avances les plus ge'ne'reuses pour me rendre
comme lieutenant aupres de luL" (Ciceron, Lettres d Aiticus, II, xvm.) " H
a fait passer mon ennemi (Clodius) dans 1'ordre plebeien, soit qu'il fut irrit6
de voir que ses bienfaits memes ne pouvaient m'attacher a lui, soit qu'il cedat
aux importunites. Cela ne pouvait etre consider^ comme une injure, car
depuis il me conseilla, il me pria meme, de lui servir de lieutenant. Je n'ac-
ceptai pas ce titre, non que je le jugeasse au-dessous de ma dignite, mais j'etais
loin de soup9onner que la Republique dut avoir, apres Cesar, des consuls si
sc616rats (Pison et Gabinius)." (Ciceron, Discours sur les provinces constt-
laires, xvn.)
(3) " Grace a mes soins, ma popularity et mes forces augmentent chaque
jour. Je ne me mele en rien de politique, absolument en rien ma
maison ne desemplit pas ; on m'entoure quand je sors ; c'est mon consulat qui
recommence. Les protestations de d6vouement me pleuvent, et ma confiance
est telle, que parfois je desire la lutte, au lieu d'avoir toujours a la craindre."
(Ciceron, Lettres d Atticits, II, xxii.) — "Vienne 1'accusation de Clodius,
I'ltalie entiere se levera en masse." (Ciceron, Lettres d Quintus, I, n.)
388 HISTOteE DE JULES CE8AK.
plus habiles. C'est ainsi que plus tard Yatinius, aspirant &
devenir preteur, re9ut de son ancien patron ce sanglant aver-
tissement : " Vatinius n'a rien fait gratuitement pendant son
" tribunat. Quand on ne recherche que 1'argent, on doit se
" passer aisement des honneurs (1)." En effet, Cesar, dont les
efforts pour retablir les institutions populaires ne s'etaient ja-
mais ralentis, ne voulait ni anarchic ni lois demagogiques, et,
de meme qu'il n'avait pas approuve la proposition de Manilius
pour 1'emancipation des affranchis, de meme il repoussait la
reorganisation des corporations, les distributions de ble gra-
tuites et les projets de vengeance de Clodius, qui cependant
se vahtait sans cesse de son appui.
Crassus, de son cote, desirant e"tre utile a Ciceron sans
se compromettre (2), engagea son fils a lui venir en aide.
Quant a Pompee, balan9ant entre la crainte et Pamitie, il
imagina un pretexte pour ne pas recevoir Ciceron, lorsque
celui-ci vint reclamer son appui. Prive de cette derniere
ressource, le grand orateur ne conserva plus d'illusions, et,
apres quelques velleites de resistance, s'eloigna volontaire-
ment. A peine eut-il quitte Rome, que la loi centre lui etait
rendue sans aucune opposition, avec le concours de ceux que
Ciceron considerait comme ses amis (3). On confisqua ses
biens, on rasa sa maison et on 1'exila a une distance de
quatre cents milles.
Cesar avait habilement pris toutes ses precautions pour
que son action se fit encore sentir a Rome pendant son
absence, autant que I'instabilite des magistratures pouvait
le permettre. Par 1'influence de sa fille Julie, dont les
charmes et 1'esprit captivaient son mari, il retint Pompee ;
par la distinction accordee au fils de Crassus, jeune homnie
d'un haut merite, nomme son lieutenant, il s'assura du pere.
Ciceron est eloigne, mais bientot Cesar consentira a son
retour et se le conciliera de nouveau en appelant pres de
lui son frere Quintus. Reste 1' opposition de Caton ; Clodius
(') Cic6ron, Discours mntre Vatinius, XTI.
(s) Plutarquc, Pompee, XLVIII.
(*) Plutarque, Ciceron, xu.
LIVKE H, CHAP. V. CE8AK ET BEBULU8, CONSULS (695). 389
se charge de 1'ecarter sous 1'apparence d'une honorable
mission : il est envoye en Chypre pour detroner le roi Pto-
lemee, dont lea dereglements excitaient la haine de ses
sujets (1). Enfin tous les hommes importants qui avaient
quelque chance d'arriver aux emplois sont gagnes a la cause
de Cesar ; quelques-uns me~me s'y engagent par 6crit (*). II
peut done partir ; le destin va lui frayer une nouvelle route :
une gloire immortelle 1' attend au dela dea Alpes, et, en
rejaillissant sur Rome, cette gloire changera la face du
monde.
VII. Nous avons montre Cesar n'obeissant qu'a ses con-
victions politiques, soit comme promoteur ardent de toutes
les mesures populaires, soit comme partisan de-
clare de Pompee ; nous 1' avons montre aspirant, la condnite de
par une noble ambition, au pouvoir et aux hon-
neurs ; mais nous n'ignorons pas que les historiens en general
donnent d'autres motifs de sa conduite. On le represente,
des 684, comme ayant deja ses plans arretes, ses embuches
dressees, ses instruments tout prets. On lui suppose la pre-
science absolue de 1'avenir, la faculte de diriger les hommes
et les choses au gre de sa volonte, et de rendre chacun, a son
insu, complice de ses profonds desseins. Toutes ses actions
ont un mobile cache, que 1'historien se vante de decouvrir
apres coup. Si Cesar releve le drapeau de Harms, se fait le
defenseur des opprimes et le persecuteur des sicaires de la
tyrannic passee, c'est pour acquerir un concours necessaire a
son ambition ; s'il lutte avec Ciceron en faveur de la 14galit6
dans le proces des complices de Catilina, ou pour soutenir
une loi agraire dont il approuve le but politique ; si, pour
reparer une grande injustice de Sylla, il appuie la reintegra-
tion dans leurs droits des enfants des proscrits, c'est pour
compromettre le grand orateur devant le parti populaire ; si,
au contraire, il met son influence au service de Pompee ; si, a
(') Velleius Paterculus, II, XLV.
(2) Su^tone, xxin.
390 HISTOIRE DE JULES CESAK.
1'occasion de la guerre centre les pirates, il contribue a lui
faire accorder une autorite jugee exorbitante ; s'il seconde
le plebiscite qui lui confere, en outre, le commandement de
1'annee centre Mithridate ; si, plus tard, il lui fait decerner,
quoique absent, des honneurs extraordinaires, c'est encore
dans le but machiavelique de faire tourner la grandeur de
PompSe a son profit. De sorte que, s'il defend la liberte,
c'est pour perdre ses adversaires ; s'il defend le pouvoir,
c'est pour habituer les Romains a la tyrannic. Enfin, si
Cesar recherche le consulat, comme tous les membres de la
noblesse romaine, c'est, dit-on, parce que deja il entrevoit, a
travers les faisceaux du consul et la poussiere des batailles,
la dictature, le trone meme. Pareille interpretation vient de
cette faute, trop commune, de ne pas apprecier les faits en
eux-memes, mais d'apres le caractere que les evenements
posterieurs leur ont pr£te.
Strange inconsequence, que de supposer a la fois aux
hommes superieurs et des mobiles mesquins, et des pre-
voyances surhumaines ! Non, ce n'est pas la pensee mise-
rable de faire echec a Ciceron qui guidait Cesar : il n'avait
pas recours a une tactique plus ou moins habile, il obeissait a
une conviction profonde, et, ce qui le prouve d'une maniere
evidente, c'est qu'une fois eleve au pouvoir, ses premiers actes
sont d'executer comme consul ou comme dictateur ce qu'il
avait appuye comme citoyen, temoin la loi agraire et la reha-
bilitation des proscrits. Non, s'il soutient Pompee, ce n'est
pas parce qu'il croit pouvoir 1'abattre apres 1'avoir grandi,
mais parce que cet illustre capitaine avait embrasse la meme
cause que lui ; car il n'eut ete donne a personne de lire dans
1'avenir au point de deviner 1'usage que ferait le vainqueur
de Mithridate de ses triomphes et de sa veritable popularite.
En effet, lorsqu'il debarqua en Italic, Rome fut dans 1'anxiete.
Licenciera-t-il son armee (') ? Tel fut de toutes parts le cri
(') " Les bruits qui pr6ced6rent Pomp6e y caus&rent un grand trouble,
parce qu'on avait dit qu'il entrerait dans la ville avec son armee." (Plutarque,
Pompee, XLT.) — "Cependant tout le monde craignait au plus haut point
Pompee: on ne savait pas s'il congedierait son armee." (Dion-Cassius,
XXXVII, SLIT.)
LIVKE H, CHAP. V.-M3ESAR ET BEBULU8, CONSULS (695). 391
d'alarme. S'il revient en maitre, personne ne peut lui resis-
ter. Centre 1'attente generale, Pompee licencia ses troupes.
Comment done Cesar pouvait-il prevoir d'avance une mode-
ration si peu dans les habitudes du temps ?
Est-il plus vrai de dire que Cesar, devenu proconsul,
aspirait a la souveraine puissance ? N"on, en partant pour la
Gaule, il ne pouvait penser a regner sur Rome, pas plus que
le general Bonaparte, en partant pour 1'Italie, en 1796, ne
pouvait rever 1'Empire. £tait-il possible a Cesar de prevoir
que, pendant un sejour de dix ans dans les Gaules, il y en-
chalnerait toujours la fortune, et que, au bout de ce long
espace de temps, les esprits, a Rome, seraient encore favo-
rables & ses projets ? Pouvait-il deviner que la mort de sa
fille briserait les liens qui 1'attachaient & Pompee? que
Crassus, au lieu de revenir triomphant de I'Orient, serait
vaincu et tue par les Parthes? que le meurtre de Clodius
bouleverserait toute 1'Italie ? enfin, que 1'anarchie, qu'il avait
voulu etouffer par le triumvirat, serait la cause'de son eleva-
tion ? Cesar avait devant les yeux de grands exemples a
suivre ; il marchait glorieusement sur les traces des Scipion
et des Paulrfimile : la haine de ses ennemis le for9a de se
saisir de la dictature comme Sylla, mais pour une cause
plus noble et par une conduite exempte de vengeances et
de cruaute.
Ne cherchons pas sans cesse de petites passions dans de
grandes ames. Le succes des hommes superieurs, et c'est
une pensee consolante, tient plutot a 1'elevation de leurs
sentiments qu'aux speculations de 1'egoisme et de la ruse ;
ce succes depend bien plus de leur habilete a profiter des
circonstances que de cette presomption assez aveugle pour se
croire capable de faire naitre les evenements, qui sont dans la
main de Dieu seuL Certes Cesar avait foi dans sa destinee
et confiance dans son genie ; mais la foi est un instinct, non
un calcul, et le genie pressent 1'avenir sans en deviner la
inarche mysterieuse.
FIN DU TOME PEEMtEB.
TABLE DES MATIEEES.
Pages
PREFACE... , 5
LIVRE PREMIER.
TEMPS DE EOME ANTERIEURS A CESAR.
CHAPITKE PREMIEB.
EOME SOUS LES EOIS (DE LA FONDATIOX DE ROMS JUSQU'A 244).
I. Les rois fondent les institutions romaines. (Ctorfen0!.) 13
IL Organisation sociale 15
IIL Organisation politique 1*7
IV. Religion 25
V. Resultats obtenus par la royaute 29
CHAPITRE DEUXIEME.
fiTABLISSEMENT DE LA BEPTJBLIQUE CON8ULAIBE (244-416).
I. Avantage de 1'etablissement de la RSpublique 34
H. Institutions de la R4publique 39
IIL Tranaformation de 1'aristocratie 43
IV. Elements de dissolution 48
V. Re'sumS... . 58
TABLE DE8 MATIERES. 393
CHAPITRE TROISIEME.
CONQUETE DE L'lTALIE (416-488).
Pages
L Description de 1'Italie. (Garten0 2.) 65
IL Dispositions des peuples de 1'Italie & 1'egard de Rome 67
III. Traitement des peuples vaincus 70
IV. Soumission du Latium apres la premiere guerre samnite 76
V. Seconde guerre samnite (427-443) 78
VI. Troisieme guerre samnite. — Coalition des Samnites, des Etrus-
ques, des Ombriens et des Heruiques (443-449) 81
VII. Quatrieme guerre samnite. — Deuxieme coalition des Samnites,
des Etrusques, des Ombriens et des Gaulois (456-464) 83
VHL Troisieme coalition des Etrusques, des Gaulois, des Lucaniens et
de Tarente (469-474) 85
IX. Pyrrhus en Italic. — Soumission de Tarente (474-488) 86
X. Preponderance de Rome 89
XL Force des institutions. . . 93
CHAPITRE QUATRIEME.
PBOSPEBITi} DU BASSIN DE LA MEDITERBANEE
ATAXT IBS GTTEEEE8 PFXIQtTES.
I. Commerce de la Mediterranee. (Carte n° 3.) 99
n. Afrique septentrionale 100
in. Espagne 104
IV. Gaule meridionale , 107
V. Ligurie. — Gaule cisalpine. — Venetie et Illyrie 109
VI. Epire Ill
VIL Grece 112
\Tn. Macedoine 115
IX. Asie Mineure 117
X. Royaume de Pont 118
XL Bithynie 120
XII. Cappadoce 121
Xin. Royaume de Pergame 122
XIV. Carie, Lycie et Cilicie 125
XV. Syrie 126
XVL Egypte 131
394 TABLE DE8 MATEEKES.
Pages
XVH. Cyrenaique 134
XVIII. Chypre 135
XIX. Crete 135
XX. Rhodes 136
XXI. Sardaigne 138
XXII. Corse 139
XXIII. Sidle 139
OHAPITEE CINQUIEME.
GUEBEES PUNIQUES, DE MACEDOINE ET D'ASIE (488-621).
I. Comparaison entre Rome et Carthage 142
II. Premiere guerre punique (490-513) 144
HI. Guerre d'lllyrie (525) 150
IV. Invasion des Cisalpins (528) 152
V. Deuxieme guerre punique (536-552) 153
VI. R6sultats de la deuxieme guerre punique 164
VII. Guerre de Macedoine (554) 169
VIII. Guerre contre Antiochus (563) 173
IX.* Guerre dans la Cisalpine (558-579) 175
X. Guerre contre Persee (583) 177
XI. Modification de la politique romaine 181
XII. Troisieme guerre punique (605-608) 188
XIII. Reduction en provinces romaines de la Grece, de la Mac^doine, de
Numance et de Pergame 190
XTV. Resume . 198
CHAPITEE SIXIEME.
LES GBACQTJES, MAEIUS ET SYLLA (621-6T6).
I. £tat de la Republique 198
H. Tiberius Gracchus (621) 205
III. Caius Gracchus (631) 209
1Y. Guerre de Jugurtha (637) 216
V. Marius(647) 218
VI. Guerre des alii 6s (663) 223
VH. Sylla(666) 228
VIII. Efiet de la dictature de Sylla 241
TABLE DE8 MATTEBES. 395
LIVRE DEUXIEME.
HISTOIRE DE JULES CESAK.
CHAPITEE PEEMEE.
654-6S4.
Pa«ei
L Premieres annees de Cesar. (Portrait de Cesar.) 245
H. C6sar persecute" par Sylla (672) 253
111 Cesar en Asie (673-674).. / 265
IV. Cesar de retour a Rome (676) 258
V. Cesar se rend a Rhodes (678-680) 260
VL Cesar pontife et tribun militaire (680-684) 263
'..
CHAPITEE DEUXIEME.
684-691.
I. Etat de la Republique (684) 267
II. Consulat de Pompde et de Crassus 274
HI. Cesar questeur (686) 280
IV. Loi Gabinia (687) 283
V. Loi Manilla (688) 286
VI. Cesar edile curule (689). 289
VIL Cesar judex quaxtionis (690) 298
VUL Conspirations contre le s^nat (690) 294
IX. Difficult^ de constituer un parti nouveau 295
CHAPITEE TEOISIEME.
691-695.
L Ciceron et Antonius consuls (691) 298
H. Loi agraire de RuUus 299
III. Proces de Rabirius (691) 303
IV. Cesar grand pontife (691) 305
V. Conjuration de Catilina 308
VL Erreur de CicSron 325
VH. Cesar prSteur (692) 327
VTO. Attentat de Clodius (692) 331
396 TABLE DBS MATEERES.
Pages
IX. Retour et triomphe de Pompee (692) .
X. Marche fatale des evenements
CHAPITBE QUATRIEME.
L Cesar propreteur en Espagne (693). ( Carte n° 4.) 342
H Cesar demande le triOmphe et le consulat (694) 348
HI* Alliance de Cesar, de Pomp6e et de Crassus 351
IV Election de Cesar . 855
OHAPITEE CINQUIEME.
CONSULAT DE CtiSAR ET DE BIBULUS (695).
I. Tentatives de conciliation 357
II. Lois agraires 359
El. Differentes lois de Cesar 366
IV. Cesar re9oit le gouvernement des Ganles 377
V. Opposition de la noblesse 379
VI. Lois de Clodius. — Exil de Cicdron 386
VII. Explication de la conduite de Cesar 389
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